Ecoutez Radio Sputnik
    Alexandre ZinovievFrancis Fukuyama

    Zinoviev et Fukuyama: les pronostics de l'histoire

    © Sputnik . Dmitri Korobeynikov © Sputnik . Mikhail Mokrushin
    1 / 2
    Club Zinoviev
    URL courte
    0 73
    S'abonner

    Avec le monde, tout va bien. Le problème, actuellement, réside dans l'incapacité des États contemporains, de l'élite mondiale, à prendre conscience de la situation, à créer de nouveaux outils de compréhension des processus de développement social et de leur gestion, estime Oleg Iouriev, membre du Club Zinoviev.

    Fukuyama et le paradoxe logique de l'infini

    Club Zinoviev
    Club Zinoviev

    Le pronostic de Fukuyama ne s'est pas réalisé: il l'a lui-même reconnu dans un récent article consacré au 25e anniversaire de l'édition de sa publication retentissante sur la fin de l'histoire. Voici quelques citations de son article.

    "Il y a un quatre de siècle, écrit Fukuyama, je prouvais que l'histoire avait suivi une autre voie, qui ne ressemblait pas à ce que disaient les penseurs de gauche. Le processus de modernisation économique et politique — contrairement aux déclarations des marxistes et de l'Union soviétique — ne menait pas au communisme, mais à diverses formes de démocratie libérale et d'économie marchande."

    Comment se rapporte son pronostic à la réalité d'aujourd'hui? Fukuyama répond à cette question en choisissant minutieusement les formulations. "En 2014, la situation semble complètement différente de celle de 1989. La Russie est devenue un régime autoritaire électoral menaçant, alimenté par des pétrodollars, intimidant ses voisins et aspirant à reprendre les territoires perdus après la dissolution de l'Union soviétique en 1991. La Chine demeure autoritaire, mais elle s'est dotée de la deuxième plus grande économie mondiale et d'ambitions territoriales en mer de Chine méridionale et orientale.

    Le problème du monde contemporain ne réside pas uniquement dans la montée des puissances autoritaires… Les démocraties développées rencontrent également certaines difficultés. Ces dix dernières années, les USA et l'UE sont confrontés à de graves crises financières entraînant une baisse de la croissance et un taux de chômage élevé, notamment parmi les jeunes. Bien que l'économie américaine ait repris des couleurs, les fruits de cette croissance ne sont pas équitablement répartis, et le système politique américain, éclaté par les luttes partisanes, ne sert certainement pas d'exemple attrayant pour d'autres démocraties."

    Néanmoins, Fukuyama n'a pas l'intention de renoncer à son idée principale. "En observant les larges tendances historiques, il est important de ne pas surestimer les facteurs à court terme. Le signe d'un système politique solide est sa durabilité à long terme. Les indices de chaque décennie concrète ne sont pas si importants."

    Cela rappelle la réponse des théologiens à la critique des Révélations de Saint Jean, Apocalypse. Quand on dit aux théologiens qu'il n'y a toujours pas d'Antéchrist, ni de Second avènement du Christ, ni de Fin du monde, ni de Jugement dernier, ni de Royaume de Dieu sur Terre, ils répondent que l'Apocalypse ne parle pas de délais. Par conséquent, tout se produira quand le ciel le décidera. C'est en fait l'argument utilisé par le professeur, faisant passer la discussion dans le domaine des raisonnements où la notion du temps historique n'est pas clairement présente, qui peut durer infiniment. Bien sûr, dans un tel cadre temporel il est impossible de réfuter l'éventualité que le pronostic de Fukuyama se réalise un jour. Mais de la même manière, il est impossible de réfuter le déni du pronostic. C'est ce qu'on appelle le paradoxe logique de l'infini: une thèse et une antithèse également démontrables.

    Voici une autre raison pour ne pas être d'accord avec le professeur: l'avenir provient du choc entre le passé et le présent. Il ne peut apparaître autrement que comme une étape, un maillon dans le développement d'un processus déjà lancé, dans une succession réelle d'événements, d'actions d'individus, dans un contexte historique donné déjà accompli. Mais qu'en est-il du pronostic de Fukuyama quand on l'applique aux réalités mondiales actuelles?

    L'ordre historique disparaît

    Une nouvelle difficulté nous attend. Ce pronostic, comme toute analyse revendiquant le statut de prévision historique, présuppose que l'histoire est un processus où l'on perçoit des dépendances durables, des événements liés, des actions de l'homme, des peuples, de l'État. Et en observant l'histoire du monde des vingt-cinq dernières années, on ne peut parler d'ordre ou de stabilité que d'une manière très conditionnelle. Parce que le déroulement de l'histoire, dans cet espace-temps, se caractérise précisément par une instabilité croissante, l'indétermination, des turbulences comme disent aujourd'hui les politiciens.

