Ecoutez Radio Sputnik
    Dmitri Koulikov, producteur, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

    "Le droit sacré de la propriété" et le pouvoir: quel est notre choix civilisationnel?

    © Sputnik . Vladimir Trefilov
    Club Zinoviev
    URL courte
    282
    S'abonner

    Si nous voulons préserver notre civilisation russe, une nouvelle conception sociale doit être appliquée, qui arrachera le pouvoir aux structures de la supersociété et accomplira une réelle séparation des droits économiques et politiques, pense Dmitri Koulikov, membre du Club Zinoviev.

    «Si les capitaux étaient vraiment créés comme Adam Smith et Marx le décrivaient, il faudrait des milliers d'années pour que les oligarques d'aujourd'hui puissent apparaître, or ils naissent en un temps très court. En Occident aussi»
    Alexandre Zinoviev

    Club Zinoviev
    Club Zinoviev

    Nous avons déjà parlé du phénomène de superpuissance mondiale et de sa projection "économique" dans l'article précédent (lien). Aujourd'hui, nous allons parler de ce que plusieurs esprits éminents de l'humanité (des socialistes-utopistes pré-marxistes jusqu'à Alexandre Zinoviev, le premier postmarxiste) considéraient comme le Mal absolu: la propriété privée. 

    En même temps, autant de penseurs voyaient dans la même institution une propriété innée de l'être humain, formalisée de nos jours en tant que droit naturel de l'homme. Une chose est indéniable — la propriété privée et son statut sacré traditionnel constituent une institution systémique de la société occidentale, ainsi que sa négation et son absence ont été une institution systémique de la société soviétique. Les prétendues révolutions bourgeoises, de la révolution anglaise jusqu'à la contre-révolution bourgeoise russe en 1991, ont surtout eu pour résultat l'établissement du "droit sacré de la propriété privée", base de toute la structure sociale et mécanisme principal de la reproduction de la classe occidentale traditionnelle dirigeante et, par conséquent, du pouvoir. En Russie, la propriété privée n'a jamais été un tel mécanisme ni avant le régime soviétique, ni sous ce régime. L'un des problèmes majeurs du projet soviétique était celui de la reproduction de la classe dirigeante et, donc, du pouvoir, sans rapport avec l'institution de la propriété privée ou plutôt avec un rejet total de celle-ci. Ce problème est devenu le principal moteur de la perestroïka et de la contre-révolution bourgeoise russe en 1991.

    La nomenclature soviétique de parti, qui jouait le rôle de notre classe dirigeante, s'est épuisée dans les années 1980. La classe dirigeante soviétique n'a pas formé le mécanisme de sa propre reproduction, et donc de la reproduction du pouvoir. Malheureusement, différentes formes de répression au sein de la classe dirigeante ont été le seul mécanisme de son renouvellement et des possibles ascensions "de carrière". Chaque membre de la nomenclature pouvait tout perdre en un clin d'œil. L'expulsion de la nomenclature signifiait une désocialisation presque absolue. C'est la chose principale qui n'arrangeait pas la classe soviétique dirigeante. Le désir qu'avait la nomenclature soviétique de former le droit héréditaire au pouvoir et de créer des mécanismes de reproduction du statut social selon le modèle occidental, fut l'un des principaux mécanismes de l'effondrement du projet soviétique. Pour ce faire, il fallait introduire dans le pays "le droit sacré à la propriété".

