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    Timofeï Sergueïtsev

    Le cours du rouble

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    Le cours du rouble est un outil administratif et non un indice de "réussite" ou d'"échec" de la stratégie économique du pays, estime Timofeï Sergueïtsev, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

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    Nous avons déjà évoqué le caractère spécifique de l'argent dans le monde contemporain. Nous avons besoin de notre propre monnaie nominale dont l'avenir éventuel n'aurait rien à voir avec le cours actuel par rapport au dollar, devenu aujourd'hui une notion aussi universelle que la température du corps d'un malade. Nous regardons terrifiés ce thermomètre trois fois par jour pour savoir ce qui se produira ensuite. Et quel est la température "létale"? En réalité, personne ne meurt d'une "fièvre économique". Bien que les "experts" affirment que l'URSS en soit morte. Des sociétés meurent en l'absence de volonté de vivre, ce qui s'exprime exclusivement dans des phénomènes politiques, même si l'économie y contribue fortement. L'économie de la Grande Guerre patriotique ne contribuait pas à une consommation accrue. Néanmoins, la question de l'effondrement du pays ne se posait pas. Alors qu'aujourd'hui, le quotidien le plus populaire censé répondre aux sentiments les plus patriotiques — qui existent réellement — exacerbe activement les craintes concernant "l'avenir du cours". Ce qui sous-entend: qu'en sera-t-il de la consommation des produits importés? Qu'en sera-t-il de notre émigration économique dans le monde des marchandises étrangères?

    Les "gourous économiques" libéraux écartés de l'influence politique directe commenceront bientôt à parler de plus en plus fort d'une "catastrophe" imminente, poussant le consommateur russe à la désobéissance civile: "On vous avait prévenu!". Curieusement, ce sont des gens complètement différents qui avaient mis en garde contre l'effondrement de l'économie globale d'un développement étatique inégal mais "stable" (terminologie de l'Onu), la dépendance import-export globale aussi bien des exportateurs que des importateurs (des tiers, notamment des "régulateurs") et les emprunts américains illimités (et non approvisionnés) au monde entier.

    Mais les "gourous économiques" ont déjà créé et imposé un langage pour décrire les phénomènes économiques qu'il est tout aussi difficile de le décrypter pour découvrir la vérité que de comprendre l'invasion soviétique en Afghanistan pour "remplir un devoir international", comme s'exprimait avec sarcasme Merab Mamardachvili.

    En effet, nous avons de grands problèmes administratifs et économiques. Partiellement inévitables et historiques, relatifs à ce que nous sommes et d'où nous venons. Partiellement à cause de nos erreurs et de ce qui pouvait être évité ou corrigé. Partiellement (et significativement) — sciemment imposés de l'extérieur par nos adversaires pour la répartition globale des biens économiques et administratifs. Et ces trois types de problèmes ne datent pas d'hier. Mais l'économie est avant tout une épreuve pour le bon sens. Sans y revenir, nous nous laisserons bêtement mener en bateau. Il ne faut pas oublier que la première économie (et principale) est le commerce. Croyons-nous les marchands "honnêtes"? Si oui, alors il vaut mieux fermer boutique immédiatement, parce qu'on se fera ratisser au jeu. Et les "marchands", entre eux, nous traiteront à juste titre d'imbéciles.

    L'ensemble du concept économique que nous avons emprunté aux gourous américains et leurs représentants consistait, ces 25 dernières années, à nous diviser entre riches et pauvres. Telle est l'organisation sociale économiquement "efficace", à l'américaine. Les pauvres devront travailler au lieu de se tourner les pouces comme à l'époque soviétique. Ce sera la fameuse imposition économique au travail. Parce que le peuple est "fatigué" du "non-économique", "administratif", "politique" (quand on jugeait pour parasitisme), et accueillera avec joie un nouveau type de martinet, comme un iPhone 6 après un iPhone 5. Alors que les riches seront inévitablement les plus intelligents et avancés — en se querellant entre eux — et créeront de nouveaux secteurs économiques que l'URSS était "incapable" de créer.

