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Un accord a finalement été trouvé pour sortir le chasseur du futur de l’impasse. La majorité revendique une victoire, mais à quel prix? Quasiment aucune information n’a pour l’heure filtré concernant l’épineuse question de la propriété intellectuelle, qui inquiète les industriels français. Ont-ils fait les frais de la vision européenne de Macron?

«Le SCAF, avance! L’Europe de la défense se construit», s’est félicité Emmanuel Macron dans un tweet, espérant tacler ceux qui «pensaient impossible» un tel projet de coopération militaro-industrielle.

La France, l’Allemagne et l’Espagne sont finalement tombées d’accord, ont annoncé les ministres de la Défense des trois pays dans un communiqué de presse conjoint. Rendu public le lundi 17 mai, cet accord politique qui aurait en réalité été trouvé le vendredi 14, selon Air & Cosmos, porte sur le partage des tâches entre les industriels impliqués dans le projet de Système de combat aérien du futur (SCAF).

«Un grand pas a été franchi» s’enorgueillit, dans une vidéo pédagogique sur le projet, un porte-parole de la Direction générale de l’armement, responsable de la coordination de l’effort industriel côté français. Même son de cloche dans les rangs de la majorité à l’Assemblée.

Silence de plomb sur la préservation des intérêts tricolores

Reste pourtant à savoir quel est le contenu de ce fameux accord, dont rien ou presque n’a filtré. Le contenu du communiqué ne saurait être plus vague, s’apparentant à un simple satisfecit au sujet de cette «opportunité inédite de renforcer les atouts industriels des trois pays participants» à travers un «partenariat équilibré, large et approfondi». Peu loquace sur ce sujet, la ministre des Armées a fait savoir sur BFMTV que les détails de cet accord seraient communiqués «en temps voulu».

L’accord semble de plus avoir été obtenu au forceps, deux semaines après la date limite que s’étaient fixée Florence Parly et son homologue allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK)… le 20 avril. Cet accord politique est pourtant censé reprendre celui auquel étaient parvenus les industriels au début du même mois, selon La Tribune.

Un accord arraché in extremis dans un manque flagrant de transparence, voilà qui pourrait laisser à penser que les intérêts industriels français ont été mal défendus face à l’appétit des Allemands. D’autant plus que depuis le début, c’est Paris qui s’est montré le plus empressé à faire aboutir les projets du SCAF et de son homologue terrestre, le MGCS (pour Main Ground Combat System), avant les élections. Or, cet accord sur la phase 1B du SCAF portant sur la réalisation d’un démonstrateur est justement censé rendre irrévocable ce projet européen impulsé sur fond de Brexit par Emmanuel Macron au tout début de son mandat.

De fait, l’opacité entourant l’accord ne rassure guère les défenseurs des intérêts français. «Un “accord”, mais quel accord?» titre-t-on notamment du côté de L’Obs, où l’on rappelle à juste titre les réserves des industriels français sur ce projet. Rangés ces derniers mois derrière Dassault Aviation, désigné maître d’œuvre du projet, ces derniers ont fait part de plus en plus bruyamment de leurs craintes face aux coups de boutoir conjugués de leurs partenaires allemands et espagnols afin d’obtenir un large accès à leurs technologies.

Quand le politique l’emporte sur l’opérationnel

La tension avait atteint son paroxysme lorsqu’à l’issue d’un conseil de défense Franco-allemand début février, Angela Merkel avait déclaré face à la presse que les industriels allemands devaient être «à un niveau satisfaisant». Ainsi la chancelière avait-elle évoqué «les questions de propriété industrielle, de partage des tâches et de partage de leadership.»

Un mantra qu’a d’ailleurs réitéré la ministre allemande de la Défense, dans son tweet annonçant l’accord. «Une répartition équitable des lots de travaux et des droits de propriété intellectuelle est importante pour nous», a-t-elle ainsi précisé, sans s’encombrer d’allusions à la Défense européenne.

Il faut dire qu’AKK avait taclé Emmanuel Macron en écrivant notamment dans une tribune publiée aux États-Unis, à la veille des élections américaines, que «les illusions d’autonomie stratégique européenne doivent cesser.» Un tir direct sur cette vision très franco-française de ce que devrait être la défense de l’Union européenne qui, par ses traités, incombe avant tout à l’Otan. Une ligne dont Berlin reste le plus farouche défenseur.

Seul Air & Cosmos donne un avant-goût du contenu de l’accord: «Airbus Espagne aura la charge de la furtivité», relate le média. L’espagnol Indra rejoint donc le 5e des sept piliers du projet, «simlab», ou cohérence d’ensemble, aux côtés de Dassault. «Un aspect sur lequel la société ne possède pas une grosse antériorité, au contraire de Dassault Aviation et d’Airbus Defense and Space Allemagne», fait remarquer le site d’information aéronautique.

Le «meilleur athlète», vraiment?

Une critique à peine voilée qui rappelle les interrogations qu’avait déjà suscitées la décision de confier à Airbus la conception des drones accompagnateurs. En effet, via le nEUROn développé avec les Britanniques depuis 2010, Dassault a prouvé sa nette avance dans ce domaine. Lors de son audition au Sénat mi-mars, le patron du fleuron industriel tricolore revenait sur son incompréhension quant au fait que la France ait «donné le leadership du drone à Airbus Allemagne» dans le cadre des négociations.

Des négociations qui semblent bien loin de respecter le principe du «meilleur athlète» autour duquel le projet est censé s’organiser. La crainte est donc de voir les considérations politiques de nouveau l’emporter, notamment afin de satisfaire l’Espagne qui a rejoint en cours de route le projet et apporté son financement.

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Annegret Kramp-Karrenbauer, Florence Parly, Système de combat aérien du futur (SCAF)
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