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Le gouvernement vient d’annoncer un investissement de 25 milliards d’euros dans les énergies renouvelables et le lancement d’un nouveau parc éolien en mer au large de la Normandie. Des projets à contre-courant de l’histoire, aux yeux de Fabien Bouglé, à l’heure où le reste du monde se tourne vers la plus décarbonée des énergies: le nucléaire.

«On est dans du délire! Je trouve qu’à ce stade, c’est de la trahison!» Le lanceur d’alerte écologiste Fabien Bouglé ne décolère pas devant la «boulimie d’annonces» faites par Jean Castex lors de son déplacement sur le site du futur parc éolien au large de Saint-Nazaire. Le chef du gouvernement y a annoncé un plan d’investissement de 25 milliards d’euros supplémentaires dans le développement des énergies renouvelables. En prime, un nouveau parc éolien en mer verra le jour sur les côtes normandes.

«La production électrique française est déjà à 90% décarbonée»

«Ce sont 25 milliards d’euros dilapidés pour rien, qui partent dans le vent!», tempête au micro de Sputnik l’auteur d’Éoliennes: la face noire de la transition écologique (Éd. du Rocher, 2019).

​«La production électrique française est déjà à 90% décarbonée», martèle notre interlocuteur, rappelant la part tenue dans le mix énergétique tricolore par les réacteurs nucléaires et les barrages hydroélectriques d’EDF. Deux sources d’énergie à l’empreinte carbone neutre, contrairement aux éoliennes et aux panneaux solaires qui, par leur fonctionnement intermittent dicté par la météo, nécessitent l’installation de back-up –comme les centrales à gaz– afin de pouvoir satisfaire une demande continue.

«Il faut le répéter encore une fois: quand Jean Castex ou Barbara Pompili précisent qu’il faut installer des énergies renouvelables intermittentes –comme les éoliennes ou les panneaux photovoltaïques– pour assurer la décarbonation de notre pays, c’est une fausse information, c’est une hérésie, c’est un mensonge d’État!», assène Fabien Bouglé.

Ce dernier brandit le rapport du ministère de la Transition écologique de janvier 2020. Intitulé Projet de stratégie nationale bas carbone, sa note 110 précise qu’en cas de réduction de la part du nucléaire à 50% à l’échéance de 2025 suivant la loi de transition énergétique pour la croissance verte, la France serait «contrainte de construire jusqu’à une vingtaine de nouvelles centrales à gaz dans les sept prochaines années pour assurer la sécurité d’approvisionnement lors des pointes de consommation, conduisant à une augmentation forte et durable de nos émissions de gaz à effet de serre». Bref, on est bien loin de l’image d’Épinal de l’éolienne amie de l’environnement.

«Si le Premier ministre ou même Barbara Pompili lisaient un peu, ils se rendraient compte qu’ils sont en train de travailler pour l’économie et l’industrie allemande. En réalité, ils sont les valets du gouvernement allemand!», accuse Fabien Bouglé .

Les industriels allemands sont en effet des poids lourds de l’éolien sur le marché européen. Si l’usine du Havre reçoit régulièrement des visites de ministres, et même d’Emmanuel Macron, celle-ci est détenue par le groupe allemand Siemens.

L’Allemagne dopée par la «mise au vert» de la France

«Ce n’est pas parce qu’on assemble des éoliennes en France qu’on a une "filière industrielle" il ne faut pas exagérer!», poursuit l’essayiste qui dresse un parallèle avec les 200.000 emplois directs du nucléaire en France et un producteur national d’électricité resté jusqu'en 2017 leader mondial de la production électrique. En prime, Berlin, qui est farouchement opposé au nucléaire, pèse de tout son poids auprès de la Commission européenne afin que le nucléaire ne soit pas intégré à la taxonomie. Ce document doit définir, au niveau communautaire, quelles énergies pourront être qualifiables de «vertes» et être ainsi dignes d’accéder aux financements de Bruxelles.

​Fabien Bouglé rappelle que l’Allemagne va devenir le hub gazier de l’Europe via Nord Stream 2. Le rabattage des cartes au sein de la Commission en défaveur du nucléaire et cette domination industrielle sur les énergies alternatives à l’atome (mais dépendantes du gaz) octroierait selon lui un avantage géopolitique significatif à l’Allemagne. Cette Allemagne qui a toujours craint la compétitivité du kilowattheure d’EDF.