    Aujourd'hui, les organisateurs de la privatisation post-soviétique (Anatoli Tchoubaïs et son équipe) ne cachent pas que le véritable but de la privatisation n'était pas la création de nouveaux mécanismes efficaces de gestion de l'économie, ni le développement économique, mais la création d'une nouvelle classe de grands propriétaires privés. Ils ont bien réussi. L'histoire de la réélection de Boris Eltsine pour son second mandat est très révélatrice. Au début de la campagne électorale, les plus gros propriétaires privés du pays ("Sémibankirchtchina" — "les sept banquiers") commencent à flirter avec le candidat de l'opposition, Guennadi Ziouganov, en créant ainsi une menace réelle pour Eltsine de ne pas être réélu. Ce dernier réfléchit donc à un scénario de force afin de garder le pouvoir. Alors, "Sémibankirchtchina", dirigée par Tchoubaïs, propose à Eltsine de conclure un marché: nous organisons les élections et vous restez au pouvoir sans scénario de force, puis vous nous remerciez en nous transférant les actifs les plus importants et les plus rentables qui appartiennent à l'État. Le marché a été conclu. Eltsine "a gagné" et a transmis les actifs industriels aux oligarques par enchères hypothécaires. Ce scénario a été approuvé et soutenu par la supersociété occidentale.

    Il faut reconnaître que le seul véritable processus économique dans la Russie post-soviétique était celui de la privatisation. Tous les gros capitaux russes se sont formés en résultat des décisions du pouvoir politique et ne sont liés ni à un entrepreneuriat quelconque, ni aux activités administratives dans le secteur des affaires, ni à un savoir-faire scientifique et technique.

    Le problème réside dans le fait que la grande propriété privée russe et le capital russe ont été créés directement comme les éléments structurels de la supersociété occidentale et étaient censés se trouver au-delà du pouvoir de l'État russe. Eltsine jouait le rôle de marionnette. Le processus de privatisation n'engendrait pas les mécanismes de la reproduction classique de la classe dirigeante nationale, mais créait dans notre pays "l'infrastructure" de la supersociété occidentaliste.

    Le départ d'Eltsine du pouvoir et l'élection de Poutine étaient conçus par notre élite comme un projet purement oligarchique de promotion. Le projet a échoué. Poutine n'est pas devenu une marionnette des oligarques et a même placé, dans une certaine mesure, le capital sous le contrôle de l'État. Mais ce n'est pas la résolution du problème — seulement un état temporaire. Poutine a réussi à le faire, mais il y aura un autre président, et il va échouer. Ou bien un autre président sera un agent conscient du capital. Bien sûr, il faut accorder une amnistie aux capitaux revenant en Russie afin de réduire les possibilités de leur utilisation par le monde occidental en tant que levier d'influence. Cependant, il est clair qu'au fond, cela ne résout pas le problème. Alors, qu'est ce qui reste? La nationalisation? Le retour au projet soviétique?

    En 2006, dans l'une de ses dernières interviews, Alexandre Zinoviev a dit: " Si l'humanité ne surmonte pas le mal mondial qu'est la propriété privée, elle périra". Zinoviev a toujours été très scrupuleux avec les termes, les définitions et les notions. Ce n'est pas par hasard s'il a utilisé le mot "surmonte", et pas "détruit, interdit, abolit", même si c'est bien cela que le marxisme et le projet soviétique avaient exigé.

    Le projet soviétique déjà n'exigeait pas la renonciation complète à la propriété privée, mais l'interdisait seulement à l'égard des prétendus moyens de production. Il nous semble que le problème de l'humanité réside non dans l'institution-même de la propriété privée, mais dans son affirmation en tant que principe général de l'organisation sociale et, par conséquent, dans la symbiose de l'institution de la propriété privée avec la substance du pouvoir qui est un véritable facteur systémique à l'égard de la société humaine. Surmonter la propriété privée signifie lui trouver une place fonctionnelle appropriée dans le système-société.

    Le droit à la propriété privée, qui est à la base de la formation du capital selon Marx, est, par sa nature, un droit économique et ménager. Marx considérait le phénomène de l'émergence du capital avant tout comme un phénomène économique. Il n'a presque rien dit sur le pouvoir en tant que substance particulière, en l'identifiant avec l'État, et a souligné la nécessité du "dépérissement" de la propriété privée et de l'État.

