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Dans son édito pour «Russeurope Express», Jacques Sapir revient sur les origines et les conséquences du krach boursier de 1929, à l’occasion des quatre-vingt-dix ans du «jeudi noir». Faute d’en avoir tiré toutes les leçons, une nouvelle crise financière, regrette l’économiste, pourrait être en train de se profiler aujourd’hui.

Un édito de Jacques Sapir à retrouver en podcast dans l’émission Russeurope Express du 29 octobre.

En cette fin octobre, début novembre 2019, nous commémorons le quatre-vingt-dixième anniversaire de la crise de 1929. Cet événement est hautement symbolique, même si d’autres crises de grande ampleur l’avaient précédé et si, depuis les années quatre-vingt-dix, d’autres crises majeures sont survenues.

Cette crise a marqué les esprits. Alan Greenspan, qui fut le président de la Réserve fédérale américaine au début des années 2000, aimait à rappeler comment il avait fait ses débuts dans la banque alors que ses collègues étaient encore sous le traumatisme de cette crise. Ben Bernanke, qui lui a succédé et qui eut à gérer la crise financière de 2007-2008, a écrit sa thèse sur cette crise. Pour de nombreux économistes, elle fut un point de rupture. On pense ici à Keynes, mais aussi à Myrdal. Les travaux d’Hyman P. Minsky ont aussi la crise en toile de fond.

Comment cette crise est-elle survenue? Depuis quelques jours, les 18, 19 et 23 octobre, les premières ventes massives avaient eu lieu. Il s’agissait encore des prises de bénéfices, venant après une longue période de hausse des cours, mais ces dernières commençaient à entraîner les cours à la baisse.

Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Dany Lang, membre des Économistes atterrés et maître de conférences à Paris 13, et Jacques Brasseul, professeur honoraire des universités, spécialiste de l’histoire économique.

Émeute à Wall Street

Le jeudi 24 octobre, le fameux «jeudi noir», marque la première grande panique. Le matin, il ne se trouve presque plus d’acheteurs, et ce quel que soit le prix. Les cours s’effondrent. À midi, l’indice Dow Jones a perdu 22,6%. Une émeute éclate à l’extérieur du New York Stock Exchange. Les banquiers, réunis en urgence, tentent d’arrêter la panique. Le marché rebondit légèrement à la nouvelle que les banques vont intervenir pour soutenir les cours. En effet, vers 13h30, des investisseurs institutionnels menés par Richard Whitney, le vice-président de la bourse de Wall Street, interviennent directement. Les cours se redressent rapidement, et la baisse pour la journée est limitée à 2,1%. Les volumes échangés atteignent cependant 12,9 millions de titres pour la journée, un record: le volume normal est de 2 à 3 millions, et le précédent record de seulement 8,3 millions.

Les cours restent stables le vendredi 25 et samedi 26 octobre. Mais les nombreux investisseurs qui ont emprunté pour spéculer sont néanmoins contraints de liquider leurs positions. Le marché s’emballe à nouveau le lundi 28, qui restera dans les mémoires comme le «lundi noir», où 9,25 millions de titres sont échangés.

Les banques n’interviennent pas, contrairement au jeudi précédent, car elles ont épuisé leurs liquidités. L’indice Dow Jones perd 13%. Le 29 octobre, ou «mardi noir», le volume échangé atteint 16,4 millions de titres. Entre le 22 octobre et le 13 novembre, l’indice Dow Jones va perdre 39%, ce qui correspond à une perte virtuelle de 30 milliards de dollars sur la capitalisation totale, un chiffre qui représente dix fois le budget de l’État fédéral américain.

«Le temps des crises est dépassé»

Qu’est-ce qui a provoqué cette crise? Il y a, naturellement, la bulle financière des années 1927-1928, avec l’illusion - renforcée par les déclarations imprudentes de certains économistes connus comme Irving Fisher - que le temps des crises était dépassé… Il y a des raisons techniques, comme les achats d’actions à crédits et donc la très grande sensibilité des acheteurs aux taux d’intérêts.

Mais il y a aussi la surproduction croissante. Cette surproduction est en fait relative: ce n’est pas tant que la production augmente trop que le fait que la consommation n’augmente pas assez. De fait, ce déséquilibre entre production et consommation est patent depuis le milieu des années vingt, aggravé par la politique déflationniste conduite au Royaume-Uni et par les conséquences financières du Traité de Versailles. Le retour de la Russie - l’URSS - sur le marché international des céréales a aussi provoqué une baisse des cours de ces dernières, baisse qui réduit le revenu des agriculteurs et diminue leur consommation potentielle.

Un économiste, pourtant, a tenté d’attirer l’attention du public et des responsables sur ces problèmes: c’est bien sûr John Maynard Keynes. Mais, même si ses livres ont eu un écho considérable, l’apparente euphorie de l’époque fait que l’on ne prête pas assez d’attention aux enchaînements qu’il décrit. Cette crise a donc tous les aspects d’une catastrophe annoncée.

Les différents pays ont su tirer, dès les années trente pour certains, à partir de 1945 pour d’autres, les leçons de cette crise. De fait, les opérations financières et bancaires furent strictement réglementées, et ce dès 1933 aux États-Unis. On établit progressivement un lien entre le salaire réel et les gains de productivité, assurant ainsi un partage relativement équitable des gains de richesse. Cela conduisit à la disparition des grandes crises de l’horizon économique.

Or, depuis le milieu des années quatre-vingt, les différents gouvernements ont, les uns après les autres, démantelés la plupart de ces réglementations. Avons-nous eu la mémoire trop courte? On peut se demander, effectivement, si certaines des leçons de la crise de 1929 ne sont pas toujours d’actualité.

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Tags:
finance, krach financier, crise, bourse, crise financière
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