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Conséquences économiques du coronavirus (52)
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Les actions de plusieurs entreprises déclarées en faillite ont bondi le 8 juin sur les marchés américains. Si depuis la frénésie est retombée, un tel paradoxe est révélateur de la déconnexion entre bourse et économie réelle. L’ancien banquier Jean-Michel Naulot livre son analyse à Sputnik.

«Quelque chose que nous n’aurions jamais pensé voir.»

Julian Emanuel, stratégiste en chef des actions et des produits dérivés pour BTIG (groupe de services financiersà, a été très surpris par le récent comportement des investisseurs à Wall Street. Cité par BFM Bourse, l’expert constate «l'achat de milliards d'actions de sociétés en faillite, envoyant leurs titres à +100%, +200% voire +300%». Le loueur de voiture Hertz, le foreur Whiting Petroleum ou la chaîne de grands magasins J.C. Penney ont vu le cours de leur action respective littéralement décoller.

Elles sont pourtant placées sous la protection de la loi américaine permettant la réorganisation des entreprises en faillite. Comme le note BFM Bourse, «Chesapeake Energy et California Resources, deux sociétés en faillite imminente, ont également vu leurs titres s'envoler (de 24,8 à 70 dollars pour la première et de 2,01 à plus de trois dollars pour la seconde, bien que retombée en fin de séance)» le 8 juin.

La planche à billets responsable?

Si depuis cette date, la grande majorité des entreprises en faillite ont vu les cours de leurs actions chuter à nouveau, le fait qu’un tel événement ait pu se produire est révélateur de la déconnexion grandissante qui existe entre des marchés financiers euphoriques et une économie réelle qui souffre.

​À l’instar de nombreux pays, les États-Unis ont été frappés de plein fouet par la pandémie de coronavirus. En plus d’avoir payé le plus lourd tribut sanitaire avec plus de 114.000 morts, l’économie américaine a été durement touchée. Les frémissements d’une reprise sont là, mais les mesures de confinement et l’arrêt de l’activité de millions d’entreprises ont poussé bon nombre d’entre elles à mettre la clef sous la porte.

Alors comment expliquer un tel comportement de la part des investisseurs?

«Ils pensent que les banques centrales peuvent absolument tout faire pour les protéger contre la baisse des marchés. Jacques de Larosière, ancien président de la Banque de France et du Fonds monétaire international (FMI), expliquait en 2016 dans le journal Le Monde que les banques centrales étaient devenues dépendantes des marchés financiers. L’actualité lui donne raison. Depuis plusieurs années, du temps de la présidence de la FED par Janet Yellen, les traders américains affirment qu’ils ont un "put" sur la FED. Il se trouve que le "put" est un produit dérivé protecteur», analyse au micro de Sputnik Jean-Michel Naulot, ancien banquier et ancien membre du Collège de l'AMF (Autorité des marchés financiers).

Depuis le début de la crise du Covid-19, la Réserve fédérale américaine s’est montrée très active et fait tourner la planche à billets à plein régime en plus d’avoir ramener son taux directeur proche de zéro.

Elle a repris sa politique de rachat d’actifs (ou «quantitative easing») après l’avoir abandonné en 2015. Des centaines de milliards de dollars d’obligations continueront d’être achetées ces prochains mois. Début avril, la FED a annoncé être prête à injecter 2.300 milliards de dollars de prêts afin de soutenir l’économie.

«On disait jusqu’à récemment que les marges de manœuvre des banques centrales étaient limitées au regard des politiques de taux bas qu’elles pratiquaient depuis des années. La Banque centrale européenne, par exemple, avait déjà des taux proches de zéro avant la crise du coronavirus. Nous voyons bien que les banques centrales ont vite ouvert de nouveaux horizons et que les investisseurs ont été rassurés», explique Jean-Michel Naulot. Et de poursuivre:

«La Fed rachète des masses considérables de dettes publiques, mais également de dettes privées, y compris de dettes de mauvaise qualité. En Europe, la BCE a fait de la monétisation en rachetant l’intégralité de la dette émise par l’Italie lors des mois d’avril et mai pour un montant de 51,1 milliards d'euros. Les règles de gouvernance de la BCE ont disparu. Dans le même temp, les gouvernements donnent le sentiment que le problème de la dette n’existe plus. En France, il n’a pu résoudre la crise de l’hôpital en débloquant trois milliards d’euros et dorénavant il fait pleuvoir les milliards par dizaine pour palier à la crise du Covid-19.»

Cette frénésie d’achat d’actions d’entreprises en faillite a été d’autant plus surprenante qu’en cas de liquidation judiciaire, les détenteurs d’actions sont les derniers à être rémunérés. La possibilité d’acquérir des actions de grandes entreprises à moindre coût avec l’espoir qu’elles pourront profiter de la reprise économique pour in fine se sauver aurait motivé les achats investisseurs.

«Nous sommes dans une période très particulière qui est le prolongement de tout ce à quoi l’on assiste depuis une dizaine d’années et même au-delà. En tant qu’ancien banquier qui a passé 40 ans dans ce milieu, je considère que c’est une période d’aveuglement collectif. J’ai déjà connu cela par le passé», note Jean-Michel Naulot.

