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La France mène, du 8 au 12 mars, son premier exercice militaire spatial, AsterX. Cette simulation inédite vise à évaluer ses capacités à protéger ses satellites dans un environnement devenu un théâtre de confrontations entre les puissances. Retour sur un domaine d’excellence français.

Depuis les locaux toulousains du CNES (Centre national d’études spatiales), une cinquantaine de militaires issus des différentes unités du Commandement de l’espace (CDE) participent au tout premier exercice militaire spatial tricolore.

Baptisé AsterX 2021, il est un «clin d’œil au premier satellite français» Astérix lancé en 1965, confie à l’AFP le général Michel Friedling à la tête du CDE. Cette simulation représente un «stress test» pour les «systèmes» de ce tout nouveau commandement intégré des forces armées tricolores. «Cet exercice est fait pour entraîner les personnels aux détections et à la réaction: il faut détecter, avoir une stratégie et réagir», explique à Sputnik Bertrand Vilmer, PDG du cabinet d’expertise Icare aéronautique.

«Cela permet d’éprouver les procédures et d’ajuster, avec les pannes qui sont injectées par l’animateur de l’exercice, pour voir comment les opérationnels réagissent et les résultats qu’ils obtiennent», développe cet ancien vice-président d’Arianespace.

Objectifs pour la France: garder un œil sur tous ces «obstacles» que constituent les objets célestes en circonvolution autour de la Terre (la France en répertorie 10.000) ou encore les éruptions solaires qui peuvent endommager les systèmes électroniques. Une fois cette cartographie spatiale dressée, des collisions peuvent être anticipées et des mouvements inhabituels détectés.

«À partir du moment où vous avez un objet avec un temps de révolution qui est incohérent avec l’orbite, cela veut dire qu’il est propulsé ou qu’il résulte d’une collision», précise Bertrand Vilmer. Parmi ces objets qui dévient de leur trajectoire, on pense évidemment aux satellites de renseignement. Ces derniers peuvent, par exemple, être sollicités pour fournir des informations sur des théâtres d’opérations militaires.

«Les satellites de renseignement peuvent dévier de leur trajectoire, auquel cas ils perdent de leur durée de vie car c’est avec leur ergol [la substance fournissant l’énergie aux réacteurs, ndlr] qu’ils surveillent, prennent des photos d’une zone particulière. C’est extrêmement fréquent, les satellites américains de renseignement, ce que l’on appelle les "Key Hole", font cela.»

Comme le rapportent les médias français, le scénario d’AsterX «part d’une crise entre un État doté de capacités spatiales et un autre qui a un accord d’assistance militaire avec la France». Pourrait-on y voir des références mal voilées à la Russie d’un côté, et de l’autre à l’Otan? «Je pense plutôt à des accords bilatéraux, sur des pays pas forcément dotés de puissance spatiale», relativise notre intervenant. «Cela peut être par exemple le Mali, dans le cadre de Barkhane, où vous avez besoin de renseignements au sol», développe-t-il.

En septembre 2018, Florence Parly, lors d’un discours au CNES, avait accusé la Russie d’«acte d’espionnage» qui aurait été commis un an plus tôt à la suite du rapprochement du satellite russe «bien connu» Louch-Olymp avec le satellite militaire franco-italien Athena-Fidus. Moscou avait alors rétorqué que ces attaques visaient à justifier l’augmentation du potentiel militaire de la France dans l’espace. Emmanuel Macron avait en effet, quelques semaines avant les accusations de sa ministre des Armées, annoncé son intention de définir en 2019 une «stratégie spatiale de défense». Stratégie qui s’était traduite par la création du CDE.

La France muscle ses capacités spatiales

Au-delà de développer ses moyens de détection, la France compte également conduire «une défense active de l’espace» en se dotant, à l’horizon 2030, de nanosatellites patrouilleurs armés de laser. Un armement destiné à «éblouir» les satellites adverses, expliquait Florence Parly à l’été 2019 au moment de présenter sa stratégie de défense spatiale. Des lasers, voire des «mitrailleuses à même de casser les panneaux solaires d’un satellite à l’approche» rapportait alors, de source gouvernementale, l’AFP. Leur démonstrateur, baptisé Yoda pour «Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile», non sans un énième clin d’œil à la culture hollywoodienne, doit rejoindre d’ici à 2023 les satellites militaires tricolores en orbite géostationnaire.

