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La Grèce n’achètera pas de frégates à la France, contrairement à ce qu’avait laissé entendre une lettre d’intention signée en octobre 2019. Si ce revirement d’Athènes s’apparente à un camouflet, notamment après le soutien de Paris face à Ankara en Méditerranée, il traduit avant tout une dure réalité industrielle et géopolitique. Analyse.

Nouveau camouflet pour l’industrie de Défense française?

Naval Group, qui espérait bien conclure une vente de frégates de défense et d’intervention (FDI) s’est finalement fait coiffer au poteau par Lockheed Martin, selon Opex 360. Le site d’information épingle une information du quotidien Kathimeriní, celui-là même qui, à la fin du mois d’août, avait révélé que la Direction de l’Armement (DGA) préparait une offre à destination des autorités grecques portant sur l’achat de 18 Rafale.

Désormais, Athènes opterait donc pour l’offre du numéro 1 mondial de l’armement afin de renouveler sa flotte militaire à l’horizon 2030. Pour mémoire, en octobre 2019 le ministre grec de la Défense, Nikolaos Panagiotopoulos, avait signé une lettre d’intention avec son homologue française Florence Parly à l’issue d’une rencontre à Paris portant sur l’achat de deux FDI de Naval Group, également appelé Belh@rra. La ministre française s’en était félicité, mais du côté grec on avait toutefois tempéré, soulignant qu’il restait «un long chemin à parcourir».

«Une marine intégrée» côté US contre deux navires côté français

La France a-t-elle trop vite crié victoire sur ce contrat? Clairement, estime auprès de Sputnik Thibault Fouillet, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) «L’erreur de la France a été de penser que, parce qu’on a tendu la main aux Grecs, ils allaient forcément nous rendre la pareille», en référence au dossier de la Méditerranée orientale, dans lequel Emmanuel Macron fut l’un des seuls dirigeants européens à clairement prendre position en faveur de la Grèce face aux manœuvres d’Ankara en mer Égée.

«Fondamentalement, quand on analyse ce genre de problématiques, ce n’est pas si étonnant que cela: il y a la réalité industrialo-technique. Les Américains ont été très proactifs et ont fait valoir la compétitivité-prix. Ils ont été très incisifs, ils n’ont pas hésité à presque produire à perte et à accélérer les délais», développe Thibault Fouillet.

Ce dernier souligne «des arguments et un positionnement de vente particulièrement adapté aux besoins» côté américain, avec une offre qui répond à une nécessité technique des Grecs, notamment «avec une possibilité de frappe Mer-Terre que n’avait pas la frégate française». Autre avantage de taille de l’offre de Lockheed Martin: avoir proposé un «package» à la Grèce, en l’occurrence «une marine intégrée», soit une solution d’ensemble, là où la partie française ne proposait que deux bâtiments de guerre.

En effet, comme le souligne Opex 360 citant une nouvelle fois Kathimeriní, «le plan envisage essentiellement la mise sur pied d’une force navale d’ici 2030, qui, avec la livraison d’hélicoptères anti-sous-marins MH-60R, aura une orientation principalement américaine.»

Les Grecs ont, à l’été 2019, entériné l’achat de MH-60 Seahawk, eux-mêmes produits par une filiale de Lockheed Martin et donc pleinement compatibles avec leurs frégates, mais pas avec les Belh@rra de Naval Group. À tout cela s’ajoute une mise à niveau de quatre frégates MEKO de la flotte grecque.

«Il y a aussi un pouvoir et une puissance industrialo-militaire américaine qui est phénoménale. On n’arrive pas avec les mêmes moyens, on n’arrive pas avec les mêmes marges de manœuvre […] quand les Américains se positionnent sur un marché, il est difficile de les concurrencer. Il faut être lucide vis-à-vis de ça», regrette le chargé de recherche à la FRS.

Face à cette marge de manœuvre des mastodontes industriels américains sur leurs prix, l’argument qualitatif de leurs concurrents français ne pèse pas lourd: «pour le prix de deux frégates, vous en avez quatre, les frégates françaises pourtant supérieures techniquement et plus modernes que les américaines ne peuvent donc pas rivaliser face à une telle baisse des prix» côté américain insiste Thibault Fouillet.