Jim Cramer, célèbre animateur de l’émission «Mad Money» sur CNBC, a réagi à ces achats massifs d’actions d’entreprises en faillite.

​Il a dégainé son clavier le 9 juin pour avertir les investisseurs via son compte Twitter:

«S’il vous plaît, ne vous blessez pas avec Hertz ou Chesapake, ces titres ne valent probablement rien et les actions ordinaires ont la priorité la plus faible en cas de faillite.»

«Beaucoup de gens veulent faire de l'argent rapidement et semblent penser que s'ils achètent Chesapeake, ils trouveront quelqu'un qui sera prêt à payer plus cher. Je me demande si c'est vraiment une stratégie à long terme et pas seulement un coup de dés dans une ruelle», a également déclaré Jim Cramer lors de l’émission «Squawk on the Street» sur CNBC.

Ce type de pari plus que risqué rappelle à plusieurs observateurs le début des années 2000 et la bulle Internet. «Cela ressemble au comportement spéculatif que nous avions pu observer vu fin 1999-début 2000, et cela n'a pas vraiment de sens rationnel», analyse Julian Emanuel cité par BFM Bourse.

Jean-Michel Naulot fait également un parallèle avec l’explosion de la bulle Internet au début des années 2000:

«Les investisseurs croyaient que le progrès technologique allait prendre le pas sur les cycles économiques. Alan Greenspan, le célèbre ancien patron de la Réserve fédérale américaine, avait même fait une conférence sur ce thème. Tout cela s’est très mal terminé. Même chose en 2007-2008 quand les investisseurs pensaient que les Américains pouvaient tous devenir propriétaires.»

Les marchés boursiers américains sont sur une dynamique ascendante depuis un mois. Le Nasdaq Composite, largement dominé par les valeurs technologiques, vient même d’atteindre un nouveau sommet historique.

Pas de quoi surprendre Jean-Michel Naulot:

«Les GAFA, qui représentent une grande part de la valeur des indices américains, sont des entreprises qui sont en position de monopoles à l’échelle du globe, qui n’ont pas de dettes et qui ne paient pas ou très peu d’impôts. Sans parler du fait qu’elles profitent de la crise actuelle.»

La configuration sur les marchés fait s’interroger bon nombre d’observateurs sur la déconnexion entre bourse et économie réelle alors que le chômage a explosé de l’autre côté de l’Atlantique et que de très nombreux commerces ne sont plus en mesure de payer leur loyer. Pourtant, la confiance est de mise du côté du gouvernement. Le 10 juin, le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin a affirmé que la situation économique américaine devrait s’améliorer de manière «spectaculaire» d’ici la fin de l’année.

Quelques chiffres encourageants ont récemment été publiés outre-Atlantique. Après les plus de 40 millions d’Américains qui se sont déclarés sans emploi en mars et en avril, faisant grimper le taux de chômage à 14,7% alors qu’il était seulement de 3,5% en février, le mois de mai a vu la création de 2,5 millions d’emplois. Une nouvelle encourageante qu’il est néanmoins nécessaire de nuancer. Le taux de chômage est toujours très élevé: 13,3%. C’est le plus haut depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De plus, la Banque mondiale a estimé que l’économie américaine pourrait faire face à une récession de plus de 6% cette année.

S’il est optimiste, Steven Mnuchin reste lucide sur la situation. Il souligne qu’un nouveau plan de soutien serait «certainement» nécessaire. Il pourrait inclure de nouveaux versements directs aux ménages ainsi que des mesures de retour à l’emploi. À la fin du mois de mars, un plan de relance historique d’un montant de 2.200 milliards de dollars a été adopté. Il a été suivi d’un autre paquet de mesures pour un montant de 500 milliards de dollars qui a été approuvé fin avril. Du côté de la Fed, son patron Jerome Powell a tenté de se montrer rassurant lors d’une conférence de presse le 10 juin. Il a assuré que la Réserve fédérale n’envisageait pas de remonter ses taux et qu’elle poursuivrait sa politique de rachat d’actifs.

«Powell essaie d’envoyer un signal fort… celui que la Fed va maintenir une politique accommodante pendant longtemps», analyse James McCann, économiste chez Aberdeen Standard Investment et cité par Les Échos.

De quoi réserver un avenir radieux à Wall Street? Jean-Michel Naulot pense que l’embellie ne tiendra pas sur la durée:

«Nous sommes aujourd’hui face à une hypertrophie de la finance: un déséquilibre complet entre cette dernière et l’économie réelle. Nous en avons actuellement une démonstration très impressionnante. Et je ne crois absolument pas que cela puisse durer. Keynes disait qu’il n’y avait pas de limite à l’action des banques centrales tant que la confiance était là. Si celles-ci continuent de donner l’impression d’agir pour le compte des investisseurs, la confiance risque bien de disparaître.»

 

 

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Wall Street, chômage, États-Unis, crise économique, Covid-19
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