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L’OPEP+ a décidé de contenir la production de pétrole, qui a chuté de 9% en 2020. Parenthèse liée au coronavirus ou baisse durable? Elle est éphémère tant l’économie mondiale est dépendante de l’or noir, ce qui ne sera pas toujours le cas, analyse Jacques Percebois directeur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie.

La hausse de la production de pétrole, c’est finalement non. Les pays producteurs et exportateurs de pétrole se sont réunis ce 4 mars 2021 pour parler niveau de production et les discussions ont été houleuses. L’OPEP+ a finalement décidé de ne pas augmenter sa production de 500.000 barils par jour et l’Arabie saoudite maintiendra également sa réduction supplémentaire d’un million de barils par jour, indique Bloomberg.

Pour comprendre l’enjeu de cette décision, il faut revenir au 12 avril 2020: ce jour-là, l’OPEP+, qui rassemble les 13 pays de l’OPEP ainsi que 10 autres pays, avait trouvé un accord pour réduire la production de pétrole afin d’ajuster les prix face aux conséquences de la pandémie. Cet accord est toujours en vigueur et le baril de Brent dépasse les 67 dollars, soit un prix quasi-identique à celui d’avant l’épidémie.

Limitation de la production de pétrole, une décision conjoncturelle?

Les pays producteurs, qui ont des divergences économiques, politiques et sociales, devaient donc maintenir le cap ou changer de stratégie: derrière la Russie se rangeaient les partisans d’une hausse de la production pour suivre celle de la demande, tandis que l’Arabie saoudite et ses soutiens plaidaient pour une limitation de l’offre afin de profiter des prix élevés.

Jacques Percebois, professeur émérite de l’Université de Montpellier, penche pour l’approche de Riyad, qui a donc eu gain de cause, car les pays producteurs naviguent à vue, explique-t-il en entretien avec Sputnik.

«Tous les participants ont compris que réduire la production permettait de remonter les prix. Ils sont conscients qu’ils ont intérêt à maintenir la discipline. Or, il y a des facteurs qui militent vers une augmentation, notamment avec la reprise de la croissance chinoise et les campagnes de vaccinations à travers le monde.»

Suite à la pandémie, les pays producteurs se sont adaptés à la demande. Sur l’ensemble de l’année 2020, la consommation mondiale a baissé de 9%, soit le même chiffre que durant la crise économique de 2008. Le lien est donc facile à établir: qui dit crise économique, dit chute de la consommation pétrolière et donc baisse de la production pour éviter une chute des prix. De ce fait, certaines voix se sont élevées pour prédire la fin de l’or noir et le début d’un nouveau paradigme énergétique. Jacques Percebois, auteur du livre L’énergie racontée à travers quelques destins tragiques (Éditions Campus ouvert), explique que cette baisse est uniquement «le fait du coronavirus, c’est éphémère, c’est une parenthèse.»

Le monde reste dépendant des énergies fossiles

Les tenants d’une transition énergétique accélérée en sont donc pour leurs frais. Le directeur du centre de recherche en économie et droit de l’énergie (CREDEN) souligne que le pétrole est le carburant de l’économie mondiale: «quand l’économie va bien, le monde consomme du pétrole, il y a une corrélation, une relation très étroite.» À titre d’illustration, en parallèle du redémarrage de l’économie, les émissions de gaz à effet de serre sont déjà reparties à la hausse depuis quelques mois. Cela prouve bien que cette baisse était uniquement conjoncturelle. Indépendamment de ce que l’on pense des énergies fossiles, le monde en est encore dépendant pour longtemps, martèle Jacques Percebois.

«Cette économie post-pétrole est un désir, un objectif occidental. Les transitions énergétiques sont souvent très lentes. On se donne un objectif, mais on a du mal à respecter les engagements que l’on compte prendre. Si on veut rentrer dans le détail, on ne regarde pas uniquement la consommation, on regarde ses relations avec l’extérieur.»

Et c’est là qu’il faut nuancer le calcul de l’empreinte carbone, qui ne prend pas en compte les importations. Or, celles-ci se font par transport routier, aérien, maritime, tous trois grandement dépendant de l’or noir. Dans l’engouement actuel contre les énergies fossiles, on sacralise l’exemple de la Norvège, mais comme le rappelle à juste titre le professeur d’Université:

«La Norvège est un pays de cinq millions d’habitants et l’électricité est quasi gratuite grâce à l’hydraulique». Avant d’ajouter «qu’il en faut des renouvelables pour produire l’hydrogène qui va remplacer les produits pétroliers.»

Façon implicite de dire que le pétrole a encore de beaux jours devant lui et que les pays producteurs pourront encore profiter de leur rente un certain temps. Le débat entre les tenants d’une limitation de la production et ceux qui souhaitent ouvrir les vannes s’inscrit aussi dans ce contexte à moyen terme. Jacques Percebois ne minore pas la transition énergétique, il dit simplement que cette dernière prendra du temps: «il y a une différence entre la volonté qui est manifestée et les actes», souligne-t-il. Et la transition énergétique peut même être favorable aux hydrocarbures, souligne-t-il. Ainsi, l’Allemagne, qui a été contrainte de se tourner massivement vers le charbon après avoir abandonné le nucléaire, peine à se débarrasser de la houille: elle reste pour cela grandement dépendante du gaz russe, d’où l’importance stratégique pour elle de finaliser le gazoduc Nord Stream II. En d’autres termes, explique le directeur du CREDEN la transition allemande vise d’abord le charbon, puis s’emploiera à trouver des alternatives au pétrole et au gaz.

Le pic de la demande avant le pic de la production

Le changement de consommation se fera sur le long terme. Quand des pays veulent se passer du charbon, d’autres en ont encore grandement besoin, à l’instar de la Chine, et ce, malgré les volontés de réduire l’utilisation de cette énergie très polluante. Pour la baisse de consommation des énergies fossiles, plusieurs théories annoncent que la fin du pétrole est proche, que le pic de production est bientôt arrivé, voire dépassé. À rebours de ces analyses, l’auteur de Transition(s) électrique(s), ce que l’Europe et les Marchés n’ont pas su vous dire (Éd. Odile Jacob) pense que la transition énergétique sera possible grâce au pic de la demande.

«Les réserves sont suffisantes pour répondre à la demande. Or, dans un certain temps, la consommation atteindra un pic, car les économies développées voudront une alternative au pétrole. S’il y a un pic de la consommation, il y aura nécessairement un pic de la production, car on produit uniquement pour vendre.»

Le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’environnement préoccupent la plupart des dirigeants occidentaux. Face à ces énergies polluantes, l’Europe tente tant bien que mal de trouver des alternatives. Jacques Percebois affirme que les pays de l’Union européenne «veulent mettre des taxes afin d’accélérer la substitution», mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

À court et moyen terme, la demande va donc fatalement augmenter et la décision de l’OPEP+ de limiter la production n’aura qu’un temps, les pays producteurs finiront par augmenter conjointement leur production de pétrole, tant la croissance économique va de pair avec la consommation des énergies fossiles.

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Tags:
écologie, pétrole, OPEP
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