Car pour couronner le tout, les éoliennes, même par centaines, ne rivalisent pas avec une centrale nucléaire, comme le démontre l’essayiste par un calcul basique à partir des informations publiées sur les sites des promoteurs des futurs parcs offshores.

«La puissance installée des 447 éoliennes prévues au large des côtes françaises, entre Îles d'Yeu Noirmoutier et Dunkerque, est de 3.517 mégawatts. La production prévisionnelle, avec un facteur de charge annoncé de 45%, est de 13.860 gigawattheures. La seule centrale nucléaire de Bugey, avec quatre réacteurs, a une puissance installée de 3.600 mégawatts et produit 20.000 gigawattheures par an.»

Des calculs qui restent basés sur des projections particulièrement optimistes, aucun parc offshore n’ayant vu le jour en France. Par ailleurs, même WindEurope, association européenne promouvant les éoliennes, évalue les facteurs de charge des parcs d’aéromoteur offshore en Europe entre 29% et 48%. À titre de comparaison, dans le cadre de l’éolien terrestre, ce facteur de charge ne dépassait pas les 24% en 2019 en France, selon RTE.

La désillusion serait également au rendez-vous niveau coût: les éoliennes ne sont pas le moyen de production électrique bon marché promis au contribuable. Selon un rapport de la Commission européenne, publié à l’été 2019, le montant des subventions publiques pour les six parcs éoliens normands s’élèverait à plus de 22,3 milliards d’euros sur 20 ans (pour une durée du projet de 25 ans).

Une somme à comparer avec les 46 milliards d’euros que pourraient coûter, sur la même période de 20 ans, la construction et le financement de six réacteurs nucléaires de troisième génération (EPR). À ce titre, l’argument des antinucléaires selon lequel l’électricité d’origine éolienne reviendrait bien moins cher que son pendant nucléaire en prend un coup. Cet argument s’appuie notamment sur le cas de l’EPR de Flammanville. Ce réacteur, expérimental dont les coûts de construction ont dérapé.

Cette énième facture de 25 milliards d’euros adressée au contribuable par Castex passe d’autant plus mal aux yeux de Fabien Bouglé qu’en 2019, ce même exécutif n’avait pas hésité à enterrer en catimini le projet de prototype de réacteur nucléaire français de 4e génération Astrid… sous prétexte d’économies de bout de chandelle.

Quand le gouvernement préfère l’éolien à l’innovation

Successeur des programmes Superphénix, Phénix et Rapsodie, Astrid avait pourtant la singularité d’utiliser comme combustible les déchets nucléaires des autres centrales. Le stock de centaines de milliers de tonnes d’uranium appauvri, accumulées en France ces soixante dernières années, «nous garantirait une indépendance électrique pour des centaines, voire des milliers d’années», regrettait notamment le sénateur (LR) Stéphane Piednoir.

Il est coauteur du rapport l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) remis début juillet. Dans la foulée, il a fustigé dans la presse la «vision court-termiste» d’un exécutif qui «jette aux oubliettes soixante années de recherche scientifique».

Ce programme abandonné donnait pourtant corps au rêve de «fermer» le cycle de l’atome, faisant de lui une source d’énergie quasi infinie. La mise à mort d’Astrid constitue une véritable «hérésie» aux yeux de Fabien Bouglé, qui rappelle les avancées des concurrents américains, chinois et russes ces dernières années sur leurs projets respectifs.

«Au moment où le monde est en train d’évoluer vers une électricité bas carbone, basée sur le nucléaire, la France installe des éoliennes et des panneaux photovoltaïques […]qui nous obligent à rouvrir des centrales à gaz comme on l’a fait à Landivisio. C’est absolument épouvantable! C’est une politique de trahison de notre pays», estime notre intervenant.

En juillet, Pékin annonçait la commercialisation d’ici à 2030 de l’énergie de ces réacteurs à sels fondus jusqu’ici destinés à la recherche. En avril, le Département d’État des États-Unis injectait des fonds supplémentaires dans les projets de développement de réacteurs nucléaires modulaires, un modèle de réacteur sur lequel les Russes ont pris une longueur d’avance.

«Il n’y a pas à suspendre, il y a urgence à accélérer!», martèle ainsi l’essayiste. À travers le monde, afin de répondre à une demande d’électricité toujours croissante, une cinquantaine réacteurs nucléaires sont en construction.

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Tags:
énergie éolienne, Jean Castex
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