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Les industriels français de l’armement paient-ils la réprimande d’Emmanuel Macron à Abdel Fattah al-Sissi sur les Droits de l’homme? Une piste qu’envisagent nos confrères de La Tribune, alors que Naval group s’apprête à perdre un nouveau contrat en Égypte. Énième illustration que morale et business ne font pas bon ménage.

Emmanuel Macron serait-il un aussi piètre VRP de l’industrie militaire française que François Hollande? Car si ce dernier avait bien failli faire sauter en 2018 un contrat de 36 Rafale en Inde –et le chef du gouvernement au passage– en voulant défendre sa compagne, le premier semble avoir contribué à tout bonnement marginaliser les industriels français sur le marché égyptien en cherchant à donner des gages de bonne conduite à la presse et aux ONG.

Dans un article évoquant la possible perte d’un énième contrat pour le Français Naval Group (ex-DCNS) au pays des Pharaons au profit de son «partenaire stratégique» l’Italien Fincantieri, nos confrères de La Tribune évoquent la visite officielle d’Emmanuel Macron au Caire, fin janvier 2019. Un contact diplomatique entre les Présidents des deux nations, qui aurait eu des conséquences fâcheuses pour les intérêts économiques tricolores en Égypte. Certaines remarques de Macron concernant le respect des droits de l’homme auraient été particulièrement mal digérées par son hôte.

Était-ce sous la pression des ONG internationales, dont il avait provoqué l’ire après avoir éludé la thématique des Droits de l’homme lors de sa précédente rencontre avec al-Sissi en octobre 2017? Celle des journalistes, depuis l’arrestation de plusieurs de leurs confrères égyptiens? Le diktat de l’image, ce déplacement officiel ponctué par la signature d’un milliard d’euros de contrats, tombant en pleine montée en puissance du mouvement des Gilets jaunes?

«De la même façon que je n’accepte qu’aucun autre dirigeant ne me donne des leçons sur la manière de gouverner mon pays je n’en donne pas aux autres», avait répondu Emmanuel Macron aux journalistes, lors de sa première rencontre avec son homologue égyptien, fin octobre 2017.

Le locataire de l’Élysée avait alors brandi le contexte sécuritaire dans lequel évoluait son homologue égyptien: «il a un défi, la stabilité de son pays, la lutte contre les mouvements terroristes, la lutte contre un fondamentalisme religieux violent», déclarait-il, insistant sur le fait que «nous ne pouvons en faire abstraction» et qu’il croyait «en la souveraineté des États.»

Emmanuel Macron évoquait les chaos irakien et libyen en guise d’exemples des conséquences auxquelles l’ingérence dans les affaires internes d’un pays pouvait aboutir, même avec «les meilleurs sentiments du monde». «À mettre à bas des systèmes politiques qui ne partageaient pas nos valeurs, nous avons produit quoi? L’anomie, des morts encore plus certaines et de la violence radicale», insistait-il.

Un positionnement qui avait fortement indigné les ONG internationales de défense des droits de l’homme, mais également la presse française. Déjà, avant la rencontre des deux Présidents, le service public s’interrogeait sur le fait que les droits de l’homme aient pu être «sacrifiés» par la France, soulignant qu’alors Paris ne pointait qu’au 11e rang des fournisseurs du marché domestique égyptien. Au delà du fait que l’Égypte représente le deuxième pays le plus peuplé du continent africain, ainsi que sa seconde économie –au coude-à-coude avec l’Afrique du Sud–, elle est, selon les chiffres de l’Hôtel de Brienne, le 4e client de la France en matière d’équipements militaires sur la période 2007-2016.

Quoi qu’il en soit, 15 mois plus tard, à l’occasion de son invitation en Égypte, Emmanuel Macron opère un virage à 180 degrés, conditionnant le maintien de son déplacement à des garanties de la part de son homologue en matière de respect des droits de l’homme. Insuffisant aux yeux des ONG: Amnesty International et Human Rights Watch exigent de la France, le jour de la rencontre entre les deux chefs d’État, la suspension de toute vente d’armes «qui pourraient être utilisées pour commettre ou faciliter des violations graves du droit international.»

Le soir même, lors d’une conférence de presse, qui marqua le point d’orgue du désaccord entre les deux chefs d’État, Emmanuel Macron déclarera devant son hôte que «les choses ne sont pas allées dans la bonne direction» depuis leur première rencontre en octobre 2017, évoquant les arrestations de blogueurs, journalistes et activistes, estimant que «l’image internationale de l’Égypte peut s’en trouver abîmée» et que «la véritable stabilité passe par la vitalité de la société civile». Avant de repartir de la capitale égyptienne, le Président français ira jusqu’à rencontrer des défenseurs des droits de l’homme.

