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Le commandement de l’armée française cherche à sortir un maximum de ses hommes du bourbier sahélien. Un désengagement que Caroline Roussy, responsable Afrique de l’IRIS, estime chimérique si Paris ne revient pas sur sa stratégie en place. Entretien sans détour.

«On a fait le tour du cadran, on doit désormais aller de l’avant», expliquait, un brin fataliste, le général Lecointre, chef d’État-major des armées, dans les colonnes du Monde paru ce 17 décembre.

Ce dernier ne s’en cache pas: «Dès que je pourrai limiter le niveau d’engagement de mes armées, je le ferai», assure-t-il. Après bientôt sept ans de présence au Sahel, sur un territoire grand comme dix fois la France, avec une poignée de milliers d’hommes, le militaire juge nécessaire un changement de stratégie.

Après toutes ces années d’accrochages, les pickups des djihadistes du Sahel ne déboulent plus sur Bamako, mais la situation sécuritaire régionale est nettement moins stable qu’elle ne l’était en 2013 et le périmètre d’action des djihadistes s’est largement étendu. Le risque pour l’armée française est maintenant celui de l’enlisement.

Bamako s’oppose à un départ

L’exécutif, mais surtout les Armées, cherche donc une manière de s’extraire de ce bourbier. Mais d’importants obstacles s’opposent toujours à ce retrait, qu’il soit total ou même progressif. Caroline Roussy, responsable Afrique de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), doute de la possibilité même de ce départ, pour une bonne et simple raison:

«Les autorités maliennes ont demandé à Barkhane de rester». De fait donc, «un retrait ne peut se faire que de manière progressive, voire en envisageant d’autres pistes, comme intervention en deuxième ligne.»

Au-delà des considérations militaires, il est important de noter que le Mali, pays au cœur du conflit sahélien, est toujours dans une phase de transition politique, après que le Président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) a été déposé par la rue en août 2020. Le gouvernement transitoire est composé d’une équipe militaro-civile composée de 25 membres.

Pas de suivi de la formation des armées nationales

Pour Caroline Roussy, «la question n’est d’ailleurs pas de partir ou de ne pas partir c’est une approche trop simpliste qui doit être, dans tous les cas, discutée avec les acteurs maliens.» Selon elle, l’urgence est de se mettre d’accord, en concertation avec les autorités maliennes, sur la stratégie à suivre.

En cas de redéploiement «ce qui apparaît de plus en plus comme une solution», il faudrait redéfinir une stratégie. Par exemple, une intervention en deuxième ligne, qui comprendrait essentiellement la formation et le renseignement. «Reste à savoir quel est l’état réel de l’armée malienne», s’interroge-t-elle. Cette question de l’état de l’armée et de sa formation est l’un des angles morts de ce conflit, explique la chercheuse:

«On n’a pas de chiffres ou de rapports sur la formation des soldats. Peut-être qu’ils existent au niveau européen, mais c’est très compliqué de les avoir. Il est donc très compliqué de savoir combien d’hommes ont été formés.»

La responsable Afrique de l’IRIS émet d’ailleurs des doutes sur la capacité de l’état-major français, voire malien, d’avoir accès à de tels chiffres, compte tenu du manque de numérisation de ce genre d’information.

Du côté des formateurs, les qualités requises manquent quelquefois à l’appel: «certains ne parlent même pas le français», souligne Caroline Roussy. Ceux de la mission de formation de l’Union européenne au Mali (UETM) n’étaient en effet pas francophones, ce qui a posé des problèmes pratiques dans les transferts d’informations et d’instructions.

Négocier avec les terroristes, une porte entrouverte?

Au-delà de la question de la formation de l’armée malienne, la chercheuse s’interroge sur «les pistes qu’envisage l’État français, dans un cadre général de discorde, sur le fait de négocier ou non avec les terroristes.» Un dilemme qui prend une place de plus en plus importante dans les considérations stratégiques de l’armée.

«On voit sur la question de la libération des 200 djihadistes contre les otages français que la France et le Mali ne sont plus sur la même longueur d’onde. à deux reprises en 2017 et 2019, les Maliens ont fait savoir qu’ils étaient favorables à un dialogue inter-malien», souligne Caroline Roussy.

Dans sa première interview internationale, accordée à RFI et France 24 le 3 décembre 2020, le Premier ministre de la Transition du Mali, Moctar Ouane, déclarait que «le dialogue avec les terroristes est une volonté des Maliens.» Par cette déclaration, il montre que le fossé entre Paris et Bamako se creuse.

«Cela ne représente pas en une rupture réelle, mais c’est la première fois que s’est dit aussi ostensiblement qu’il y a des négociations avec des leaders djihadistes.» 

Un choix auquel le gouvernement français a opposé une fin de non-recevoir, tout en apportant une précision. Le général Lecointre a également évoqué cette possibilité: «Il y a effectivement un positionnement de principe de la France, qui considère qu’on ne négocie pas avec des terroristes. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on ne négocie pas avec un ennemi», a-t-il répondu à RFI, qui l’interrogeait sur la possibilité de dialoguer avec les groupes armés djihadistes au Sahel.

Mais après tout, le terrain commande: «On ne négociera jamais avec les terroristes. Mais il faudra bien trouver une solution politique. Un soldat doit savoir pactiser. C’est un devoir. Pour moi ce n’est pas une question morale. On ne pourra pas faire la paix au Mali sans une vaste réconciliation qui dépasse les critères occidentaux. C’est ma conviction», a également fait savoir le général, dans ce qui semble être un appel du pied à ses chefs politiques.

De son côté, l’exécutif français reste sourd à cette initiative. «C’est un point qui nécessite une clarification urgente pour pouvoir avancer vers une nouvelle stratégie», estime Caroline Roussy.

Corruption et sentiment anti-français

À ces considérations stratégiques, s’ajoutent des problèmes au long cours qui continuent de ravager la classe politique et militaire au Mali, et qui empêchent l’armée française de se désengager, ne serait-ce que partiellement.  

Du point le plus haut au point le plus bas de l’échelle sociale malienne, une corruption endémique ravage la société et empêche toute capacité de développement. Or, cette inaptitude à amener le développement fait du Mali un terreau extrêmement fertile pour le terrorisme.

Dans un témoignage pour Arte, un jeune malien qui vit dans la brousse sahélienne justifie son choix de rejoindre un groupe djihadiste par la religion, certes, mais également par le fait que le groupe lui versait un salaire de 450 euros par mois. Le salaire moyen au Mali est estimé aux alentours de 73 dollars mensuels, selon les chiffres de la Banque mondiale, soit environ 59 euros.

À cela s’ajoute «un sentiment anti-français très diffus» au sein de la société malienne, analyse Caroline Roussy. L’exemple du chanteur de renom Salif Keïta, qui avait accusé la France de «soutenir le terrorisme» dans la région démontre à quel point l’hostilité à Paris est présente au Mali et constitue un énième obstacle à la stabilisation politique et sécuritaire du pays. Ce sentiment facilite le travail de recrutement des djihadistes.

Autant d’obstacles à une stabilisation du conflit par des forces locales qui pourraient désengorger l’armée française et lui permettre, à terme, un désengagement. Le 13 janvier 2021, le premier anniversaire du sommet de Pau, qui réunit les dirigeants français et ceux des pays du G5 Sahel, sera l’occasion pour Paris de faire le point.

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Tags:
G5 Sahel, Sahel, opération Barkhane
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