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Les opposants au projet Nord Stream 2 ne désarment pas. Sur fond d’affaire Navalny, un membre du gouvernement français a fait part de l’opposition de Paris au gazoduc devant relier l’Allemagne à la Russie. Retour sur les pressions pesant sur l’Allemagne et les conséquences d’un arrêt, avec Francis Perrin.

Interrogé par Léa Salamé sur France Inter à propos d’un éventuel arrêt de Nord Stream 2, Clément Beaune, secrétaire d'État chargé des Affaires européennes, a mis le feu aux poudres en quelques mots: «Nous avons toujours dit que nous avions les plus grands doutes sur ce projet dans ce contexte.» La France «a appelé […] l'Allemagne à abandonner le projet de gazoduc Nord Stream 2», reprennent les médias français et, dans la foulée, certains de leurs homologues internationaux.

Ce matin du lundi 1er février, à l’issue d’une interview consacrée à la gestion de la crise du Covid-19, la journaliste vedette revenait sur les arrestations en Russie du 31 janvier. «Que fait l’Union européenne à part condamner? Concrètement, allez-vous prendre des sanctions contre les dirigeants russes? Allez-vous suspendre le gazoduc Nord Stream 2? Ou rien de cela n’est sur la table?» interroge ainsi la compagne de Raphaël Glucksmann –lui-même éternel pourfendeur de la Russie au Parlement européen et ex-conseiller du Président géorgien Mikhaïl Saakachvili (de 2005 à 2012).

Déjà le 26 janvier, à la suite des interpellations ayant émaillé la première journée de manifestations à Moscou, la rédaction du Monde interpellait Angela Merkel et la Commission européenne pour les inciter à revoir leurs relations avec la Russie, réclamant des sanctions et l’arrêt de Nord Stream 2.

Nord Stream 2: en France comme à Berlin, les intérêts industriels dans la balance

Quoi qu’il en soit, cette déclaration, publique, d’un membre du gouvernement constitue clairement une «montée en pression» à l’égard de Berlin de la part des autorités françaises, aux yeux de Francis Perrin. Pour ce chercheur associé au Policy Center for the New South (PCNS) et directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), la France officialise ainsi, sur fond «d’évolution de la situation intérieure» en Russie, sa «gêne» grandissante à l’égard de ce projet gazier.

«Pour Angela Merkel, qui jusqu’à présent a soutenu le projet, c’est encore un peu plus difficile. Sans oublier que, sur la scène intérieure allemande, des contestations de ce projet se font jour depuis quelques mois.»

Les autorités françaises, jusqu’à présent «plus discrètes», ne souhaitaient semble-t-il «pas vraiment mettre l’Allemagne en difficulté». Une discrétion élyséenne qui s’expliquerait aussi par les «intérêts industriels d’Engie», estime le directeur de recherche à l’IRIS. En effet, en cas de nouveau retard, voire d’arrêt temporaire ou définitif du projet, l’énergéticien tricolore serait financièrement moins impacté à terme que les autres partenaires européens: l’anglo-néerlandais Shell, l’autrichien OMV et les allemands Uniper et Wintershall.

Comme Engie, chacun d’eux a apporté un milliard d’euros à l’élaboration du gazoduc, mais le groupe tricolore peut compter sur la politique de diversification énergétique française «qui importe du gaz du monde entier», souligne Francis Perrin. Notamment via ses grands ports méthaniers sur ses différentes façades maritimes (Fos-sur-Mer, Dunkerque et Montoir-de-Bretagne). S’asseoir sur Nord Stream est a contrario un luxe que Berlin ne peut se permettre. Particulièrement au vu des volumes «extrêmement importants» de gaz que représente cette seconde conduite. Le tout, dans un contexte allemand de sortie totale du nucléaire d’ici à 2022.

«L’Allemagne monte en puissance sur les énergies renouvelables. Mais il y a encore un fossé entre ses capacités futures de production d’électricité et ses besoins. Nous parlons tout de même de la première économie de l’Union européenne et d’une très forte industrie», insiste Francis Perrin. «Le gaz est nécessaire à l’économie et à l’industrie allemande pendant encore un certain nombre d’années, dans la perspective d’une transition énergétique qui s’inscrit dans le long terme», ajoute-t-il.

Pour l’heure balayées par le ministère allemand des Affaires étrangères, qui n’entend pas inclure Nord Stream 2 dans l’éventail des sanctions à prendre contre la Russie, ces déclarations françaises s’ajoutent à celles d’autres d’États membres européens ouvertement anti-Nord Stream (Pologne et pays baltes en tête).

Berlin face à l’«hostilité stratégique» des États-Unis

Pour Francis Perrin, bien que le chantier soit «largement achevé» à plus de 95% et que son entrée en service demeure «l’hypothèse la plus vraisemblable actuellement»: «Les pressions politiques sont telles qu’on ne peut pas être sûr à 100% de l’achèvement de ce projet.» Une chose est sûre, «il faut compter sur un calendrier qui reste très incertain pour des raisons politiques», rappelle Francis Perrin. En cause, l’adoption à partir de fin 2019 par le Congrès des États-Unis de sanctions à l’encontre des entreprises (armateurs, compagnies d’assurance, etc.) participant au chantier.

«Il ne reste qu’un petit nombre de kilomètres à achever. Mais ces kilomètres seront difficiles, politiquement, vu la montée des tensions et des pressions sur le gouvernement allemand, qui aura le dernier mot dans cette affaire.»

En toile de fond, le changement d’Administration aux États-Unis ne présage pas d’éclaircie pour les Allemands sur ce dossier. Bien au contraire! Francis Perrin évoque ainsi une «hostilité stratégique» des États-Unis à l’égard de ce projet d’approvisionnement. Il ne perçoit pas de différence «notable» entre les Administrations Trump et Biden. La principale évolution risque plutôt de résider dans l’approche qu’aura la Maison-Blanche. Le nouvel hôte du bureau ovale «est sans doute bien plus préoccupé par la Russie et la situation des droits de l’homme» que son prédécesseur.

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Angela Merkel, Nord Stream 2
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