De fait, si à première vue, l’annonce de la perte de ce contrat peut surprendre une partie du public, du fait des annonces politiques de 2019, ce dénouement apparaît «plutôt logique» au chargé de recherche à la FRS. «Les Américains ne vendent pas à perte, mais presque, sur ce coup-là. Ils veulent prendre un avantage diplomatique et industriel et ils se rattraperont sur les prochains systèmes qu’ils vendront», précise-t-il.

Afin d’illustrer définitivement qu’en matière d’armement, le prix l’emporte bien souvent sur la qualité, Thibault Fouillet évoque le cas du coréen Samsung qui, avec ses obusiers automoteurs K9, vient rafler jusqu’en Europe des contrats à la barbe du français Nexter et de son célèbre Caesar.

«Les Américains ne vendent pas à perte, mais presque, sur ce coup-là»

Autre bémol pour la compétitivité des industriels français: leur capacité de production. Aux yeux de notre intervenant, le fait que la France soit contrainte de prélever des appareils sur ses propres dotations pour tenir des délais raisonnables n’envoie clairement pas un bon signal aux acheteurs potentiels. Ce fut notamment le cas dans le récent contrat Rafale signé cet été avec… la Grèce. La France a aussi fait rapidement changer de pavillon la frégate FREMM Normandie pour honorer une commande de l’Égypte en février 2015.

C’est également sans compter sur une différence d’approche des marchés. Aux entreprises américaines s’oppose un secteur de l’armement en France qui «est encore largement, dans toutes ses strates, orienté vers le pouvoir public.» Ainsi est-ce «le pouvoir public qui va négocier.»

«Comme dans tout secteur où la place de l’administration centrale est importante, cela peut amener des frictions, cela amène des délais et des inerties que ne rencontre pas une gestion plus “libérale” des contrats d’armement.»

Ajoutons également que là où les Américains semblent avancer comme un seul homme, les acteurs économiques français peinent parfois à coopérer. Le cas de la frilosité des banques tricolores, de plus en plus réticentes à s’exposer aux risques de sanctions extraterritoriales américaines, ne contribue clairement pas à gagner des marchés à l’export.

Les Américains remis en selle par Parly?

Reste également à savoir si, au-delà de ses limites en matière de compétitivités, la France n’a pas également fourni quelques billes à son concurrent américain. En effet, bien que «logiques» aux yeux de Thibault Fouillet, les annonces du gouvernement concernant la signature d’une lettre d’intention et non d’un accord de vente définitif, ont pu contribuer à faire perdre à Paris sa longueur d’avance dans ses négociations avec Athènes.

«Forcément, quand vous rendez publique une offre, vous dites qu’il existe un marché potentiel», concède notre intervenant qui évoque l’«effet de réveil» sur les Américains qu’ont pu avoir les annonces de Florence Parly.

«La Grèce, depuis 2018, avait dit qu’elle voulait se positionner sur les frégates. Il y avait déjà eu un premier contact avec les Américains, mais il y avait eu une fin de non-recevoir sur le fait que l’offre américaine était un peu chère, que certaines caractéristiques ne correspondaient pas, notamment au niveau du propulseur, du système radar et du canon antiaérien. Du coup, les Américains s’étaient désengagés.»

Quoi qu’il en soit, ce contrat qui donne carte blanche aux Américains pour moderniser la flotte grecque est une nouvelle pierre jetée dans le jardin –déjà bien encombré– des promoteurs d’une Défense européenne. Toutefois, Thibault Fouillet tient là encore à attirer l’attention sur les tendances lourdes. Bien qu’il s’agisse au premier regard d’un «camouflet géopolitique» pour la France, le chargé de recherche souligne que l’Otan a gardé toute sa place dans le dispositif de Défense des partenaires européens de l’Hexagone, malgré l’apparent retrait américain sous la présidence Trump.

Une dure réalité géopolitique

«Dans les doctrines de la plupart des puissances européennes, dont les Grecs, l’Otan est la garantie fondamentale de la sécurité et ensuite l’UE», insiste-t-il.

«L’Otan reste largement un laboratoire doctrinal américain, avec une participation et une orientation doctrinale et des positionnements largement américains. De nombreux États européens sont avant tout américains dans leur Défense –par exemple les États baltes– et après sont européens, il suffit de consulter leurs documents stratégiques officiels pour le lire en toutes lettres.»

En somme, les discours politiques en faveur d’une autonomie européenne en matière de Défense et de l’intégration des programmes européens ne pèsent pas bien lourd face à la «mise en avant de l’Otan ces dernières années», conclut Thibault Fouillet.

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États-Unis, Naval group, France
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