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Ayant gagné le cœur de ce public russe qui «fait confiance à l’émotion», le jeune musicien Lucas Debargue a expliqué à Sputnik pourquoi la musique n’a rien à voir avec la politique et sa «vision étriquée de la vie», la nécessité de repenser la musique classique qualifiée de «prestigieuse», et a fait le point sur les rumeurs sur son origine russe.

Qualifié de musicien de génie par les médias français et russes, en raison de son parcours singulier, le jeune pianiste Lucas Debargue a répondu aux questions de Sputnik sur la place de la musique classique dans le monde d’aujourd’hui, les différences entre les publics et l’apprentissage des futurs musiciens en France et en Russie.

Devenu lauréat du XVe concours Tchaïkovski en 2015, l’interprète de 29 ans revient à Moscou en mars 2020 pour donner un nouveau concert devant ce public russe qui lui accorde une place si spéciale dans son cœur.

Avant d’atteindre un niveau international, Lucas Debargue a commencé à étudier le piano à 11 ans sans être contrôlé ni par des professeurs ni par ses parents, un âge considéré comme tardif pour devenir professionnel. À l’époque, il s’entraînait quand il le souhaitait, profitant de la possibilité de «passer beaucoup de temps à déchiffrer les partitions, à écouter beaucoup de musique et pas spécialement de la musique pour piano, et à vivre».

Vivre et pas seulement s’entraîner

Soulignant l’importance de vivre sa vie et de «respirer», le musicien a fait un parallèle avec l’enseignement musical français qui envisage le même parcours aussi bien pour ceux qui souhaitent devenir musicien professionnel que pour ceux qui apprennent à jouer des instruments de musique pour le plaisir:

«Il n’y a pas de parcours spécial pour se préparer à devenir soliste et à être professionnel», sauf «deux conservatoires nationaux qui sont reconnus comme des institutions supérieures». Cependant, «le chemin pour parvenir à ces conservatoires est le même pour tout le monde».

Sans autres activités, ce système permet néanmoins de libérer une partie de sa vie, «parce qu’on ne peut pas, à mon avis, concevoir les interprétations musicales sans être inspiré par la vie», ni «s’enfermer dix heures par jour pour faire son piano», a-t-il précisé.

Lucas Debargue
© Photo. Xiomara Bender
Lucas Debargue

Poursuivant sa réflexion sur les divergences entre les institutions musicales russes et françaises, M.Debargue a expliqué que les deux systèmes possédaient des avantages et des inconvénients.

«En Russie, quand on est un enfant de dix ans, quand on a du talent et quand on est bien accompagné, on a déjà la possibilité de jouer avec un orchestre, on a déjà la possibilité de faire un récital», des choses qui «n’existent pas ici [en France]», a-t-il affirmé, tout en notant que «l’entraînement russe coupe un petit peu trop, peut-être, de la vie».

Cependant, le musicien ne peut trancher pour savoir lequel des deux systèmes est meilleur.

Une affinité avec la Russie

Les enseignements sont différents entre les deux pays mais les publics aussi, selon le pianiste, confirmant avoir «une connexion spéciale» avec la Russie où les spectateurs l’accueillent toujours chaleureusement. C’est justement l’attachement des Russes à ce pianiste, émus par son interprétation de la Valse sentimentale de Tchaïkovski dès sa première apparition à Moscou, qui aurait engendré des rumeurs relayés par les médias sur d’éventuels arrière-grands-parents, migrants russes Blancs, arrivés en France au début du XXe siècle.

Cette partie de sa biographie a été démentie par le musicien qui considère que la presse «a beaucoup exagéré autour de cette histoire», précisant que sa grand-mère ne connaissait «pas bien l’histoire de la famille», raison pour laquelle il ne peut le confirmer.

Cet ancien élève de la professeur d’origine russe Rena Cherechevskaïa, dont il a suivi les cours au Conservatoire à rayonnement régional de Rueil-Malmaison après avoir repris ses études de piano à 20 ans, a confié que la culture russe était celle qu’il «affectionne particulièrement, à laquelle [il est] familier depuis [qu’il est] adolescent».

Et d’ajouter: «Quand j’étais adolescent, j’avais déjà découvert un peu la littérature russe, la musique russe avec Prokofiev, Skriabine, Rachmaninov, et j’ai été vraiment pénétré par tout ce qu’il peut y avoir de spirituel dans cette culture et dans l’art russe. Maintenant, il se trouve que le public russe a été touché par mes interprétations, je suis très content de cela, mais c’est difficile pour moi de l’expliquer».

Coup d’œil sur les publics

En répondant à la question de savoir comment il pouvait décrire les publics russe et français, le musicien a souligné la difficulté de «faire des généralités» avant de mettre en valeur certaines caractéristiques. Les spectateurs russes sont, selon lui, «particulièrement attentifs» et font confiance aux émotions, alors «qu’il y a d’autres publics qui sont plus compliqués ou ils ont besoin d’avoir leurs opinions sur le jeu». Quant aux spectateurs français, «il n’y a peut-être pas le même rapport à l’émotion», suggère Lucas Debargue, qui reste dubitatif sur le fait que «le public français, dans sa globalité, donne la priorité à l’émotion».

La musique et la politique

Il arrive que la musique puisse devenir un instrument politique, selon le pianiste, même si ce n’est pas pour une bonne raison. Un écart entre ces deux notions se manifeste dans leurs objectifs, indique M.Debargue.

Alors que «la musique parle à tous les êtres humains sur la Terre, même s’ils parlent des langues différentes, s’ils ont des cultures et histoires différentes», dépassant les frontières géographiques et culturelles, la politique de son côté a «une vision du monde étriquée et réduite» de la vie, censée «faire la différence entre les gens et les cultures», ce qui ne trouve pas d’écho chez le musicien pour qui l’idée est «justement de ne pas séparer mais de réunir».
La place actuelle et l’avenir de la musique

Le musicien, dont le répertoire est principalement composé d’œuvres de musique classique, ne fait cependant pas de différence entre ce genre et le jazz ou la pop, le vrai distinguo consistant «entre la bonne musique et la mauvaise musique». Il existe néanmoins une manière de percevoir certains adeptes de la musique classique comme «trop élitistes», une musique qu’il faut «réapprivoiser», selon M.Debargue. En France, elle se réduit plutôt à la notion de «divertissement pour les personnes âgées avec de l’argent», n’étant pas reconnue comme «quelque chose qui peut parler à tout le monde».

Évoquant sa propre expérience, ce musicien issu d’une famille non musicale a affirmé n’avoir jamais abordé la musique classique comme un genre «particulièrement prestigieux». D’après lui, c’est notamment «l’universalité, la générosité et l’humanisme» de la musique qui importent:

«Les grands compositeurs, Bach, Beethoven, Mozart, Schubert, ont fait cadeau de leur musique à l’humanité. Ils ont donné cette œuvre aux hommes et encore des années après leur mort, on continue de jouer et d’aimer cette musique».

Parti en tournée internationale, le musicien se produira le 10 mars à Moscou avec l’orchestre de chambre Kremerata Baltica dirigé par le violoniste letton Gidon Kremer.

Kremerata Baltica
© Photo. Angie Kremer
Kremerata Baltica

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pianiste, culture, musique, Russie, Moscou
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