Une arme laser antisatellite doit également parfaire l’arsenal spatial français. Ce moyen offensif, opérant depuis le sol, vise à détruire d’autres satellites. Du moins à les anéantir plus proprement que par le recours à une arme antisatellite (ASAT) cinétique telle qu’un missile balistique. Celui-ci démolit le satellite en le heurtant mais le résultat n’en demeure pas moins dommageable pour les autres engins en orbite.

L’Union soviétique, les États-Unis, la Chine et dernièrement l’Inde ont procédé à de telles destructions de leurs propres satellites, non sans s’attirer les foudres de la communauté internationale. Nombre d’États perçoivent la démolition de ces engins spatiaux comme un moyen de guerre asymétrique. Bertrand Vilmer rappelle les dommages collatéraux occasionnés par ces opérations et met ainsi en garde contre la tentation de transformer l’espace en terrain d’affrontement armé.

«S’il y a un conflit [dans l’espace, ndlr], tout le monde sera impacté. Ce sera une victoire à la Pyrrhus, le gagnant va se retrouver avec l’ensemble de ses satellites soumis à une mitraille de débris. Donc les puissances spatiales sont condamnées à s’entendre!», prévient l’ancien vice-président d’Arianespace.

Ce dernier rappelle les dégâts qu’un débris «de la taille d’un ongle» avait occasionné à la navette Atlantis dans les années 2000. «La station spatiale est plusieurs fois par semaine réhaussée ou sa trajectoire est légèrement modifiée afin d’éviter des objets», ajoute-t-il. Dans une orbite terrestre déjà envahie de débris spatiaux, des destructions de satellites pourraient rapidement fermer à l’humanité les portes de l’espace.

La France en nette avance sur ses partenaires européens

Pour l’heure, 63 ans après l’envoi du premier satellite, rares encore sont les pays dotés de réelles capacités spatiales. S’il est aujourd’hui souligné dans la presse que cet exercice est une «première en Europe», c’est parce que la France est de loin le seul pays à disposer de telles capacités. «Avoir l’accès à l’espace c’est le b.a.-ba, tranche Bertrand Vilmer. Si vous avez accès à l’espace, vous avez une forme de souveraineté, au même titre que la souveraineté maritime, terrestre et aérienne.»

Or, les bases de lancement sont rares. En plus de la France, avec le site de Kourou, seuls la Russie, les États-Unis, la Chine et le Japon «qui commence à contrôler ses lanceurs» sont aujourd'hui capables d'aller placer des charges en orbite géostationnaire (36.786 km).

La maîtrise de l’intégralité des outils lui permettant d’affirmer une souveraineté spatiale –de la conception de fusées à celles de satellites– est un autre facteur discriminant où la France tire son épingle du jeu. Et aux yeux de Bertrand Vilmer, l’Hexagone creuse encore plus l’écart avec un exercice comme AsterX.

«Des pays qui sont capables de faire de tels exercices de façon sérieuse, il y en a trois: les États-Unis, la Russie et la France. Après, il y a toute la partie traitement de l’engagement. C’est extrêmement complexe et là, en France, on est en avance. On est parmi les deux meilleurs au monde.»

Le Commandement de l’espace réunit pour l’heure 250 militaires issus du Centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales (C3OS) de Paris, du Centre militaire d’observation par satellite (CMOS) de Creil, ainsi que du Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux (COSMOS) basé à Lyon. En 2025, le CDE sera doté de son propre centre opérationnel et devrait compter un effectif de 500 personnes installées à Toulouse. Au plus près du CNES.

Emmanuel Macron doit se rendre sur place vendredi 12 mars. Ont été conviés à assister à l’exercice: l’US Space Force, également créée en 2019 par Donald Trump, ainsi que le centre allemand d’opérations spatiales (GSOC). Sur ce dossier, on peut supposer que le chef de l’État français tient à jouer la carte européenne, tout particulièrement celle du couple franco-allemand, bien que Berlin soit loin d’avoir les mêmes capacités que l’Armée française.

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