    Une laiterie
    © Sputnik . Pavel Lisitsyn
    Il était possible de faire émerger des riches rapidement en leur distribuant les biens publics. C'est ce qui a été fait. Ceux qui distribuaient ces biens prenaient évidemment leur part. Il est logique qu'en s'enrichissant ainsi, il est inutile et surtout néfaste pour l'enrichissement de créer quelque chose de nouveau. Plus encore. Ce qui existe déjà gêne pour s'enrichir de cette façon, mais améliorer ou réorganiser le système est encombrant et demande du temps. Il est plus simple de liquider. C'est exactement ce qui s'est produit, après quoi la Russie a quitté de nombreux marchés extérieurs et libéré les marchés intérieurs, réjouissant les "marchands honnêtes". Les efforts ont payé. Après tout, c'est la loi de la concurrence. La fameuse "capitalisation" consistait à dévaluer les biens publics grâce à une crise systémique et économique sciemment organisée — ce qui était le but des réformes économiques" — pour ensuite revendre ce "capital" à l'Occident. Pour y partir ensuite avec l'argent. C'est tout. Ce qui convenait parfaitement aux maîtres occidentaux de la situation parce qu'ils obtenaient, en plus, des leviers politiques pour contrôler la Russie de l'extérieur. Nous avons assisté au deuxième épisode de ce scénario pendant le mandat présidentiel 2008-2012 avec une privatisation des flux financiers budgétaires, et non plus la privatisation des biens publics (bien qu'on n'en ait pas fini). Que l'État paie non pas les hôpitaux mais notre compagnie d'assurance pour les soins: nous récupérerons le superprofit et ce qui reste ira aux médecins. Même chose pour tout le reste.

    Mais dans un tel système, qui tend à imposer économiquement ce qui n'existe pas (parce qu'aucune communauté entrepreneuriale n'avait l'intention de créer une nouvelle économie, et ne sait pas le faire), le problème des pauvres n'était plus l'exploitation du capital mais l'absurdité de leur inutilité. La population n'est pas nécessaire sur le territoire de la liquidation de l'administration. Il faut la réduire. Ceux qui ont été élevés et éduqués par l'État plus tôt doivent partir à l'étranger, les autres n'ont qu'à s'éteindre peu à peu. Mais les nouveaux pauvres qui restent continuent de voter — c'est le point faible inévitable du système "démocratie". Par conséquent, il faut tout de même leur donner quelque chose. Du coup les "capitaines du business", libéraux, ont accepté en fin de compte d'échanger une partie des recettes des hydrocarbures contre les importations — utiles et inutiles — pour s'affranchir du peuple en quelque sorte. Et que ce soit l'État qui le fasse, parce qu'ils n'accepteront jamais de partager. C'est ainsi qu'apparaît un consensus politique tactique entre les "entreprises" et le pouvoir. Il est fixé institutionnellement sous la forme de position dominante du parti Russie unie. D'ailleurs, Khodorkovski a été condamné par la "communauté d'affaires" russe elle-même, parce qu'il ne s'inscrivait pas dans ce concept d'"accord social". Il voulait tout prendre. Mais la privatisation de Gazprom n'a pas eu lieu. La Russie ne s'est pas effondrée et le secteur pétrolier a été déprivatisé. Et voici où nous en sommes.

    Une telle situation ne peut être que temporaire historiquement. En fait, tout cela était déjà là à l'époque tardive de l'URSS. Nous tous — le peuple et le pouvoir — avions commencé à avoir peur d'une nouvelle activité. Parce qu'elle représentait du travail, des frais, des risques, des problèmes — aussi bien économiques que politiques. Les idéologies politiques réelles du communisme et du capitalisme se sont affrontées jusqu'au bout précisément parce qu'elles utilisaient exactement le même mythe d'abondance qu'apportera (doit apporter) à l'homme le pouvoir scientifique sur la nature (les "technologies"). Et on avait envie de cette abondance, de la grande consommation — mais grâce aux "miracles" économiques et non comme résultat d'efforts et de problèmes. Bien que sur le plan du système économique, en URSS, ait existé une forme de capitalisme — étatique, avec un monopole maximal (à quoi aspire tout capitalisme), avec une concurrence-compétition dirigée par les grandes entreprises. Et pour cette raison très efficace dans la lutte économique contre les USA, en dépit de ressources bien moindres.

