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Quelques jours avant le changement d’Administration aux États-Unis, les autorités américaines ont de nouveau pénalisé les produits européens. Pour y remédier, les Européens semblent attendre beaucoup de l’arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden. Ont-ils raison? Éléments de réponse.

Les États-Unis viennent d’augmenter les droits de douane sur certaines marchandises en provenance de France et d’Allemagne. Notamment les vins, le cognac et quelques autres spiritueux, ainsi que les pièces d’avions. Ces sanctions sont entrées en vigueur le 12 janvier. Elles s’inscrivent dans la continuité du dispositif appliqué depuis octobre 2019. À l’époque, le cognac et le champagne avaient été épargnés.

Face à ces mesures de rétorsion, liées au bras de fer juridique entre Airbus et Boeing qui perdure depuis plus de seize ans, l’exécutif européen se dit «impatient» d’engager les discussions avec l’Administration Biden. Même hâte du côté des exportateurs de vins et spiritueux français qui redoutent une perte d’un milliard d’euros pour le secteur en 2021.

Républicains ou démocrates, les Américains «ont toujours défendu leurs intérêts»

Toutefois, cet optimisme, voire cet enthousiasme, à l’égard du changement d’Administration devrait être plus tempéré. «Ce qui va venir après Trump, personne n’en sait rien», répète à la rédaction de Sputnik Olivier Piton. Cet avocat en droit public français, européen et américain conseille d’attendre les annonces de l’Administration Biden dans les semaines à venir. «Tous ceux qui ont fait des spéculations sur Trump en quatre ans se sont plantés! […] Particulièrement au niveau économique. Il n’y a pas de raison que cela change», insiste-t-il.

Une chose est sûre, cependant, comme le rappelle le fondateur et ancien directeur de la cellule de stratégie d’influence de l’ambassade de France à Washington: les Américains «ont toujours défendu leurs intérêts». Rien ne prouve que Biden reviendra sur ce que les médias tricolores appellent la «taxe Trump».

«Jamais un Président américain n’a fait un quelconque cadeau sur le dos des contribuables américains, insiste maître Piton. Cela n’est jamais arrivé, que cela soit un démocrate ou un républicain!»

D’autant plus que l’affaire Airbus-Boeing pourrait bien durer «encore quinze ans», estime l’avocat. On est loin des attentes qu’avaient nourries la presse et les observateurs de la vie politique américaine lorsque Airbus avait annoncé en juillet 2020 qu’il augmenterait les intérêts de ses remboursements aux gouvernement français et espagnol. Ces nouvelles taxes semblent prouver que l’annonce de l’avionneur ne correspondait pas à une amélioration du rapport de forces outre-Atlantique.

Pour rappel, le bras de fer judiciaire est parti en 2004 d’une plainte de Boeing. La firme de Seattle juge déloyales les subventions perçues par son concurrent lors du développement du gros porteur A350. Une plainte déposée l’année où, pour la première fois de son histoire, Boeing s’était fait détrôner par Airbus, cédant sa place de numéro un mondial des ventes d’avions civils. Quelques années plus tôt, les deux géants s’étaient entendus afin de ne plus profiter d’aides directes (ou indirectes) de leurs États respectifs après que Boeing eut raflé un juteux contrat de six milliards de dollars en Arabie saoudite grâce à l’intervention des services secrets américains.

Face aux désidératas américains, le «positionnement de dominés» des Européens

Au vue des difficultés que rencontre actuellement Boeing avec les déboires du 737 Max, ces nouveaux handicaps imposés aux produits européens –dont les avions Airbus– interpellent donc. Pour Olivier Piton, tout ce feuilleton judiciaire n’est que du «protectionnisme pur» de la part d’Américains ayant décidé de changer les règles du «libre-échange total» qu’ils ont prôné «tant que cela leur bénéficiait».

Face à ce constat, notre interlocuteur s’exaspère devant l’enthousiasme des médias et des dirigeants européens quant à l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. Selon lui, Donald Trump n’est en effet pas nécessairement une simple «parenthèse».

«Quand on est entre les mains d’un hégémon, ce qui est typiquement notre cas avec les États-Unis, on a tendance à penser que l’hégémon va prendre en considération l’intérêt général… Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça! Déjà Athènes, à l’époque, privilégiait ses propres intérêts lorsqu’elle exerçait une hégémonie sur le reste des cités grecques.»

Pour les Européens, la pilule sera-t-elle plus facile à avaler lorsqu’il s’agit de Présidents démocrates, dans la mesure où les Présidents républicains semblent moins s’encombrer de formalités diplomatiques? «Vous avez en politique étrangère pratiquement la même politique. Simplement, les uns l’assument, les autres ne l’assument pas», abonde Olivier Piton.

Si la période Trump est décriée dans les médias français comme étant marquée par une dégradation des relations entre les États-Unis et l’Europe, on reste toutefois bien loin des amendes records infligées aux entreprises européennes par l’Administration Obama.

Affaire des écoutes de la NSA: face à Obama, «tout le monde s’est écrasé»

Maître Piton va plus loin, rappelant l’affaire Snowden. Ce dernier avait révélé le programme mondial d’espionnage de l’Agence de sécurité américaine (NSA) qui en prime ne se privait pas d’espionner directement les téléphones d’Angela Merkel et de François Hollande. Un scandale tué dans l’œuf par Barack Obama lors d’une conférence de presse en Afghanistan.

«Quand il a été pris la main dans le sac, s’est-il excusé? Non! Quelle a été sa réponse? "Tous les pays font ça", fermez le ban! Il a réglé le problème en une phrase, tous le monde s’est écrasé», rappelle Olivier Piton qui n’ose imaginer l’étendue du scandale si cette affaire avait été révélée sous l’ère Trump.

Pour notre intervenant, toute la question tourne donc autour de l’emplacement où Joe Biden placera le «curseur» entre la défense des intérêts américains et le «besoin d’avoir de meilleures relations avec l’Europe».

De son côté, l’UE n’avait réagi qu'un an après le premier train de sanctions américaines, qui plus est dans la demi-mesure, disant ne pas vouloir entrer dans l’escalade. «C’est vraiment un positionnement de dominé, tacle Olivier Piton, il n’y a pas d’autre mot.» L’avocat rappelle que l’exécutif européen adopte la même attitude vis-à-vis de la Turquie «à qui on a sous-traité la gestion des migrants», la Chine ou encore la Russie. Des pays auxquels l’Allemagne est particulièrement liée, commercialement, historiquement ou énergétiquement. En effet, les États-Unis sont devenus le premier partenaire commercial d’une Allemagne concentrée sur ses propres intérêts.

La Commission européenne joue le jeu de Berlin

«Dans le cadre de relations commerciales, pourquoi les Allemands iraient se mettre mal avec les Américains?» souligne Olivier Piton. Il rappelle au passage le «non» de Berlin à la taxation des GAFAM, plaidée par Paris, ou encore le refus teuton d’appliquer des sanctions à la Turquie d’Erdogan. Sans oublier le traité de libre-échange récemment signé entre l’UE et la Chine et qui va pleinement dans le sens des intérêts industriels allemands.

En somme, la position de Berlin rime bien souvent avec celle de la Commission européenne, dirigée par l’ex-ministre de la Défense d’Angela Merkel, Ursula von der Leyen.

Dans l’attente qu’une éventuelle réponse européenne se manifeste face aux sanctions économiques américaines en série, les eurodéputés en appellent à la mise en place d’un fonds d’aide au secteur viticole. Autrement dit, les contribuables du Vieux Continent sont gentiment priés de passer à la caisse.

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