Si dans la foulée la presse française et les ONG applaudissent, les propos d’Emmanuel Macron provoquent la colère d’al-Sissi. «Jamais» le Président égyptien n’avait alors «à ce point haussé le ton» face à l’un de ses homologues, relatera la correspondante au Caire du Point. «Nous ne sommes pas comme l’Europe, nous ne sommes pas comme les États-Unis» assena notamment le Président égyptien, avant d’ajouter qu’«un seul chemin» ne peut être imposé à toutes les sociétés. Insistant sur le fait que la force n’était employée que contre les «éléments terroristes extrémistes», al-Sissi a tenu à rappeler plusieurs drames ayant marqué le contexte sécuritaire du pays, tels que les attentats à la bombe perpétrés contre des églises lors du dimanche des Rameaux en avril 2017, faisait 45 morts et 136 blessés, ou l’attaque d’une mosquée dans le Sinaï qui, quelques mois plus tard, faisait 308 morts et 128 blessés.

«À travers ces mots, Emmanuel Macron ne s’est pas contenté de crisper son homologue, il a repris pour la première fois les arguments développés par plusieurs chercheurs spécialistes du Moyen-Orient […] qui analysent la paranoïa du régime comme un signe d’instabilité», analysait à l’époque notre confrère du Point.

Une réponse qui ne se limitera pas qu’au champ médiatique: «l’attaché d’armement français a été convoqué dans la foulée de la visite du Président français pour se voir signifier la fin de la relation armement privilégiée avec la France», révèle cette semaine La Tribune. Le quotidien économique inscrit cette «leçon de morale» présidentielle dans l’explication du «désastre français» en Égypte, de l’«oubli» du pays par les autorités égyptiennes, qui ont snobé le lancement de la première frégate Gowind fabriquée dans le pays.

Une relation privilégiée franco-égyptienne qui avait été établie par le ministre de la Défense de François Hollande, Jean-Yves Le Drian. Homme politique qui, lui, s’était taillé une solide réputation de VRP de l’industrie française de l’armement. Ses équipes étaient notamment parvenues à revendre à l’Égypte –avec un financement saoudien– les deux BPC (Bâtiments de projection et de commandement) Mistral, initialement commandés par la Russie, en même temps qu’une frégate multi missions (FREMM), sans compter 24 rafales. Avec les quatre corvettes Gowind 2500 de Naval Group, la flotte égyptienne était devenue la vitrine du made in France dans la région.

Un âge d’or visiblement révolu pour les industriels français. Alors que Naval Group espérait l’achat de nouveaux bâtiments (1 FREMM et deux Gowind) par l’Égypte, Le Caire pourrait finalement se tourner vers les Italiens, 18 mois après que l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) ne vole la vedette au groupe français en vendant deux, puis quatre autres, corvettes Meko A200.

Un choix que jugeait déjà «très intrigant» le journal économique, soulignant que non contentes d’être «deux fois plus chères» que leurs concurrentes tricolores, elles n’apporteraient aucune retombée aux Égyptiens, vu que les navires de guerre seraient construits en Allemagne, contrairement à l’offre de Naval Group. Une production locale que les Français avaient proposée afin d’«accompagner le pays dans la modernisation de son chantier d’Alexandrie», rappelait notre confrère qui y voyait là une «gifle pour la France».

Des désaveux qui ne se limitent pas qu’aux contrats maritimes. Le Caire a acheté des systèmes antiaériens aux Allemands, des hélicoptères de transports de troupes italiens. N’oublions pas non plus les avions de combat, que l’Égypte pourrait finalement acheter aux Américains, la vente de douze Rafales supplémentaires semblant être au point mort… depuis la fameuse visite d’Emmanuel Macron. Un contrat qui d’ailleurs avait été, des mois durant, bloqué par les États-Unis grâce à l’extraterritorialité de leur droit (réglementation ITAR).

«La France s’est fait complètement sortir ou presque du marché de l’armement égyptien. La nature ayant horreur du vide, la concurrence s’est engouffrée dans la faille créée par l’erreur diplomatique incroyable d’Emmanuel Macron...» conclut le rédacteur en chef de la Tribune.

Cette bévue d’Emmanuel Macron est-elle à l’origine de l’ensemble de ces échecs? Difficile à dire, notamment dans le cas des deux premières Meko commandées aux Allemands. Au delà des aspects strictement industriels et commerciaux, les contrats d’armement reflètent la santé des relations entre deux États et la confiance qu’inspire au pays acheteur la politique étrangère du pays vendeur. Or, la ligne française est particulièrement ambiguë sur les dossiers internationaux. Alors qu’Emmanuel Macron se pique volontiers de pragmatisme et de realpolitik, l’exécutif français semble trop se laisser dicter son agenda diplomatique par les ONG, bien souvent étrangères, au détriment de ses intérêts économiques et stratégiques.

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Tags:
Naval group, Egypte, France
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