    Le problème de l'URSS — qui n'a pas encore définitivement disparu — était et reste administratif: on promettait à la population un système économique juste, et on le promet encore aujourd'hui. Ce qui est faux: aucun système économique ne peut être juste parce qu'il vise à concentrer les richesses, peu importe par qui. La justice est une prérogative exclusive de l'État, comme Platon l'avait déjà montré. Il faut séparer la gestion de l'économie et la gestion de la justice. Mais en URSS, la récompense du travail était systématiquement assimilée aux prestations sociales, ce qu'on appelait "nivellement". Les deux étaient attribués sur le lieu de travail, dans le collectif. Au final, il était impossible de gérer les garanties ou le travail. Après tout, le socialisme ne signifie pas l'équité, mais la solidarité, qui n'est possible qu'en présence d'un ordre politique juste et, par conséquent, d'une redistribution. La redistribution égalitaire n'était pas juste pour autant.

    Les privations déjà subies par la population en un quart de siècle (et celles, inévitables, à venir) ne seront justifiées que si nous commençons enfin à utiliser l'unique mais véritable acquis de la "nouvelle" Russie: la séparation effective des récompenses du travail (y compris commercial et administratif, en excluant les super-revenus tirés grâce à l'État — mais certainement pas par le biais des impôts) et les garanties sociales. Toutefois, même aujourd'hui les garanties sociales sont proposées par le gouvernement "sous la table" sur le plan idéologique, car l'idéologie économique reste chez nous complètement libérale et, de ce fait, interdit de telles garanties. Par étonnant que le quidam aspire toujours à partir en Europe. Nul n'y a interdit le socialisme. C'est justement pour ça que les garanties sociales sont proposées par les autorités russes sous forme de monétisation (capital maternel, crédit immobilier à taux réduit) ou de consommation, et forcément élargie. Parce que c'est ce que le consommateur attend également des garanties sociales. Cependant, la consommation n'assure pas la reproduction de la vie, elle est dysharmonique, comme tout vœu lâché en liberté et attisé par le marketing de la croissance économique abstraite. Les garanties sociales dans leur partie non-monétisée (car monétisée est synonyme de déficitaire) ne doivent pas élargir la consommation (ceux qui font fortune sur le budget, c'est-à-dire la majeure partie des entrepreneurs, ne le voudraient pas), mais harmoniser la reproduction d'un homme sain, apte à travailler et éduqué. Il manque cruellement dans notre économie. Nous commençons même à recruter des pilotes de ligne à l'étranger. Mais le consommateur préférera acheter un troisième téléviseur et un dixième iPhone plutôt que de guérir une maladie chronique et d'effectuer une formation pour un nouveau métier sollicité (au lieu d'acheter un faux diplôme de juriste-économiste).

    Moscou
    © Sputnik . Vladimir Pesnya
    Le business "rentrera dans le rang" seulement quand le superprofit cessera d'être son unique objectif. Cela vaut pour toutes les sphères des affaires: les petites, les moyennes et les grandes entreprises. Il sera alors possible de soulever la question de l'efficacité industrielle et économique en général, de l'activité entrepreneuriale. Il sera alors inutile de piller les commerces, que ce soit pour les hauts fonctionnaires ou pour les bandits. Un tel business a besoin d'une véritable protection étatique — juridique et économique. Bref, le commerce doit travailler au lieu de rapporter. C'est ce dont nous avons besoin. Pas d'une "lutte contre la corruption" illusoire, parce qu'il est impossible de se battre contre soi-même.

