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Alors que le Parti nationaliste écossais, pro-indépendantiste, a gagné les élections régionales, l’ombre d’un deuxième référendum au sujet de la sortie de l’Écosse du Royaume-Uni plane. L’Écosse, pourrait-elle enfin devenir indépendante? Interrogée par Sputnik, une spécialiste des études britanniques passe en revue les enjeux du processus.

Tourmenté par les vestiges du Brexit, perturbé par la crise sanitaire du Covid-19, le Royaume-Uni de Boris Johnson semble désormais avoir un problème de plus: l’Écosse. Cette nation constitutive, qui fait partie du royaume depuis 1707, s’apprête à remettre la question de son indépendance sur le tapis, notamment à la lumière de la récente victoire du Parti national écossais (SNP) aux législatives du 6 mai.

Pourtant, ce chemin pour l’indépendance, qui a d’ailleurs déjà été rejetée par les Écossais durant le référendum de 2014, est parsemé d’obstacles. D’autant plus que les Écossais eux-mêmes ne parlent pas d’une seule voix quant à ce sujet délicat. Interrogée par Sputnik, la directrice du centre d’études britanniques de l’Institut de l’Europe de l'Académie des sciences de Russie Elena Ananieva explique pourquoi la question de l’indépendance écossaise est plus complexe qu’elle ne le paraît au premier regard.

Une nation clivée

Le SNP, qui milite pour l’indépendance, a certes gagné les récentes élections. Pourtant, même si on tient compte de ce résultat, il serait erroné de dire que les Écossais veulent l’indépendance, affirme la spécialiste. La moitié d’eux, si.

«La société écossaise est divisée. Aujourd’hui, environ 50% de la population de la région se prononce pour la sortie du Royaume-Uni. Cet indicateur varie constamment d’un côté à l’autre – donc soit "pour" soit "contre" – de 2 à 3%», affirme Elena Ananieva.

À en juger par les sondages, depuis le référendum de 2014, l’avis des Écossais sur la sortie du royaume est en effet fluctuant. Pourtant, à l’exception de février 2015, donc quelques mois seulement après le référendum sur l’indépendance, et août 2021, quand l’Écosse s’est retrouvée en pleine crise du Covid-19, la population de cette nation est, à une courte majorité, plutôt contre l’indépendance.

L'opinion publique sur l’indépendance de l'Écosse
© Sputnik
L'opinion publique sur l’indépendance de l'Écosse

Explication politique

En parlant des origines du nationalisme écossais, présent chez environ la moitié de la population, ce n’est ni la question linguistique ni ethnique qui prévaut.

«En Écosse, il ne s’agit pas d’un nationalisme ethnique, mais civique», estime Elena Ananieva en soulignant particulièrement le rôle du politique dans les tendances nationalistes en Écosse.

«Nicola Sturgeon a essayé de présenter au public le vote pour le SNP comme en faveur de l’indépendance. Mais ce n’est pas la vérité. Le truc c’est que, sur le plan politique, les Écossais n’ont pas beaucoup de choix.»

Leur rapport avec deux grands courants politiques, le Parti conservateur, situé à droite de l’échiquier, et le Parti travailliste, situé à gauche, est particulier. Selon l’experte, c’est plutôt dans cela que se cache le succès du SNP.

Depuis les années Thatcher (1979-1990), les Écossais, qui sont, en général, considérés comme adeptes de la social-démocratie, regardent le Parti conservateur d’un mauvais œil, précise-t-elle. Ainsi, l’influence du SNP ne cesse d’augmenter depuis que le Parti conservateur s’est implanté à Londres en 2010. L’autre choix, le Parti travailliste, lui aussi a déçu les Écossais, lorsqu’en 2014 celui-là n’a pas soutenu leur aspiration indépendantiste. En plus, la cote de popularité des Travaillistes a baissé quand le parti a été dirigé, de 2015 à 2020, par Jeremy Corbyn, jugé par les Écossais «un peu trop à gauche».

Ces tendances sont visibles lors des dernières législatives écossaises, le vote SNP grandissant depuis 2011.

Élections législatives écossaises
© Sputnik
Élections législatives écossaises

«Ainsi, dans les années 2010, dans le contexte du manque de popularité du parti conservateur et compte tenu de la crise au sein du parti travailliste, l’Écosse s’est mise à voter pour le SNP. Mais il ne faut surtout pas assimiler tous ceux qui ont voté pour le SNP aux partisans de l’indépendance», précise Mme Ananieva.

Le 6 mai, en réalité, les partis qui soutiennent l’indépendance et ceux qui sont pour l’union ont obtenu à peu près la même part des voix. Mais le système politique est organisé de telle manière que le SNP a obtenu la majorité, détaille-t-elle.

