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    Pavel Rodkine

    Le néolibéralisme s'empare de la Russie

    © Sputnik . Vladimir Trefilov
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    Le transfert des phénomènes sociaux hideux de l'Occident moderne vers la Russie menace notre société d'une catastrophe.

    L'émergence en Occident d'un phénomène social négatif, plus précisément d'une nouvelle classe sociale appelée le "précariat" par Guy Standing dans son livre Précariat, la nouvelle classe dangereuse, nous amène à observer différemment l'évolution sociale de la Russie moderne. En effet, ce mal social, comme bien d'autres qui touchent l'Occident, est rapidement transféré vers la société russe, la menaçant d'une mise en œuvre du modèle socio-économique néolibéral.

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    La restructuration du travail et du revenu social

    L'émergence du précariat (un néologisme formé de "précaire" et "prolétariat") en Europe et surtout aux États-Unis est devenue possible grâce à la restructuration fondamentale du travail et du revenu social au cours du processus de mondialisation et de la politique néolibérale de la seconde moitié du XXe siècle. On peut trouver le prototype du précariat à l'époque des polis antiques, comme à l'époque de Marx, mais ce n'est qu'aujourd'hui que ce phénomène se manifeste en tant que système et ensemble de conceptions, et qu'il va bientôt atteindre sa phase finale de développement.
    La croissance du précariat est liée à un certain nombre de phénomènes sociaux et économiques qui modifient toute la structure de l'économie et de la société moderne. Standing en parle dans son ouvrage.

    Le Travail temporaire et la flexibilité du marché du travail.

    La caractéristique principale du précariat est l'association entre le statut de travailleur temporaire avec un revenu instable, accompagné de périodes de chômage. La part des travailleurs temporaires en Occident a augmenté après la crise mondiale de 2008, qui a donné aux entreprises une excellente occasion de se débarrasser des employés permanents et de les embaucher sur une base contractuelle. La flexibilité du système du travail a automatiquement conduit à des salaires imprévisibles (sans parler de leur réduction).

    L'insécurité sociale

    Les relations "flexibles" du travail, conditionnées par la dépendance du marché envers l'offre et la demande, ont conduit à la violation de toutes les formes de garanties professionnelles et sociales (assurance-maladie, épargne-retraite, obligations financières, etc.). Au niveau fondamental, dans la société moderne, les citoyens sont remplacés par des "résidents" qui, surtout les jeunes, se transforment en nouveaux "nomades urbains". Il n'est pas accidentel que l'État traditionnel soit aujourd'hui déclaré désuet et atrophié.

    L'exclusion sociale, l'impossibilité de solidarité et d'organisation

    La sécurité de l'emploi du prolétariat était, au XXe siècle, garantie par sa représentation sociale, dont le précariat est privé en raison de sa taille variable, de sa composition hétérogène et de l'absence de formes collectives d'identité et d'expression sociales, ce qui fait naître la peur et conduit à la perte des repères et des valeurs, ainsi qu'à l'exclusion sociale et à un manque de confiance dans l'avenir. En même temps, le travailleur est forcé de "penser positivement" dans le contexte de la concurrence croissante, érigée en un culte absolu et principe de base de la vie sociale.

    Une "précariatisation" accélérée en Russie

    Les phénomènes négatifs de la société occidentale moderne sont, en général, rapidement transférés en Russie. Ce processus est idéologiquement assuré par les exigences criardes de l'augmentation de l'efficacité et par la nécessité de la modernisation et de l'innovation, de l'introduction de nouvelles technologies et des réformes.
    Quelles conditions de la formation du précariat, selon les critères de Standing, sont déjà réunies en Russie?

    Le démantèlement du secteur budgétaire

    Le secteur budgétaire qui assurait un emploi stable, des revenus et des garanties sociales, est devenu une cible facile pour les réformes néolibérales. Comme le dit Standing: "(…) dès que les fonctionnaires ont commencé à exécuter les ordres de leurs supérieurs politiques concernant le passage aux marchés privés du travail, l'écart entre leur sécurité privilégiée et la situation du reste de la société est devenu criant. Il était clair que le moment où l'on allait imposer la flexibilité au secteur public lui-même n'était pas loin… L'attaque a commencé par des tentatives de commercialiser, de privatiser et de placer les services sur une base contractuelle".

    La marchandisation de l'enseignement

    La transformation de l'enseignement en marchandise (commodification) et son inaccessibilité (aux États-Unis, les frais de scolarité augmentent plus vite que les revenus de la population) sont accompagnées par sa simplification, son infantilisation et sa dégradation qualitative. Aujourd'hui, on insiste de plus en plus sur la nécessité de renoncer à l'enseignement traditionnel classique et de passer à d'autres formes telles que l'enseignement à distance, les jeux éducatifs et la formation spécialisée.

    Le rejet des garanties sociales du business et le changement accéléré du marché du travail

    L'augmentation constante de l'âge de la retraite, le refus des frais et des cotisations de retraite de la part des entreprises et de l'État, l'instabilité des pensions dans le système des caisses de retraite sont devenus des phénomènes permanents de l'économie libérale moderne. En même temps, on constate un démantèlement des professions et une destruction des communautés professionnelles. En Russie, la révision des professions (l'exclusion constante et systématique du marché) est aujourd'hui érigée en principe de la modernisation de l'économie.

    La politique de l'enfer social

    Tous ces phénomènes ont un caractère négatif et douloureux pour la société, mais ils sont tous bénéfiques à la supersociété moderne, décrite en détail par Alexandre Zinoviev. Il s'agit non seulement de la préservation et de l'augmentation des profits pour le capital, mais, surtout, de la superpuissance. La société moderne, privée de subjectivité politique, sociale et économique que le prolétariat classique avait conservé, devient absolument gérable et dominable.

    On peut évaluer et comprendre les phénomènes sociaux seulement du point de vue d'un projet. Le précariat n'est rien d'autre qu'un projet entraînant la transformation inévitable de la société, qui pourrait être décrite plus précisément comme la continuation logique et le développement de l'"ancien" capitalisme.

    La dissimulation de cette transformation sociale s'opère en révisant les concepts gênants et en leur redonnant une dénomination "positive", par exemple: temps partiel, travail à distance, stagiaires, externalisation, offshore, contrat avec "temps zéro", etc. Ce sont juste quelques astuces idéologiques décrites par Standing, implantées afin de dissimuler la flexibilité du travail. En même temps, le modèle social régressif est promu sous couvert du progrès indéniable.

    Cependant, la machine de l'endoctrinement de la société est tellement efficace que la majorité pense avoir un accès illimité à la consommation de masse et se croit sincèrement bénéficiaire du capitalisme libéral. Beaucoup considèrent les transformations décrites ci-dessus comme positives et opportunes!

    La conclusion qu'on peut tirer du livre de Guy Standing, est décevante: en Russie se poursuit la mise en œuvre progressive et irréductible du projet néolibéral, dont le seul obstacle reste l'héritage du système social soviétique — qui est presque épuisé. L'évolution sociale en Russie se développe dans un sens qui menace la société d'une nouvelle catastrophe historique.

    Pavel Rodkine, Expert en stratégie de marque et communication visuelle, candidat en critique d'art, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

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