    Prenons pour exemple le récent rapport de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED). Il montre que six ans après le début de la crise globale, le taux de croissance de l'économie mondiale reste bas — 2,5-3% en 2014. Selon ses auteurs, les tentatives de revenir à un entrepreneuriat traditionnel n'ont pas permis et n'arriveront pas à éliminer les causes fondamentales de la crise. La domination du secteur financier sur l'économie réelle se maintient, la part du salaire dans le PIB se réduit en permanence, l'inégalité de répartition des richesses, des revenus à l'intérieur du pays et entre les pays croît.

    N'oublions pas l'activité croissante de mouvements radicaux, notamment islamistes. L'État islamique est devenu un facteur dont la signification dépasse même le cadre du Moyen-Orient, parce qu'il crée un incident dangereux pour le monde entier. Force est de constater qu'aucune contre-mesure efficace n'a été trouvée contre de telles forces, contre le terrorisme international.

    Ces processus et autres phénomènes font penser que la causalité, l'ordre disparaît dans l'histoire. La possibilité en soi de pronostiquer est remise en question et surtout, ce qui est encore plus inquiétant sur le plan politique — la capacité aussi bien des États à part que de la communauté internationale dans l'ensemble de planifier et de gérer sa propre vie. Et avant tout d'assurer la sécurité internationale

    Repenser les événements

    C'est la question de la nature du chaos croissant. A-t-il une nature ontologique, c'est-à-dire est-il le résultat de changements profonds et indépendants de la volonté des hommes dans la structure même de la société humaine? Ou le monde va bien, et c'est nous qui sommes le problème, l'incapacité des États contemporains, de l'élite mondiale à comprendre la situation, à former de nouveaux outils de compréhension des processus de développement social et de leur contrôle?

    Je pense que la seconde variante est juste. Tout en sachant que nous disposons du capital intellectuel permettant de compter sur un règlement réussi de la tâche mentionnée. Il est question de la théorie sociologique élaborée par le penseur éminent Alexandre Zinoviev. Voyons certains de ses points.

    Premièrement. L'un des points clés est la notion que le monde occidental évolue vers la formation d'une suprasociété. Selon Zinoviev, elle s'est déjà établie dans ses aspects généraux à la fin des années 1980.
    La crise de 2008 ne ressemblait pas à toutes les autres et s'est avérée aussi difficile à surmonter parce qu'il s'agissait de la première crise de la suprasociété. Huit ans avant cela, dans son livre Sur la voie de la suprasociété Zinoviev avait noté l'un des aspects de ce nouveau niveau dans l'évolution du capitalisme — le totalitarisme monétaire. La plupart de spécialistes étudiant la nature de la crise globale ont conclu que c'était la domination du secteur financier sur le secteur économique réel qui avait causé la crise globale, confirmant ainsi le concept de Zinoviev.

    La suprasociété occidentaliste a-t-elle des perspectives de développement? Selon Zinoviev, si les pays de l'Occident constituant le noyau de la suprasociété arrivaient à occuper des positions dominantes dans le monde, elle pourrait exister de manière relative malgré les défauts systémiques intrinsèques qui conduiraient finalement au déclin de la suprasociété.

    Le chercheur russe Mikhaïl Khazine a une vision plus critique des perspectives de la suprasociété. Selon lui, ces trente dernières années la croissance économique se basait sur la hausse de la dette créancière. Par conséquent, le rôle du système bancaire et financier dans l'économie augmentait parce c'est lui qui assurait cette croissance. Le mécanisme créancier de stimulation économique semble être épuisé. La charge de la dette sur la population et les entreprises a atteint un seuil au-delà duquel commencera l'effondrement du capitalisme moderne, à moins de trouver de nouvelles sources de croissance. Mais on n'en voit pas.

    Deuxièmement, avec la chute de l'URSS, la concurrence et l'adversité ont disparu de l'histoire. C'est précisément ce qui a poussé l'Occident à mettre en œuvre le projet d'un monde unipolaire en tant que monde dirigé par la suprasociété occidentaliste. L'opposition de la Russie "poutinienne" et de nombreux autres pays à cette stratégie, à en juger par la réaction hystérique des USA et leurs alliés, a été pour ces derniers une désagréable surprise.
    La Russie contemporaine est-elle capable de devenir le leader du mouvement pour la création de conditions assurant la possibilité même d'une histoire multi-optionnelle, voire l'incarnation d'un nouveau projet pour l'humanité? En principe, compte tenu de l'histoire de notre pays, l'expérience accumulée, les traditions et la mentalité de la population, étant donné le haut niveau de cohésion de la société au vu des événements en Ukraine, la Russie dispose du potentiel nécessaire. Mais il est essentiellement concentré aujourd'hui dans le domaine politique et spirituel.

