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Le début d’une course aux armements? La Grèce va commander dix-huit Rafale. Une première en Europe, sur fond de tensions entre Athènes et Ankara en Méditerranée orientale. Pour le général de brigade (2 s) Jean-Bernard Pinatel, c’est à l’aune d’une relation industrielle et diplomatique d’un demi-siècle qu’il faut appréhender ce contrat d’armement.

La Grèce sera bien le premier client européen du Rafale. Le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, a officialisé le 12 septembre dernier l’intention d’Athènes d’acquérir 18 exemplaires de l’avion multirôle de Dassault Aviation, confirmant les informations qui avaient fuité dans la presse grecque.

Le contrat, d’un montant inconnu, doit encore se concrétiser, mais il fait d’ores et déjà office d’excellente nouvelle pour Paris et l’avionneur français, qui marquent là un quatrième succès à l’export, après l’Égypte et ses 24 Rafale commandés en février 2015, le Qatar (24 appareils aussi en mai 2015 puis 12 autres en mars 2018), puis l’Inde (36 chasseurs en septembre 2016).

La décision d’Athènes «confirme le succès d’une politique d’exportation résolument tournée vers l’Europe, voulue par la ministre Florence Parly» a fait savoir par voie de communiqué le ministère des Armées. Devancée par le Moyen-Orient et l’Asie du Sud, la part de l’Union européenne dans les exportations d’armements français est en net recul ces dernières années, passant de 10,9% en 2016 à 5,7% l’année dernière.

​Bien sûr, cette vente intervient dans un contexte très particulier, celui d’une escalade des tensions en Méditerranée orientale, sur fond de prétentions turques sur les gisements gaziers de la région, ainsi que de violations de l’embargo international contre les armes visant la Libye. Un dossier qu’étaient venus gonfler au mois de juin deux incidents maritimes entre les marines française et turque.

«On passera pour les va-t’en guerre de l’Europe», nous confiait fin août le général (2 s) de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset, au moment où la rumeur de la vente d’avions de combat à la Grèce dans ce contexte pour le moins tendu commençait à courir.

Face à la Turquie, la France conforte son alliance historique avec la Grèce

Bien qu’il s’agisse pour les Grecs d’«une façon de consolider l’alliance avec la France», alors que le Président turc n’hésite pas à prendre à partie son homologue français, l’alliance franco-hellénique n’est pas neuve. «Cela fait 50 ans que l’on a une collaboration avec la Grèce», rappelle au micro de Sputnik le général (2 s) Jean-Bernard Pinatel.

Chasseur français Mirage 2000N
Tout comme le Rafale, le Mirage 2000 est un avion de combat multirôle. En service en France depuis 1984, il équipe les forces aériennes helléniques depuis 1988. En décembre 2019, le ministère grec de la Défense annonçait la signature d’un contrat avec Dassault, Thales et Safran pour la modernisation de 24 Mirage 2000-5, dans un contexte –déjà– de regain de tensions entre Athènes et Ankara.

La relation industrielle et aéronautique que la France et la Grèce entretiennent s’inscrit en contre-pied de l’axe unissant «depuis Guillaume II» la Turquie et une Allemagne qui a toujours été résolument tournée vers l’Est, insiste l’ancien officier d’état-major. Une permanence historique qui pourrait expliquer que l’Allemagne, qui occupe à l’heure actuelle la présidence tournante de l’Union européenne, ne soutient nullement la position française en Méditerranée.

Si aujourd’hui, Athènes acquiert des Rafale, elle s’était précédemment portée acquéreuse de Mirage (40 Mirage F1 en 1974, 40 Mirage 2.000 en 1985 et 15 Mirage 2.000-5 en l’an 2000).

D’ailleurs, c’était déjà dans un contexte de tension entre Athènes et Ankara que l’un d’eux, un Mirage 2000EG, avait abattu un F-16D turc au-dessus de la mer Égée en octobre 1996. La Grèce, «client historique de Dassault depuis 1974» rappelait ce 14 septembre Le Figaro, lui-même propriété de l’avionneur.

«On ne met pas par terre des relations industrielles et commerciales que l’on a construites depuis 50 ans par peur de l’Allemagne ou par peur des États-Unis», insiste Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Géopragma.

Pour ce dernier, l’acquisition de tels appareils accentuera l’avantage des Grecs sur des Turcs, privés du programme F-35 suite à l’achat par Ankara de systèmes antiaériens S-400 à la Russie: la Turquie ne peut donc compter que sur ses F-16 vieillissants et F-4 obsolètes. Aux yeux du général Pinatel, Erdogan «n’a pas de cartes» dans la partie de poker qu’il a engagé avec les Européens. Il estime notamment que la marine turque serait «décapitée de ses meilleurs officiers» à la suite de la tentative de putsch de 2016.

Aviation, marine, Erdogan «n’a pas de cartes» dans son jeu

L’avantage des Grecs pourrait de surcroît être renforcé par les options d’armement du Rafale, à négocier dans le contrat. Avion multirôle par excellence, ce «camion à bombes», capable d’emporter 1,5 fois son poids en carburant et en armement, représente une menace de taille autant pour des chasseurs (missiles air-air Meteor et Mica) que pour des navires adverses (missiles air-mer AM39 Exocet).

«Erdogan a une marine qui est côtière. Par rapport aux puissances navales que sont la France et même l’Italie, il n’existe pas», insiste Jean-Bernard Pinatel.

Pour lui, la seule ombre au tableau est d’ordre logistique, à savoir les délais de livraison. «En général, il y a un délai de quatre ans pour la livraison, probablement les Grecs ne peuvent pas attendre jusque là et on va prélever sur les dotations de l’Armée de l’air.»

En somme, la France pourrait livrer à la Grèce des appareils initialement prévus pour ses propres forces aériennes en plus de chasseurs déjà en service dans ses forces armées. Une piste déjà avancée par certains médias grecs et confirmée par le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis lors d’une conférence de presse le 13 septembre. Sur les dix-huit appareils qui devraient être commandés par Athènes, douze seront directement prélevés sur les forces aériennes tricolores, à charge pour Dassault de regarnir par la suite les escadrilles françaises.

Reste toutefois à régler la facture. Si la santé budgétaire de la Grèce –qui n’a toujours pas sorti la tête hors de l’eau à la suite de la crise des dettes souveraines de 2011– reste problématique, le général Pinatel rappelle que certains pays de cette région sous tension, qui ne voient pas d’un bon œil cette Turquie qui leur dispute le leadership du monde musulman, pourraient bien avoir le chéquier facile.

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Tags:
Recep Tayyip Erdogan, Dassault Aviation, Turquie, Grèce, France
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