    Il faut se débarrasser également d'un autre mythe économique pour que le cours du rouble ne provoque pas l'effroi, mais le sevrage. On nous impose le concept selon lequel nous devrions trouver notre place dans le "système de division internationale du travail". On veut que nous acceptions l'idée selon laquelle occuper une telle place est inévitable. On nous trouvera une place "à notre niveau". Notre "limitation de matières premières" sur laquelle insiste l'idéologie économique libérale est précisément la réalisation de ce concept. Nous ne devons pas produire d'armements, d'avions ou d'objets complexes. Même la tentative naïve de la Russie d'acheter Opel, en difficulté, a échoué. La seule chose qu'on ne nous ait jamais vendue, c'est de la marchandise invendue. Sans aucune sanction. Il convient de rappeler que Pierre Kropotkine était catégoriquement opposé à une division internationale du travail (tout autant que régionale). Si nous ne voulons pas que s'établisse au-dessus de nous un autre pouvoir que le nôtre, alors il faut écouter l'idée économique de l'anarchisme. Elle est parfaitement applicable au commerce international. Nul dans ce monde ne vend de marchandises à l'exportation sans chercher à obtenir un superprofit — et rendre dépendant l'importateur (sinon c'est l'exportateur qui devient dépendant, exemple — l'interdiction de rétorsion des importations). C'est inévitable dans le cadre de la structure actuelle de la circulation monétaire mondiale basée sur la super-émission. Par conséquent, les exportations sont le droit et la possibilité du fort d'imposer ses marchandises à ses conditions, un marketing agressif et une publicité, une stimulation politique des importations dans les pays dépendants. Nous devrions donc nous souvenir que l'économie réelle de reproduction de la vie et de l'activité n'implique pas du tout la spécialisation, mais au contraire l'élargissement des types d'activité et la production de ses propres produits, quand à terme nous produisons nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin.

    Et c'est à nous de produire nos propres technologies. Ou de les "emprunter" efficacement. Il ne faut pas se gêner. En tout cas, la Chine n'hésite pas. Le mythe des "pays retardés" est une vérité retournée du fait que l'opposition à la diffusion des connaissances et des technologies est la principale tâche politique des pays qui en disposent. Ces pays cherchent à rendre "communs" (mais surtout leurs) les ressources naturelles (et non les connaissances et les technologies) dont ne saurait se passer une "société médiatique", puisqu'il est impossible de vivre physiquement dans Facebook. Il ne peut y avoir en principe aucune humanité mondiale dans le sens économique sans une socialisation globale de la science. Dans ce cas, pour l'instant, c'est "chacun pour soi".

    L'abandon par les consommateurs des produits importés est une affaire douloureuse. Mais inévitable. Les habitudes devront changer. Mais il vaut mieux renoncer à ces habitudes qu'à la vie. Toute la mythologie économique qu'on nous impose, censée provoquer la peur, l'horreur, l'hystérie et la panique incontrôlable, interprète l'aspect économique comme un processus naturel. Soi-disant, tout fonctionne "par soi-même". Et il ne faudrait pas interférer. Il faut seulement lui laisser de la "liberté". C'est faux. Les processus naturels dans l'activité économique font écho à la composante artificielle, sont une réaction aux actions des sujets. Aussi bien individuels que collectifs, comme les entreprises et les États. Ces derniers existent d'ailleurs pour la richesse des peuples, et sans État il n'y aurait ni richesses ni peuples. C'était une évidence pour Adam Smith et il partait de ce postulat. Ses interprètes idéologiques déforment grossièrement ses idées sur la "main invisible du marché", persuadés que personne ne lira Adam Smith vu l'effondrement de l'éducation aujourd'hui. Et même si on le lisait, on n'y comprendrait rien. Or le plus important c'est la main, même si elle est invisible. Le marché est un outil de gestion étatique de l'économie, écrivait-il.

    Le cours du rouble, de la même manière que l'économie, est un phénomène à la fois naturel et artificiel. Dans la mesure où il se suit lui-même — c'est une réaction défensive de notre organisme économique national face à l'excès de marchandises arrivant de l'extérieur. Dans la partie artificielle, nous devons le réduire, parce que c'est une interdiction générale des importations étrangères en plus de l'interdiction de marchandises agroalimentaires concrètes. Les deux vecteurs coïncident. Donc tout est correct. C'est la bonne vieille question du libre-échange auquel l'Europe s'opposait toujours et qui était toujours imposé par l'Angleterre. Après avoir profité des ressources naturelles, être resté sans rien faire, avoir largement consommé tout et n'importe quoi: ça suffit, il faut travailler. La consommation doit être corrigée. Et il faut rétablir le potentiel humain. Le cours du rouble est un outil de gestion, et non un indice de "réussite" ou d'"échec" de la stratégie économique. Et il est inscrit dans le présent, l'immédiateté, alors que le recouvrement de la souveraineté économique et administrative prendra des années. L'hystérie et la panique n'aideront pas. Elles doivent nous en empêcher. Or nous n'avons pas d'autre voie. J'inviterais ceux qui pensent autrement à regardez simplement derrière eux.

    Timofeï Sergueïtsev, philosophe, méthodologue, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

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