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Déjà mis grandement en difficulté par l’épidémie de coronavirus, le secteur du transport aérien fait désormais face à la crainte d’une deuxième vague de Covid-19. De quoi lui donner le coup de grâce? François Nénin, journaliste spécialiste de l’aérien, livre son analyse à Sputnik France.

«Les pertes de cette année seront les plus importantes dans l’histoire de l’aviation.»

En juin dernier, Alexandre de Juniac, directeur général de l’Association internationale du transport aérien (IATA), prévenait déjà du caractère historique de la crise à laquelle était confronté le secteur. Un mois plus tard, c’est à la crainte d’une deuxième vague de Covid-19 qu’il fait désormais face, alors que les frémissements d’une reprise commençaient à peine à se faire sentir.

«Le secteur de l’aérien a participé à propager le virus à travers le monde de par le transport de passagers infectés. Les pouvoirs publics et les aéroports ont grandement manqué de réactivité afin de mettre en place des contrôles efficaces. Beaucoup de pays ont laissé rentrer des individus porteurs du virus. Le transport aérien paie tout cela très cher aujourd’hui», explique au micro de Sputnik François Nénin, journaliste d’investigation spécialiste de l’aérien. Selon lui, «le secteur aérien est dans une situation catastrophique.»

«Nous avons entendu des discours surprenants de la part d’autorités qui expliquaient qu’il ne servait à rien de mettre en place des contrôles stricts dans les aéroports, car le virus était de toute façon là. Cela revient à dire qu’il n’est pas nécessaire de colmater une voie d’eau dans un bateau, car il va de toute façon couler», ajoute-t-il.

Des pertes colossales

Les mesures prises par plusieurs pays afin d’interdire l’entrée d’individus en provenance de nations jugées à risque paralysent encore une bonne partie du secteur du transport aérien. Les citoyens américains ne sont par exemple pas autorisés à se rendre dans les pays de l’Union européenne et vice-versa. Pour François Nénin, les craintes des voyageurs jouent également un grand rôle dans la faiblesse de l’activité: «Plusieurs facteurs ont entraîné l’immobilisation des avions au sol. Le confinement a fait que les gens ne se déplaçaient plus. Maintenant qu’il est plus facile de se déplacer, demeure l’impact psychologique. Les autorités ont recommandé aux citoyens de ne pas voyager loin et d’éviter l’étranger. Les Français par exemple sont massivement partis en vacances en France.»

«De plus, les nombreux cas de personnes qui étaient à l’étranger au plus fort de la crise et qui se sont retrouvés bloqués pendant des semaines sans possibilité de rentrer chez eux ont marqué les esprits. Cela est de nature à pousser les gens à éviter de prendre l’avion au moment où la crainte d’une deuxième vague se confirme», poursuit-il.

Ce 27 juillet, la bourse de Londres a chuté, entraînée par le secteur aérien. Ce dernier a subi de plein fouet la décision britannique d’imposer une «quatorzaine» à tous les voyageurs en provenance d’Espagne. Vers 07h50 GMT, IAG, maison mère de British Airways, perdait 9,42%, EasyJet 12,53% et TUI 13,40%.

​En 2020, la facture sera salée pour les compagnies aériennes. En juin dernier, l’IATA annonçait 84 milliards de dollars de pertes nettes. Pire, d’après une étude publiée par Strategy Consulting (ASC), les acteurs du secteur pourraient mettre au moins trois ans avant de retrouver le même niveau d’activité qu’en 2019 et jusqu’à dix ans pour reprendre une trajectoire de croissance équivalente à la période d’avant crise.

«Le secteur du transport aérien génère beaucoup de chiffre d’affaires, mais la rentabilité n’y est pas très élevée. Les frais d’entretien et la masse salariale sont très coûteux. Les compagnies aériennes se retrouvent donc vite prises à la gorge. Il existe aujourd’hui un risque que de nombreux avions se retrouvent à nouveau cloués au sol. Cela coûterait très cher aux acteurs du secteur», analyse François Nénin, également professeur d’investigation au Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ).

De nombreuses compagnies ont déjà procédé à d’importantes vagues de licenciements. C’est le cas de British Airways, qui annonçait en avril dernier supprimer jusqu’à 12.000 emplois, soit 30% des effectifs.

Des licenciements à tour de bras

Quant à Air France, le groupe a annoncé la suppression de plus de 7.500 postes d’ici à la fin 2022. Si la majeure partie devrait être composée de départs non remplacés et de départs volontaires, des licenciements ne sont pas exclus dans le court courrier.

