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Au nom de la préservation de la «souveraineté», Bruno Le Maire s’oppose au rachat de Carrefour par le québécois Couche-Tard. Un «deux-poids, deux mesures» aux yeux de Loïk Le Floch-Prigent, qui regrette que l’exécutif ne se soit pas opposé à la cession d’entreprises ô combien plus importantes en matière de souveraineté qu’une chaîne d’hypermarchés.

«C’est un non courtois, mais clair et définitif.» Ce  matin du 15 janvier, au micro de BFM TV, Bruno Le Maire a clarifié sa position sur l’offre de rachat de Carrefour par le québécois Couche-Tard. La veille, sur le plateau de France 5, le ministre de l’Économie s’était déclaré «a priori pas favorable» à l’opération. Cette première déclaration du locataire de Bercy survenait au lendemain même d’une nouvelle rencontre à Paris entre les dirigeants de Carrefour et de Couche-Tard.

«Qu’est-ce qui est en jeu? C’est la souveraineté alimentaire de notre pays», martèle le ministre au micro de Jean-Jacques Bourdin, brandissant l’argument juridique: un décret élargissant à la distribution alimentaire le dispositif de la loi PACTE sur l'encadrement des investissements étrangers. Évoquant les enseignements de la crise sanitaire, le ministre estime ainsi que la «sécurité alimentaire n’a pas de prix», qu’elle «est stratégique pour notre pays et donc on ne cède pas l’un des grands distributeurs français!» insiste-t-il.

Perte de souveraineté: des précédents catastrophiques

La carte de la «souveraineté» soudainement brandie par l’exécutif afin de sauver Carrefour? La démarche ne convainc guère Loïk Le Floch-Prigent, qui réagit auprès de Sputnik.

«Il y a un deux poids, deux mesures. L’argument de souveraineté utilisé aujourd’hui aurait dû l’être sur de vrais sujets», regrette l’ex-président d’Elf Aquitaine, de la SNCF et de GDF.

Le sort du groupe PSA, absorbé par son concurrent italo-américain Fiat, ou encore la question d’un rachat «par je ne vois pas qui d’autres que des étrangers» en cas de fusion avec Véolia, ou encore le passage progressif d’Alstom transport sous gouvernance canadienne après l’opération de rachat de Bombardier… Notre interlocuteur y voit autant de problèmes bien plus importants en matière de «souveraineté» que le changement de nationalité de ceux qui piloteront une chaîne d’hypermarchés. Des actifs et une activité qui, par essence, ne risquent pas de déménager de l’autre côté de l’Atlantique.

«La souveraineté est un problème essentiellement industriel. Ce n’est pas un problème de circuit commercial. […] Je pense qu’on se trompe de cible. Vouloir rester les plus beaux en distribution, c’est de l’orgueil, ce n’est pas de la souveraineté!» insiste-t-il.

La «souveraineté», un argument qui, pour d’autres raisons, ne convainc pas non plus certains médias. Ceux-ci parlent ainsi d’«un très mauvais signal envoyé au monde économique» ou donnent la parole à un «acteur du projet» qui dénonce le «terrorisme intellectuel» de Bercy et «mobilise une batterie d’avocats» pour contrer le veto du ministre.

La fragilité du capitalisme à la française

Cette offre de rachat de 16 milliards d’euros (20 euros par action) soumise aux actionnaires de Carrefour leur permet d’effectuer une belle plus-value. Ainsi, à la fermeture des marchés, le 13 janvier, l’action Carrefour dépassait à peine les 15 euros. De quoi inciter les détenteurs du capital de la société à s’en délester sans hésiter. Cette fragilité traduirait un des maux du capitalisme à la française: à savoir l’absence de vrais capitalistes, manque que dénonce Loïk Le Floch-Prigent. «Personne n’a voulu prendre le leadership de Carrefour», regrette-t-il en pointant du doigt l’éclatement de l’actionnariat du groupe. En effet, le principal actionnaire de Carrefour est la famille Arnault avec 8,63% du capital.

En somme, Carrefour ne dispose pas de la «colonne vertébrale» que représenterait un actionnaire de référence. Quelqu’un qui puisse non seulement bloquer une telle OPA «amicale», mais aussi impulser une ligne directrice, notamment en matière d’investissements. Des investissements qui manquent au groupe français afin de prendre le tournant des évolutions du secteur de la distribution (développement des ventes en ligne, du commerce de proximité et de la demande de produits en circuit court), développe l’ancien PDG.

Ainsi, comme beaucoup de grands groupes du CAC-40, Carrefour est plus un investissement spéculatif pour une pléthore d’actionnaires qu’un placement pérenne au service du développement économique du territoire. Résultat, selon Le Floch-Prigent: «Quand un prédateur arrive, ces actionnaires qui ont spéculés sur le redressement de Carrefour sont prêts à vendre. Et ils font une bonne opération.»

«Si aujourd’hui Carrefour vaut 16 milliards et est sous-capitalisé, c’est parce que les actionnaires français préfèrent mettre leur argent dans des Ehpad, des éoliennes ou des panneaux solaires, car ils y trouvent une meilleure rentabilité. C’est, hélas, la réalité!»

Sur le papier, la différence de taille entre les deux groupes ne peut pas laisser indifférent. D’un côté, Couche-Tard, exploite 16.000 magasins dans vingt-cinq pays avec 130.000 personnes œuvrant dans son réseau pour un chiffre d’affaires de 45 milliards en 2019. De l’autre, Carrefour, numéro trois mondial de l’alimentaire, compte autant de points de ventes avec plus de 321.000 salariés et un chiffre d’affaires près de deux fois plus important, de 80 milliards, réalisé à 48% en France.

La grosse bête mangée par la petite? Un sort partagé par Lafarge, gobé par le suisse Holcim, Technip racheté par le texan FMC, et Alcatel-Lucent par le finlandais Nokia. Autant de coups portés à la souveraineté française et auxquels l’exécutif ne s’est pas opposé. Bien au contraire!

Toutefois, tous ces groupes n’avaient pas le statut de premier employeur privé de France et ne présentaient donc pas le même risque politique…

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