    C'est important, mais insuffisant. Il faut passer aux actes concrets au lieu de dire que nous n'avons pas peur des sanctions, qu'au contraire c'est une bonne chose et que désormais on commencera à moderniser l'économie (qui empêchait de le faire avant?). L'économie russe est en difficulté, probablement dans la situation la plus difficile depuis le défaut de 1998. La croissance du PIB, selon les déclarations officielle, ne dépassera pas 1% en 2015. A titre de comparaison, la Chine affiche plus de 7%. 2-2,5% pour les USA et environ 3% en moyenne dans le monde.

    La richesse globale (la somme des actifs financiers et matériels) du pays augmente très lentement. Le Japon et la Chine affichent la croissance la plus rapide en la matière. Si la croissance actuelle se maintenait, en 2017 la richesse globale de la Russie atteindrait l'indice de richesse des USA de 1903.

    Pire encore, la Russie demeure le pays ayant le plus fort taux du monde d'inégalité de redistribution des revenus. 1% des Russes les plus riches possèdent 71% de tous les actifs privés du pays. A titre de comparaison, cet indice est de 32% en Europe et en Chine, et 46% en moyenne à travers le monde.

    Bref, il ne faut pas simplement assurer une accélération du développement économique, mais une accélération sur la base des technologies modernes, couplée à une augmentation stable des revenus de la population et à une réduction de l'inégalité flagrante dans la redistribution des revenus. Cela ne peut être fait qu'à condition de créer un État puissant.

    Troisièmement. Un point important de la théorie de Zinoviev est la compréhension du rôle clé de l'idéologie et de l'information dans le contrôle du monde contemporain. Selon lui, une opposition efficace au mondialisme occidentaliste demande de ses opposants la création d'un projet alternatif attractif.

    Selon Zinoviev, il serait erroné d'abandonner définitivement l'éventualité d'un retour au projet communiste sous une forme modernisée. Après tout, le communisme réel dont l'Union soviétique était l'incarnation ne s'est pas effondré parce qu'il souffrait d'un trauma congénital incompatible avec une vie à part entière, mais parce que son existence a été artificiellement interrompue.

    Cependant, la renaissance du communisme est peu probable dans un avenir prévisible. La recherche de l'identité nationale, la constitution de l'idée nationale de la Russie se déroule en se tournant vers l'histoire, les traditions et le patrimoine spirituel. Cela ne signifie pas pour autant un éloignement de l'Europe, de son expérience, de sa culture ou de ses valeurs. La Russie, la civilisation russe fait partie intégrante de l'Europe sur tous les plans. Il est question de la recherche d'une idée nationale correspondant aux réalités historiques et contemporaines de la Russie, de ses peuples.

    Il s'est avéré que ce travail spirituel, basé sur le respect de ce qui a été élaboré par l'homme, contribuait à surmonter les extrêmes du libéralisme radical. On reproche à la Russie d'être conservatrice, mais ce conservatisme, qui assure la succession dans le progrès, la préservation et l'enrichissement de tout ce qui a été éprouvé par le temps, sert de repère de développement fiable. En ce sens, la position de la Russie et sa pratique sont importantes pour toute l'humanité.

    Vladimir Lepekhine, Directeur général de l'Institut de la Communauté économique eurasiatique (CEEA), membre du Club Zinoviev.
    © Sputnik . Vladimir Trefilov
    Quatrièmement. Comme l'a montré la crise de 2008, tout le poids du travail pour sortir de la crise a reposé sur les États nationaux, confirmant une fois de plus qu'il était trop tôt pour ne plus considérer l'État comme un outil d'administration.

    Je doute sérieusement que la démocratie élective, le système de freins et de contrepoids assurera le niveau d'opérationnalité et de compétence dans la prise de décisions, l'efficacité de leur mise en œuvre, nécessaires dans un monde toujours plus complexe. Nous avons pu nous convaincre que même les pays qu'il est convenu d'appeler respectueusement "démocraties développées" ne sont pas à l'abri des erreurs de gestion, de la corruption et des conflits sociaux et ethniques. Et les droits de l'homme n'y sont pas vraiment respectés.

    C'est pourquoi on ressent fortement le besoin d'un nouveau modèle d'État national. Ce n'est pas seulement une question d'élaboration et d'introduction de nouvelles technologies politiques et administratives. C'est avant tout une question de formation, dans le pays, de la qualité du nouveau capital humain. Pas seulement nouveau en termes de professionnalisme, de culture, de compétences commerciales, mais également de qualités civiles, morales et spirituelles de l'identité. C'est pourquoi Zinoviev associait son espoir en l'avenir de la Russie à l'apparition d'un nouvel homme. Il faut réfléchir aujourd'hui à ce qui peut contribuer à l'établissement d'un nouvel homme à grande échelle.

    Oleg Iouriev, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik