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Ce 25 janvier, la Grèce achetait, pour 2,5 milliards d’euros, dix-huit Rafale, dont douze modèles d’occasion prélevés sur l’armée française, “bradés” à 400 millions d’euros. Une aubaine pour l’avionneur, qui, de plus, remplacera les appareils français. Et aussi pour Athènes, disposé à reproduire l’opération pour des frégates.

Le triple contrat Rafale signé à Athènes le 25 janvier n’est-il qu’une mise en bouche?

Rafale
© REUTERS / U.S. Air Force/Senior Airman Tyler Woodward
Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision Alpha TV, le ministre grec de la Défense confirme l’objectif de porter à quarante le nombre de ses nouveaux avions de combat. «Nous en aurons dix-huit» avec les Rafale, déclare Kyriákos Mitsotákis, avant d’ajouter: «Tôt ou tard, nous discuterons de l’achat de F-35, principal avion de l’Otan. Mais il peut y avoir une décision d'achat pour plus de Rafale, bien sûr.»

Cette sortie n’a pas manqué d’attirer l’attention de la presse spécialisée française qui s’interroge sur la possibilité d’une nouvelle commande de Rafale par la Grèce, l’achat de F-35 n’étant toujours pas acté par Athènes.

La Grèce vient donc d’acquérir dix-huit Rafale, armés de missiles Mica, Meteor, Scalp et Exocet. L’acquisition inclut la formation de leurs pilotes et mécaniciens. Le tout, pour 2,5 milliards d’euros. Parmi les appareils vendus, douze sont d’occasion. Directement prélevés sur l’inventaire de l’armée de l’air, ils ont été facturés 400 millions d’euros. Soit environ 33 millions d’euros l’unité, «le tiers d’un Rafale neuf» souligne le général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset, retiré du service actif et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Notre interlocuteur déplore que l’armée de l’air «se saigne et retire de sa substance vive» pour un contrat «au profit d’un industriel français».

«Il faut bien voir que douze avions, avec le taux de disponibilité du Rafale et le nombre d’appareils dont on dispose, c’est plus de 15% de la capacité opérationnelle réelle qui s’en va.»

Sur la moitié des 147 Rafale actuellement en service dans les forces armées françaises, seule la moitié est en état de voler, d’après le dernier inventaire de la disponibilité des équipements aéronautiques et maritimes tricolores.

Un mauvais deal pour l’Armée… unanimement salué par la presse

Le 29 janvier,  Florence Parly annonce la commande de douze Rafale neufs, livrés d’ici à 2025. Du côté de la presse française, on se contente simplement de mentionner que «le montant du budget consacré à cet achat n’a pas été dévoilé». «C’est sans doute un sujet à au moins un milliard», déclarait le député François Cornut-Gentille, rapporteur spécial pour les crédits de la Défense de l’Assemblée nationale, à propos de ce remplacement.

En somme, cette opération de cession de Rafale d’occasion pénalisera les forces armées françaises le temps du remplacement des appareils et représenterait une perte sèche de l’ordre de 600 millions d’euros. Un gouffre pour les finances publiques. Ou plutôt pour l’armée, car rien ne dit que l’aviation bénéficiera d’une rallonge budgétaire pour compenser ces 600 millions supplémentaires à débourser pour remplacer les appareils vendus à Athènes.

«On est strictement dans une manœuvre qui est un cadeau à l’industriel, dans l’espoir que cela provoque une vague d’achats de Rafale à travers l’Europe…» constate Jean-Vincent Brisset avant d’ironiser: «On peut toujours rêver! La grâce ne va pas toucher la Belgique et le Danemark.»

La Belgique, pays au cœur de l’Union européenne, qui lors du remplacement de sa flotte de F-16 avait préféré réitérer sa confiance dans le complexe militaro-industriel américain plutôt que d’acheter européen (en l’occurrence l’Eurofighter Typhoon). Estimée à 3,8 milliards d’euros pour trente-quatre chasseurs F-35, la commande avait provoqué des remous au Parlement outre-Quiévrain. D’autant que Washington avait tenté de convaincre Bruxelles de racheter les invendus de Lockheed-Martin à la Turquie. Quant au Danemark, l’octroi du marché au numéro un mondial de l’armement y est considéré comme «joué d’avance»… depuis 2014.

L’espoir de vendre des Rafale en rafales

Du côté français, on espère que la Suisse passera commande de quarante Rafale, la Croatie d’une douzaine et la Finlande de soixante-quatre. Sans oublier, en dehors des frontières du Vieux Continent, l’Indonésie. Dans la presse, on célèbre le talent de la «discrète» Florence Parly, «qui pourrait bientôt faire pâlir la réputation de super-VRP de l'armement français» de Jean-Yves Le Drian, ex-ministre de la Défense de François Hollande.

«Avec ces méthodes-là, il n’y a aucun problème, je peux vendre l’appartement où je suis dans la demi-heure», tacle le général. «Ce ne sont pas des méthodes de gouvernement, ce sont des méthodes de marchand de tapis et encore celui-ci gagne de l’argent», enfonce-t-il, regrettant «une logique de marchands qui dilapident l’argent de leur Défense au profit des industriels».