Pour François Nénin, de telles décisions sont «des scandales»:

«Certaines compagnies se servent de cette crise pour mettre à exécution les plans massifs de licenciement dont elles rêvent depuis des années. Derrière, ils réembaucheront à des salaires moindres. Souvent, il s’agit de compagnies “nationales”. Je dis “nationales”, car si techniquement ce sont des compagnies privées, elles obtiennent le soutien du gouvernement. Air France bénéficie par exemple régulièrement du soutien de l’État avec des prêts garantis, etc. Ces compagnies sont des porte-drapeaux qui servent également la diplomatie des nations.»

Les professionnels du secteur le répètent à l’envi: l’heure est grave. Les compagnies aériennes demandent aux passagers de renoncer aux remboursements des billets en cas d’annulation. Elles souhaitent qu’ils acceptent plutôt des avoirs. Le but? Ne pas mettre davantage en difficulté des trésoreries qui souffrent à des niveaux inédits.

«Nous demandons l’aide des passagers […], c’est vrai, et nous la demandons à genoux», déclarait récemment Alexandre de Juniac.

Au sein de l’Union européenne, la réglementation en vigueur permet aux passagers de demander le remboursement «dans les 7 jours suivant la demande du passager dans le cas du transport aérien». Un avoir peut être proposé, mais il faut que le passager accepte.

«Mais le remboursement des quelque 35 milliards de dollars de billets non-utilisés à l’échelle mondiale achèverait de vider les caisses, provoquant des faillites, préviennent les compagnies. Ce qui risquerait de léser davantage les passagers, qui, dans ce cas, seraient rarement remboursés. De plus, arguent-elles, les annulations de vols sont le résultat des mesures de restrictions de déplacements imposés par les États», expliquent Les Échos.

La levée de nombreuses mesures de restrictions à travers la planète avait pourtant redonné espoir aux compagnies aériennes. D’après Eurocontrol, un organisme qui est chargé du suivi des vols en Europe, les compagnies aériennes du Vieux Continent ont fortement augmenté leur offre à partir du 1er juillet: +84% par rapport à juin pour Air France, +215% pour EasyJet et +607% pour Vueling.

Ryanair a augmenté son offre de vols de 1.905% en deux semaines. Il était temps. Dans un communiqué publié ce 27 juillet, la compagnie aérienne irlandaise a annoncé avoir basculé dans le rouge entre avril et juin, au cours du trimestre «le plus difficile de son histoire». Elle a accusé une perte nette de 185 millions d’euros lors du premier trimestre de son exercice décalé. Pour François Nénin, cette situation n’est pas faite pour durer:

«Cette pandémie finira bien par prendre fin, un vaccin sera sûrement trouvé. Et le secteur de l’aérien repartira. Supprimer jusqu’à 30% des effectifs d’une compagnie est un pari négatif sur l’avenir. Il faudrait que les financiers qui sont à la tête des compagnies aériennes voient plus loin que le court terme.»

Pour le moment, c’est bien la crainte d’une deuxième vague de Covid-19 qui est dans toutes les têtes.

Un monde qui «ne peut pas se passer d’avion»

Les signaux inquiétants se multiplient. Les États-Unis n’arrivent pas à juguler la pandémie. Le pays compte 4,2 millions de cas positifs confirmés pour plus de 146.400 décès. Motif d’espoir: le 26 juillet, le nombre de nouvelles contaminations est repassé sous la barre des 60.000, avec 55.187 cas. Mais le chiffre reste très élevé.

Les dernières informations ne sont pas non plus bonnes du côté de l’Asie. Les nouvelles contaminations atteignent un plus haut depuis début mars en Chine. La situation est également inquiétante en Australie ou au Japon, où entrer sur le territoire est devenu presque impossible si l’on a séjourné au cours des 14 jours précédents dans un ou plusieurs des 146 pays considérés au niveau d’alerte 3 par les autorités nippones.

Du côté de l’Europe, plusieurs pays –dont la France– observent une augmentation du nombre de nouveaux cas. Certains gouvernements ont décidé de durcir les mesures sanitaires. Un contexte qui fait craindre des jours noirs pour le secteur aérien. Pourrait-il se relever en cas de deuxième vague? C’est certain pour François Nénin:

«Le monde ne peut se passer d’avions. Ils transportent non seulement des passagers pour le tourisme, mais également du fret et des marchandises. Sans parler de l’importance du secteur aérien pour le business. Une partie de l’économie mondiale repose sur l’avion. Le transport aérien repartira quoi qu’il arrive. Et pour certaines compagnies, sans un tiers de leur masse salariale.»

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Tags:
chômage, licenciement, économie, crise économique, avion, Covid-19
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