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Conséquences économiques du coronavirus - avril (37)
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En plus de ses conséquences sanitaires, la pandémie de coronavirus affecte durement l’économie française et mondiale, faisant peser des risques importants sur les populations. Estimations à l’appui, l’économiste Jacques Sapir redoute une crise majeure d’une ampleur inédite, et appelle à une action forte du gouvernement.

L’épidémie du coronavirus frappe l’imagination: les médias sont remplis d’images d’hôpitaux en détresse, et une grande partie du monde fait l’expérience inédite d’un confinement soit partiel, soit total. Au-delà de l’aspect humain, avec ses drames, sa douleur, se pose aussi la question du coût économique de cette épidémie, et surtout des mesures de confinement.

Un impact économique important

Il est clair aujourd’hui que l’impact de l’épidémie du coronavirus sera important. Le confinement de la population française a mis à l’arrêt une grande part de la production. Une autre partie de la production a été touchée par le ralentissement de la production dans les pays avec lesquels nous avons beaucoup d’échanges économiques, ainsi que par le manque de pièces détachées. Le télétravail, souvent présenté comme une solution miracle, n’est pas applicable dans de nombreux secteurs, et il se fait avec une forte baisse de la productivité. Enfin, la fin du confinement ne signifiera pas immédiatement un retour à la normale. La fin du confinement sera progressive, et il en sera de même pour le retour à un rythme normal d’activité.

Cet impact peut donc être estimé. Nous savons ainsi que, d’ores et déjà, il y a plus de 4 millions de salariés en chômage partiel. Aussi, l’Insee a fait des estimations qui ont été publiées le 26 mars. Très clairement, les secteurs les plus touchés seront l’industrie et la construction. L’institut de statistique évalue la perte d’activité à -52% pour l’industrie et -89% pour la construction.

Tableau 1

Ces chiffres sont probablement en deçà de la réalité. Les pertes de production dans l’agriculture et les services sont sous-estimées. Certains services, ceux qui sont liés au tourisme, à l’hôtellerie et à la restauration vont être durablement touchés. Ajoutons que l’impact de ce choc sera différent selon que l’on pense aux grandes entreprises ou aux petites, moyennes et très petites entreprises. Les pertes de revenu pour les PME et les TPE sont dramatiques. Or on a tendance à oublier qu’elles sont les premiers employeurs du pays.

Toujours d’après ces estimations, sur l’ensemble de l’année 2020, la perte de production pourrait atteindre -6,5% du PIB pour une durée de confinement de six semaines et -8% pour huit semaines.

Tableau 2

Comme on l’a dit, ces estimations sont probablement encore trop optimistes, si l’on inclut les pertes de production qui viennent de l’efficacité moindre du télétravail sur celle du travail «direct», du fait que l’agro-alimentaire va manquer de main d’œuvre, que le retour à l’activité ne pourra être que progressif, et que plus la durée du confinement sera longue, plus les pertes par semaine seront importantes. Les estimations faites au Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI) de l’EHESS font apparaître des hypothèses plus pessimistes. On a ajouté dans ces hypothèses, tout comme dans celles de l’Insee, les pertes de production inévitables dans la période de déconfinement.

Tableau 3

On peut donc estimer que les pertes sur l’année 2020 pourrait aller de -7,6% pour six semaines à -10,3 pour huit semaines. Un tel choc, qui est sans équivalent pour l’économie française depuis 1945, aura des conséquences désastreuses sur l’emploi. La hausse du chômage pourrait atteindre entre 500.000 et 1 million de personnes, suivant la nature des mesures prises pour éviter une catastrophe dans les PME et TPE. Le risque est donc réel, compte tenu des mesures modifiant l’accès aux assurances chômages, entrées en vigueur au 1er janvier 2020, que l’économie française entame un cycle de récession-dépression.

Les questions sur la sortie du confinement

Ici, deux questions sont importantes. La récupération de l’offre prend une double dimension, interne et externe. D’un point de vue interne, et en supposant que la levée du confinement se fasse à la même date sur l’ensemble du territoire métropolitain, la principale question résidera dans la capacité des PME et TPE à reprendre leur activité, après être restées entre six semaines et huit semaines sans rentrées d’argent. D’un point de vue externe, une grande partie des pays qui exportent vers la France connaissent les mêmes problèmes que nous.

Le déconfinement ne sera certainement pas à la même date suivant ces pays. La désynchronisation du retour à l’activité économique risque de fortement perturber certaines chaînes de production. L’exemple qui vient immédiatement à l’idée, et il est loin d’être le seul, est celui de l’industrie automobile. Compte tenu de ce que les pays d’Europe centrale et danubienne sont, pour l’heure, relativement moins touchés que la France, l’Italie et l’Espagne, on peut penser qu’ils n’émergeront qu’après nous des procédures plus ou moins strictes de déconfinement. Il est donc clair que dans de nombreuses branches, la production ne pourra pas revenir à son niveau d’avant le confinement avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

La question de la demande a, elle aussi, un volet interne et un volet externe. Pour ce qui est du volet interne, la question de la psychologie des consommateurs pèsera lourd. Or cette psychologie n’est pas la même suivant les différents milieux sociaux, les conditions de confinement, le niveau d’éducation. Si l’on peut raisonnablement anticiper une bouffée de consommation dans l’immédiat post-déconfinement, comme on le vit dans l’après-guerre, il est loin d’être sûr qu’elle soit durable. Certaines des consommations comme les voyages ou les vacances ne pourront avoir lieu de la même manière et seront, au moins en partie, reportées sur l’année 2021. Les consommations de biens durables se verront soumises à un arbitrage avec la constitution d’une encaisse de précaution.