«Oui, au parlement [écossais, ndlr], les indépendantistes ont la majorité, le SNP avec les Verts ont 72 sièges sur 129, mais au référendum ce sont les électeurs qui votent. Les sondages montrent la distribution des voix à environ 50/50.»

Un deuxième référendum vers 2023?

Avant le vote populaire, il faut d’abord autoriser et organiser la tenue même d’un deuxième référendum qui ne semble pas non plus être une mince affaire pour le SNP. Chaque chose en son temps: la chef de file du parti indépendantiste et première ministre d’Écosse Nicola Sturgeon compte d’abord en finir avec la pandémie et après, avant 2023, organiser un référendum.

Au regard du droit britannique, le processus d’organisation d’un référendum en Écosse passe par plusieurs étapes. Et si, avec la majorité au parlement écossais, le projet de loi sur un deuxième référendum est sûr d’être adopté à l’échelle régionale, il est peu probable qu’il passe au palais de Westminster. Celui-ci est aux mains des Conservateurs, hostiles à l’indépendance écossaise. Et même plus: avant d’être présenté au parlement national à Londres, c’est aussi le gouvernement en exercice, donc celui de Boris Johnson, qui doit donner son feu vert à ce projet de loi.

Référendum sur l'indépendance de l'Écosse 2014
© Sputnik
Référendum sur l'indépendance de l'Écosse 2014

Aussi bizarre que cela puisse paraître au premier regard, il existe également un autre avis sur la vraie aspiration de Mme Sturgeon à tenir un référendum.

«Certains estiment que Nicola Sturgeon suit la fameuse formule "le but n'est rien, le mouvement est tout". Elle va toujours faire chanter le gouvernement central sur l’indépendance, tout en reportant le référendum, à ce qu’il paraît. Ainsi, pour le moment, l’Écosse reste au sein du royaume», explique Mme Ananieva.

La faute au Brexit?

Après 2014, la question d’un nouveau référendum écossais s’est invitée à l’ordre du jour après un autre plébiscite, celui sur le Brexit en 2016. En effet, parmi les quatre nations du Royaume-Uni, c’est l’Écosse qui, à côté de l’Irlande du Nord, a voté contre la sortie du pays de l’UE. C’est en Écosse où le vote pro-Brexit s’est avéré le plus faible.

«La sortie du Royaume-Uni de l’UE est un facteur irritant pour les Écossais qui ont voté contre le Brexit. Ainsi, au motif qu’il y a eu un “changement sérieux de circonstances”, Nicola Sturgeon a demandé un nouveau référendum, Londres n’ayant pas écouté l’avis des Écossais sur ce sujet», argumente Mme Ananieva.

Référendum sur le Brexit
© Sputnik
Référendum sur le Brexit

Pour la spécialiste, le Brexit ainsi que le règne durable du Parti conservateur vont être des facteurs clés dans un éventuel référendum en Écosse si, bien évidemment, celui-ci a lieu.

Une éventuelle adhésion de l’Écosse à l’UE elle aussi soulève de nombreuses questions. Avant toute chose, il faut garder à l’esprit que les liens économiques entre l’Écosse et le reste du royaume sont beaucoup plus forts que ceux entre l’Écosse et l’UE.

«L’Écosse exporte 60% de ses biens au reste du Royaume-Uni», indique Mme Ananieva.

Une véritable indépendance

La spécialiste ajoute par ailleurs qu’en Écosse il existe les partisans d’une troisième voie qui milite pour que l’Écosse quitte le Royaume-Uni sans revenir dans l’UE. Leur position est claire: ne pas tomber dans la dépendance européenne après être sortie de la britannique.

«Le SNP dit: nous garderons la livre sterling dans un premier temps. Mais alors, de quelle indépendance s’agira-t-il?», s’interroge-t-elle.

La spécialiste explique que dans l’UE où certaines procédures décisionnelles se basent sur le principe des quotas démographiques, comme par exemple le nombre d’élus au Parlement européen, l’Écosse avec ses quelque cinq millions d’habitants ne pourra pas peser.

Qui plus est, l’adhésion de l’Écosse indépendante dans une UE qui elle-même grouille de conflits internes -et le cas catalan en est l’exemple le plus parlant- peut déplaire à certains pays. Comme l’intégration de chaque nouveau membre doit être votée par les pays de l’UE à l’unanimité, le futur de l’Écosse dans l’organisation supranationale peut également capoter sur ce plan.

«Compte tenu de la Catalogne en Espagne ou même de la Corse en France, l’adhésion de l’Écosse ne sera pas au goût de tout le monde. En même temps, les pays de l’UE pourraient accepter l’Écosse pour se venger de Londres. Un tel scénario n’est pas non plus à exclure.»

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Nicola Sturgeon, indépendantistes, Écosse
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