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    Exposition de lettres de O. Tolstaïa-Voïeykova aux archives d’Etat de la littérature et de l’art (RGALI) à Moscou

    Roman épistolaire sur la vie d'une aristocrate à Leningrad

    Culture
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    La spécialiste de la culture soviétique Véronique Jobert a publié en Russie un troisième recueil de la correspondance de son arrière-grand-mère, Olga Tolstaïa-Voïeykova, avec ses proches, datant du début des années 1930.

    Ecrire plusieurs lettres manuscrites par jour. A l’époque de l’Internet, cela peut sembler étrange. Mais dans l’Union Soviétique des années 1930, c’était le seul moyen de garder le contact avec ses proches et ses amis.

    C’est ainsi que faisait Olga Tolstaïa-Voïeïykova, mère de sept enfants, qui se sont retrouvés éparpillés dans de nombreuses villes de l’URSS. Deux de ses filles, fuyant le régime soviétique, ont émigré en Chine. Véronique Jobert, arrière-petite-fille d’Olga Tolstaïa-Voïeykova, et spécialiste de la civilisation soviétique, travaille sur cette correspondance depuis de nombreuses années. Un troisième recueil contenant 133 lettres de son arrière grand-mère datant des années 1931-1933 avec ses notes et corrections vient de sortir en octobre à Saint-Pétersbourg*. La présentation du livre a eu lieu aux archives d’Etat de la littérature et de l’art (RGALI) à Moscou, où sont conservées ces lettres.

    Olga Tolstaïa-Voïeykova, née en 1858, avait des liens de parenté avec la célèbre lignée des Tolstoï, une importante famille de la noblesse russe. Après la Révolution bolchévique de 1917, alors que de nombreux aristocrates russes ont fui le pays ou se sont installés en province, elle a choisi de rester à Leningrad (Saint-Pétersbourg), et vivre chez l’un de ses fils, Dima, devenu ingénieur dans une grande usine. Le grand-père de Véronique Jobert, Iossif Iline, officier de l’armée blanche, craignant pour la vie de sa famille, a dû s’enfuir en Mandchourie et s'installer Harbin en 1920. Deux filles de Tolstaïa-Voïeykova sont parties avec lui.

    Dans ses lettres, Olga Tolstaïa-Voïeykova décrit de manière méthodique et détailllée sa vie quotidienne, les problèmes auxquels se heurtent ses proches à Leningrad, tout en partageant ses pensées, ses questionnements, ses humeurs. Les lettres sont remplies de citations en langues étrangères, notamment en français, parfois pour par nécessité stylistique, parfois pour défier la censure soviétique, qui devait certainement lire les lettres envoyées en Chine. Il faut noter qu'Olga Tolstaïa-Voïeykova, comme toutes les personnes de « l'ancienne génération », maîtrisait parfaitement quatre langues étrangères.

    La noblesse russe dans une situation difficile

    Les problèmes des descendants des familles nobles dans l’URSS des années 1930 étaient nombreux. Les membres de ses grandes lignées étaient constamment arrêtés et poursuivis par les autorités bolchéviques, surtout s'ils n’avaient jamais travaillé et étaient à la charge de leurs proches. En 1933, les passeports soviétiques sont mis en circulation dans les grandes villes. Mais ces documents, nécessaires dans la vie courante, ne sont pas délivrés à ceux qui n’arrivent pas à s’intégrer dans la « nouvelle société ». Et de nombreux amis de Tolstaïa-Voïeykova sont ainsi devenus des citoyens de la seconde catégorie, qu’on privait de leur appartement et reléguait à 100 kilomètres de Leningrad. L’auteur de cette chronique épistolaire a pu recevoir son passeport soviétique grâce au statut d’ingénieur des son fils.

    « C’était une position des membres de la famille Voïeykov. Ils considéraient qu’ils devaient rester à tout prix en Russie »,explique Véronique Jobert. « Et ils se consacraient entièrement à leur profession, sans penser aux problèmes de la vie courante. Tous les membres de cette famille ont tous étudié des sciences exactes, devenant ensuite ingénieurs, géologues, chimistes. Les autorités avaient besoin de leur savoir-faire, c’est pourquoi même vivant pauvrement, ils avaient un statut assez élevé dans la société et étaient respectés. »

    A cette époque toute la population de Leningrad vivait modestement. Il y a un manque chronique de tous les produits de première nécessité. « Des pommes de terre et du pain – voilà ce que nous mangeons », écrivait Tolstaïa-Voïeykova à ses filles à Harbin. « Il y a une pénurie de lait. Presque pas de fruits ».Tous les produits de première nécessité pouvaient être achetés uniquement avec des cartes de rationnement, et des queues énormes se créaient devant le faible nombre de magasins où ces produits étaient disponibles. La famine et la carence en vitamines font craindre une épidémie de scorbut.

    Et si l’on arrivait à se procurer ces produits, ils étaient d’une qualité très médiocre. « Les célèbres pétersbourgeois seraient certainement retournés dans leur tombe » s’ils avaient goûté les chocolats des années 1930, écrit Olga Tolstaïa-Voïeykova. Quant à la colle que son fils a acheté, elle précise : « Je ne sais pas à quoi elle sert, mais certainement pas à coller ! ».

    Tolstaïa-Voïeykova ne manque toutefois pas de souligner tout ce qu’elle voit de positif dans le système soviétique. En 1932 elle se rend dans un hôpital pour visiter une amie, arrivée de Kiev afin de subir une intervention chirurgicale, et s’étonne de la propreté et de la « splendeur de cet établissement ».

    Malheureusement le destin des personnages de ce roman épistolaire, restés en URSS, sera tragique. Après la mort de l’auteur de ces lettres en 1936, son fils Dima a été arrêté. Il sera fusillé en 1938.

    C’est sa fille, restée en Chine, qui va ramener ces lettres en URSS en 1954. Quant aux lettres envoyées de Harbin, les Voïeykov ont décidé de les brûler, de peur des poursuites de la part des autorités soviétiques.

    Se passionnant pour cette correspondance, Véronique Jobert envisage revenir aux lettres des années 1920, et publier prochainement le début de la correspondance de son arrière grand-mère avec Harbin. T


    *V. Jobert, Kogda jizn tak dechevo stoit… (Quand la vie vaut si peu…), Saint-Pétersbourg, 2012.

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