Ici, la responsabilité du gouvernement sera importante. S’il annonce des mesures laissant présager que les ménages pourraient avoir à payer une partie du coût du confinement, et s’il prépare un possible retour de l’épidémie avec la même incompétence qu’il a manifestée en février et début mars à l’arrivée du Covid-19, on peut craindre que le volume de cette épargne de précaution soit très important.

Pour ce qui est du volet externe, il faut savoir que la France réalise environ 29% de son PIB à l’exportation. Or, quelle sera la demande étrangère? Si on peut penser que la demande de produits de luxe sera relativement peu affectée, il n’en va pas de même pour le matériel de transport, par exemple. Cette baisse, ou reprise très lente, de la demande extérieure va pénaliser le rétablissement de certaines des branches de l’économie française. La consommation ne retrouvera pas automatiquement son volume ni sa composition de l’avant-confinement. Cela pourrait, là aussi, retarder considérablement le «retour à la normale» de l’économie.

Il faudra donc au minimum deux mois, peut-être six, pour que l’économie française retrouve, si elle doit le retrouver, son niveau normal d’activité. Car il existe un risque réel, qui pourrait être aggravé si le gouvernement met en œuvre une politique macroéconomique inadaptée: que l’économie s’enferme dans un équilibre dépressif, se situant de manière stable à un niveau inférieur de 1 à 2% à celui atteint en 2019. Les chiffres que l’on peut estimer à l’heure actuelle risquent donc d’être majorés.

Les réponses gouvernementales

Le gouvernement s’est engagé à garantir le salaire des salariés via le chômage partiel, et cela veut dire que les Assédic vont devoir sortir environ 1,3 milliards par semaine, à garantir les emprunts et à aider globalement les entreprises. Il veut injecter 45 milliards d’euros dans l’économie en dépenses directes, et 300 milliards en garanties financières. Mais ces chiffres restent en-dessous des besoins. Il ne fait pas de doute qu’ils seront excédés, et largement, et ce d’autant plus que le confinement durera longtemps. Les dépenses directes pourraient atteindre 60 milliards, voire plus. Les garanties financières environ 450 milliards. Par ailleurs, le gouvernement va perdre des recettes (TVA, impôt sur le revenu) du fait de la forte baisse d’activité. Il prévoit aujourd’hui que le déficit budgétaire pourrait atteindre 3,9 et non 2,2% du PIB. Mais en réalité, le déficit budgétaire total devrait être plus proche de -8 à -10% du PIB.

Il est donc important que le gouvernement réserve une partie de la consommation des administrations publiques aux PME et TPE, pour leur assurer les conditions d’un bon redémarrage. À l’image de ce qui se fait aux États-Unis, environ 30% des commandes publiques devraient être réservées aux PME et TPE travaillant en France. Le gouvernement doit ensuite s’assurer qu’aucune grande entreprise ne fera faillite. Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, a évoqué la possibilité de nationalisations. Elles doivent être réalisées à chaque fois que la survie de l’entreprise sera en question et que le risque de pertes d’emplois importantes sera présent. Il devra enfin assurer une garantie de revenu aux ménages, le temps que l’économie soit repartie.

Au-delà, cette épidémie a fait comprendre aux dirigeants politiques qu’il n’est plus possible de dépendre au point où nous en étions des importations étrangères. Pour l’ensemble des produits stratégiques, dans le domaine de la santé mais aussi ailleurs, 50% de la consommation nationale devrait être satisfaite par une production nationale. Cela permettrait, si les relations commerciales sont de nouveau interrompues, de pouvoir rapidement augmenter la production des producteurs nationaux. Cela implique un suivi étroit des capacités de productions, mais aussi un système de subvention et de prix afin de garantir cette réserve de production stratégique.

À moyen terme, l’arbitrage pour les divers gouvernements sera entre la rapidité d’un «retour à la normale» de l’économie et un endettement supplémentaire. Les conditions de sortie du confinement seront certainement plus difficiles que ce qui est prévu aujourd’hui, et les subventions aux ménages et aux entreprises devront être massives. Dans cette situation, si la question des dettes n’est pas réglée d’ici la fin de l’année, elle pèsera lourdement sur les conditions économiques de l’année 2021 et des suivantes. Le risque étant que le choc exogène de l’épidémie soit alors suivi par un choc récessif endogène d’origine budgétaire. En effet, le montant des dettes est aujourd’hui tel qu’il est exclu, sauf à provoquer une nouvelle dépression avec ses conséquences politiques, de faire payer ces dettes par les ménages.

L’idée avancée par Christine Lagarde et le FMI en 2013 d’un prélèvement autoritaire de 10% de l’épargne aurait aussi des effets dépressifs importants, car les ménages voudraient reconstituer leur épargne au plus vite et limiteraient fortement leur consommation.

Cette crise est bien plus grave que celle de 2008. De plus, la crise de 2008 était au départ financière, puis elle a touché le secteur de la production. La crise actuelle démarre dans l’arrêt ou dans la mise en sommeil d’une partie de la production en raison du confinement. Les chiffres de baisse de la production sont plus du niveau de la crise de 1929. Mais ce qui est nouveau, c’est la rapidité avec laquelle la production se retrouve quasiment à l’arrêt. Il s’agit donc une crise inédite, qui va profondément modifier l’attitude de la population et, espérons le, des gouvernants.

Dossier:
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confinement, pandémie, crise économique, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19
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