Celui-ci rappelle le cas de la frégate multimission (FREMM) Tahya Misr («vive l’Égypte»), ex-Normandie. En service dans la Marine nationale depuis 2012, elle a changé en urgence de pavillon. L’objectif étant de la livrer au Caire afin de répondre à une commande du maréchal Al-Sissi. Une vente conclue en février 2015 lors d’une visite officielle de François Hollande.

Ces méthodes peu orthodoxes dans le monde de la Défense ont fait florès. En effet, la Grèce qui ne cesse de rallonger sa liste d’achats d’armements, sur fond de regain de tensions avec la Turquie, a tout récemment fait part de son intérêt pour des frégates d’occasion.

Normalement, Athènes est partie prenante du programme FDI (pour frégates de défense et d’intervention), développé par Naval Group. En octobre 2019, Florence Parly avait assisté à Lorient, en présence du PDG du constructeur naval tricolore, ainsi que du vice-amiral grec, à la découpe de la première tôle de la première FDI. Mais entre-temps les Américains sont revenus dans la course grâce au lobbying «agressif» de leur ambassadeur à Athènes. En novembre 2020, la presse hellénique révélait que la préférence des décideurs grecs irait à Lockheed Martin.

L’américain propose, pour un prix proche de celui de deux FDI Français, quatre frégates MMSC (pour Multi-Mission Surface Combatant) ainsi que la modernisation de quatre frégates MEKO (des navires allemands). Les MMSC sont développées sur la base des LCS (Littoral Combat Ship) de la classe Freedom, considérées aux États-Unis comme un échec industriel sans précédent en raison d’avaries en cascade. Malgré ce pedigree inquiétant, l’offre américaine aurait quand même supplanté celle des Français.

Il faut dire que, derrière l’achat d’armements, prédomine le soutien politique du pays vendeur. Une carte dont ont toujours su habilement profiter les États-Unis auprès de leurs partenaires de l’OTAN. La situation ne risque pas de s’améliorer, l’élection de Joe Biden ayant «suscité de grande attentes» en Grèce en matière de coopération stratégique, comme le résumait la semaine dernière le site Euractiv.

Face au «déshabillage» de l’Armée, le silence du Parlement

Relégué ainsi au rang de fournisseur d’appoint, de matériel de seconde main à vil prix, mais devant être performant, Paris pourrait proposer à Athènes deux frégates légères furtives de type La Fayette. Des bâtiments qui doivent être remplacés par les…  FDI, livrées à la Marine nationale à partir de 2023.

Une énième mauvaise opération en perspective, cette fois-ci au détriment de la Marine nationale, qui agace Jean-Vincent Brisset. Le général s’étonne ainsi du manque total de réaction politique face à ce «déshabillage» en règle des forces armées françaises.

«Il y a un lobbying de Dassault, de Naval Group, c’est sûr, mais que ces lobbys parviennent à faire taire l’esprit de défense de la quasi-totalité des élus, c’est tout de même assez étonnant», estime le général. «On déshabille les forces françaises au profit d’un client qui ne peut pas payer. Je suis extrêmement étonné qu’il n’y ait pas plus de mouvement, en particulier de l’opposition parlementaire», insiste-t-il.

En effet, le contrat des Rafale, auquel s’ajouteront ceux des F-35 et des frégates, ne sont pas les seuls caprices d’Athènes en matière d’armement. La modernisation de sa marine, de son armée de l’air, l’achat de drones et d’hélicoptères de lutte anti-sous-marine allongent la liste de courses dressée par l’exécutif hellénique. Et ce avec des caisses supposées être toujours aussi vides depuis dix ans et l’éclatement de la crise de sa dette publique.

Le sous-marin nucléaire d'attaque français Suffren
© AFP 2021 CINDY MOTET/ NAVAL GROUP
Fin 2020, le Parlement grec a voté le décuplement de son budget de la Défense afin de faire face à ces dépenses d’une ampleur exceptionnelle. Tant et si bien que les 2,5 milliards d’euros de la facture du «contrat Rafale» seront financés en faisant appel aux marchés financiers relate La Tribune. «On est sur dix à quinze ans de capacité de paiement du budget de la Défense, à moins de les multiplier par deux ou par trois. Donc on est dans le non-réaliste», juge notre intervenant qui s’interroge sur la véracité de ces investissements. «La Grèce a-t-elle besoin d’un soutien matériel ou n’aurait-elle pas plutôt besoin d’un soutien politique?» s’interroge-t-il.

Par exemple, un appui comme celui que le Président français avait témoigné à Athènes en 2017, quand il avait invité les créanciers de la Grèce à plus de mansuétude. Un plaidoyer apprécié dans un pays sous perfusion financière! Dans la foulée, le Premier ministre Grec concluait avec Washington la modernisation d'une bonne partie de sa flotte de F-16 pour plus de 1,5 milliard d'euros…

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Grèce, Rafale
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