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Le projet Nord Stream 2 est dans le collimateur des autorités américaines qui, au nom de la sécurité énergétique de l’UE, entendent lui porter un coup fatal. Regrettant la position asymétrique des Européens face à Washington, le chercheur Jacques Percebois rappelle que Russes et Soviétiques ont toujours respecté leurs engagements contractuels.

Du gaz coulera-t-il un jour dans le second gazoduc Nord Stream, reliant l’Allemagne à la Russie via la Baltique? Entérinés en 2018, les travaux sont depuis la cible des autorités ukrainiennes et américaines, ainsi que de plusieurs États européens, Pologne et pays baltes en tête. Récemment, l’affaire Navalny a donné un second souffle médiatique aux divers détracteurs du projet, qui aspirent à le couler définitivement.

En tête des arguments invoqués par ces derniers, le renforcement de la dépendance des Européens vis-à-vis du gaz russe, l’assèchement des revenus issus de son transit par l’Ukraine, et la division des Européens sur le sujet. Dans une interview au quotidien allemand Bild, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo assurait le 21 septembre que les États-Unis s’attelaient à «construire une coalition» contre le Nord Stream 2.

S’il est juste qu’un gazoduc renforce la dépendance du pays client, le pays fournisseur n’est pas en reste:

«Quand vous dites que je dépends d’un fournisseur car je suis relié par un gazoduc, qui est le plus dépendant de l’autre? L’acheteur ou le fournisseur? Les deux sont dépendants» tient à rappeler auprès de Sputnik Jacques Percebois, président du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (CREDEN).

Une interdépendance qui octroie une «dimension politique» unique aux contrats gaziers, souligne le professeur émérite de l’université de Montpellier: «On ne nous parle pas de la dépendance à l’égard du charbon et du pétrole parce que ce sont de vrais marchés internationaux», ajoute-t-il à l’égard de ces deux autres énergies fossiles, dont la Russie est également le premier fournisseur de l’Union européenne.

Favoriser l’exportation de gaz de schiste américain vers l’Europe

«À partir du moment où un État intervient, les risques politiques existent», martèle l’économiste spécialiste de l’énergie, insistant sur le fait que cette dimension politique du projet Nord Stream 2 ne soit «pas une spécificité». À ce titre, Jacques Percebois évoque d’autres cas tel que l’Algérie, où les autorités françaises sont déjà intervenues par le passé dans des négociations entre GDF et son pendant algérien.

Pour cette raison, le président du CREDEN estime que les Européens doivent faire preuve de plus de fermeté dans la défense de leurs intérêts économiques, tout particulièrement vis-à-vis de cette nouvelle expression de l’extraterritorialité du droit américain. En effet, il est à ses yeux «évident» que les menaces aujourd’hui brandies par les États-Unis à l’encontre de Nord Stream 2, sous couvert d’unité européenne ou de défense des intérêts de l’Ukraine, visent avant tout à favoriser l’exportation vers l’Europe de gaz de schiste américain.

Mi juillet, les sanctions prises par le Congrès des États-Unis à l’encontre de Nord Stream 2 et Turkish Stream (loi CAATSA «sur la lutte contre les adversaires de l’Amérique par des sanctions» et loi PEESA «sur la protection de l’énergie en Europe») ont de nouveau bloqué au port les navires participant à la construction de ces deux gazoducs. En effet, les compagnies d’assurance, par crainte de lourdes sanctions financières, ont décidé de respecter les directives américaines. Si la Russie, déjà sous sanctions américaines, a redéployé des navires depuis la mer du Japon dans la Baltique pour achever le tronçon restant, Jacques Percebois note que chaque mois de retard constitue une victoire pour les compagnies gazières américaines:

«Les Américains ont également intérêt à entraver l’avancée de Nord Stream 2 parce qu’ils savent que quand un projet industriel traîne, il devient de plus en plus couteux car il y a des intérêts intercalaires».

Le président du CREDEN estime que «dans ce domaine, c’est gênant que les Américains imposent des contraintes aussi fortes à l’Europe.»

«On a le sentiment, poursuit-il, que l’Europe ne peut pas, même en se coalisant, avoir une politique indépendante des États-Unis. C’est-à-dire "faites la politique que vous voulez à condition qu’elle n’aille pas contre mes intérêts. Dans le cas contraire, j’ai la possibilité de vous empêcher de l’adopter par la voix juridique, par la voix technique et par des menaces". C’est quand même embêtant à un moment où l’on dit qu’il faut que l’Europe ait une politique indépendante. Si on veut être indépendant, il faut être indépendant de tout le monde.»

Si aujourd’hui, selon Mike Pompeo, Nord Stream 2 «crée un risque pour l'Europe en la rendant dépendante du gaz qui vient de Russie», la même rhétorique prévalait déjà il y a quarante ans. En 1981-1982, dans le cadre du projet de gazoduc euro-sibérien, l’administration Reagan avait mis la pression sur Paris et Berlin, les enjoignant d’arrêter de «subventionner» l’économie soviétique. Un embargo de Washington avait été décrété sur le secteur énergétique de l’URSS pour empêcher toute technologie américaine de contribuer à la construction du projet. Les sanctions qui furent prises eurent des retombées tant sur les Européens que sur les compagnies américaines, poussant à leur levées quelques mois plus tard.

«Couper le gaz est suicidaire»

«Le réseau a été construit en temps, il n’y a eu aucun problème d’approvisionnement», se souvient Jacques Percebois. En somme, si les Américains brandissent depuis quatre décennies la menace d’un possible chantage au gaz de la part des Russes, cette éventualité demeure hautement improbable aux yeux du directeur du CREDEN, qui rappelle que les Soviétiques comme les Russes ont toujours respecté leurs engagements contractuels avec leurs partenaires européens, pour la simple et bonne raison que «couper le gaz est suicidaire».

«L’expérience nous a montré qu’on ne vous coupe pas deux fois le gaz. Vous ne reprenez pas du gaz à quelqu’un qui vous l’a coupé, et c’est la raison pour laquelle le gaz soviétique n’a jamais été coupé. Il y a eu un problème avec le gaz russe, mais c’était à cause de l’Ukraine. Lorsqu’on regarde l’historique des contrats avec Soyouzgazexport puis Gazprom, on voit que les négociations étaient dures, mais qu’une fois signé, il n’y a jamais eu de problème.»

L’universitaire souligne par ailleurs les «investissements considérables» consentis par l’Union soviétique lors de la construction des réseaux de gazoducs depuis son territoire et à travers l’Europe. Reste à savoir si les Américains, qui augmentent considérablement leurs exportations vers l’Union européenne, feront preuve de la même sagesse à l’égard de ce levier auquel ils accusent les Russes de vouloir recourir.

Tandis que certains pays européens s’émeuvent aujourd’hui de la dépendance dans laquelle Moscou chercherait à les placer, la même question se pose en fait du côté russe vis-à-vis d’un partenaire européen perçu comme de moins en moins fiable. C’est dans un tel contexte de regain de tensions qu’en mai 2014, Moscou avait signé un méga-contrat de 400 milliards de dollars avec Pékin, entérinant un pivot de son industrie énergétique vers l’Orient.

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Tags:
États-Unis, Union européenne (UE), Nord Stream 2
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