    Déjà Lénine, dans sa théorie de l'impérialisme, parle de la symbiose du capital et du pouvoir en tant que condition et mécanisme principal de reproduction des deux entités. Aujourd'hui, la situation s'est encore aggravée: le capital qui, selon Zinoviev, est devenu une supersociété du point de vue social, a transformé l'État en l'un des "canaux" du pouvoir seulement, loin d'être le plus important. Le pouvoir usurpé par le capital à travers les structures de la supersociété n'est plus régi par l'État. Il est complètement libre. L'État ne limite plus le pouvoir. Un tel pouvoir, réalisé en dehors de l'État, devient un superpouvoir. Dans les nouvelles conditions de la formation du superpouvoir, le droit à la propriété se transforme aussi. Il n'est plus "sacré". Ayant mis l'État sous son autorité, le superpouvoir exerce tranquillement ce droit de manière arbitraire. Un exemple frappant est la façon de régler la crise financière à Chypre. Il n'est pas un secret que le même moyen sera, en cas de besoin, mis en œuvre dans toute l'Union européenne. Un autre exemple: les "sanctions". Le superpouvoir n'a plus besoin du droit à la propriété privée pour sa reproduction. L'institution de la propriété privée était un "droit sacré" seulement dans les limites de l'État et de sa juridiction. La supersociété et le superpouvoir sont les ennemis de l'État. L'affirmation de la supersociété et du superpouvoir nous conduit au dépérissement de l'État et de la propriété privée, tout comme Marx l'avait exigé. C'est une véritable ironie de l'Histoire. La politique communiste visant d'abord l'abolition totale de la propriété privée et puis, de l'État, s'est avérée historiquement problématique. Pourquoi? C'est assez clair.

    La propriété privée est une institution de l'activité économique. C'est la seule façon de l'envisager. C'est-à-dire une institution locale, et pas globale, qui n'appartient qu'à un seul domaine de l'activité humaine: le domaine économique. L'entrepreneuriat privé, l'accumulation et la formation de la richesse est un scénario tout à fait possible et socialement utile de l'autodétermination humaine. Pas le seul possible, mais n'exigeant pas son interdiction et sa destruction. Il a juste besoin d'une localisation juridique correcte. Cependant, cette tâche est très difficile à réaliser. D'autant plus aujourd'hui, dans les conditions du superpouvoir total. Pour sa réalisation, il est nécessaire de:

    1) rendre le pouvoir exclusivement dans les limites de l'État, en l'arrachant aux structures de la supersociété et en modernisant l'État afin de le rendre capable d'être la seule institution à exercer le pouvoir dans les conditions modernes.
    2) effectuer une réelle séparation des droits économiques et politiques. Pour ceux qui sont dotés des droits à la propriété, les droits politiques, et donc le pouvoir, doivent être interdits. Pour ceux qui sont dotés du pouvoir, doivent être interdits les droits économiques, la propriété, l'accumulation et la richesse. Les formes actuelles de séparation du business et du pouvoir dans le cadre de la démocratie universelle contrôlée, ne remplissent pas cette fonction. En outre, elles servent à masquer le superpouvoir réel.

    J'aimerais rappeler que l'exigence principale des révolutions bourgeoises des temps modernes était d'accorder les droits politiques au tiers état — à la bourgeoisie. La bourgeoisie exigeait le pouvoir. Aujourd'hui, nous en récoltons les conséquences sous forme des structures établies de supersociété et superpouvoir. Ce n'est pas l'acquisition par la bourgeoisie des droits politiques qu'il fallait exiger, mais l'abandon des droits économiques par les classes dirigeantes. À l'époque, ce n'était pas, bien évidemment, possible. Par contre, aujourd'hui, c'est une des exigences fondamentales pour la nouvelle conception sociale que nous sommes obligés de mettre en œuvre, si nous voulons préserver notre civilisation russe et être libres du pouvoir de la supersociété occidentaliste décrite par Zinoviev.

    Dmitri Koulikov, producteur, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

     

    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik