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Un collectif appelle Macron à reconnaître la responsabilité de la France «dans les guerres coloniales qu’elle a menées, en particulier la guerre d’Algérie». Si ce conflit reste une page sombre de notre histoire, est-ce le rôle de l’État et des associations de fixer la vérité historique?

Emmanuel Macron est-il rattrapé par ses propos polémiques sur la «vraie barbarie», les «crimes contre l'humanité» qu'aurait commis la France en Algérie pendant la colonisation? Le Président est en tout cas sommé de condamner officiellement les «crimes» commis par la France et de reconnaître «sa responsabilité dans les guerres coloniales qu'elle a menées, en particulier la guerre d'Algérie.»

La demande émane du Collectif du 17 octobre 1961, regroupant plusieurs associations de défense des droits de l'homme, dont notamment la Ligue des Droits de l'Homme (LDH), le Mouvement Contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (MRAP) ou encore Sortir du colonialisme. Un collectif qui a signé une lettre ouverte, publiée dans la presse algérienne le 9 octobre et adressée à Emmanuel Macron, lui demandant à l'occasion du 56e anniversaire de la sanglante répression d'une manifestation d'Algériens à Paris d'y reconnaître «un crime d'État».

«Cela a été un évènement extrêmement grave, qui a été nié sur le moment et qu'on a continué à nier pendant des décennies ensuite,»

déclare Gilles Manceron, membre du comité central de la Ligue des Droits de l'homme (LDH), association cosignataire de l'appel. Il y a 56 ans, des dizaines, probablement même des centaines d'Algériens trouvaient la mort sur les pavés parisiens. Le 17 octobre 1961, à l'appel de la Fédération de France du FLN, entre 20 et 30.000 Algériens manifestaient dans la capitale pour l'indépendance de leur pays et contre le couvre-feu décrété à leur égard par les autorités françaises. La réponse de la police est violente: en plus de 11.538 arrestations, entre 80 et 325 manifestants trouveront la mort sous les tirs ou dans la Seine, où certains seront jetés. À l'époque, les chiffres officiels font état de 3 morts.

la manifestation contre la guerre en Algérie
© Sputnik .
la manifestation contre la guerre en Algérie

Pour Gilles Manceron, nul doute que la reconnaissance d'un tel évènement, «symbolique, de la violence coloniale» est une «nécessité» et pas uniquement au regard des seules relations diplomatiques avec Alger.

«Cela change aussi la conception de cette page d'Histoire de la part les Institutions et c'est un message important à adresser à l'ensemble de la population française et tout particulièrement aux Français dont l'origine familiale les rattache à cette histoire.»

Un massacre, certes, mais comment ne pas évoquer le contexte de ce drame? Automne 1961, nous sommes alors en pleins pourparlers de paix, qui aboutiront 5 mois plus tard aux accords d'Evian, signés le 19 mars 1962.

 la manifestation contre la guerre en Algérie
© Sputnik .
la manifestation contre la guerre en Algérie

Le FLN a, depuis près de sept ans, infligé de lourdes pertes à la police française lors de nombreux attentats en métropole. En Algérie, les exactions de part et d'autre ne se comptent plus, ce que rappelle l'essayiste Jean-Paul Brighelli, auteur de «Liberté- Égalité- Laïcité» (Éd. Hugo & Cie, 2015):

«S'il faut solder les guerres d'Indochine, d'Algérie, à ce moment-là j'aimerai bien que les ex du FLN, demandent pardon pour les 200.000 harkis qu'ils ont massacrés en 1962 […] il n'y a pas deux poids deux mesures!»

Pour ce spécialiste des questions d'enseignement, il faut «raison garder» et ne pas céder à la tentation de réécrire l'histoire suivant le prisme de perception de notre société actuelle.

«Dans la série génuflexions, culpabilisations, etc. on en assez vu, l'histoire ne repasse pas les plats, on ne va pas la réécrire en permanence.»

Jean-Paul Brighelli qui évoque la position de deux historiens, farouchement opposé à l'intervention de l'État dans la façon de considérer l'histoire: Pierre Vidal-Naquet et Pierre Nora «qui étaient l'un et l'autre des gens vraiment de Gauche, sont ceux qui se sont le plus opposés aux lois mémorielles en expliquant que les lois c'était de l'histoire d'État.»

«L'État est, si je puis dire, au-delà de l'anecdote. L'État a des intérêts qui vont bien au-delà de la culpabilisation ou de la repentance. L'État pense différemment. Je renvoie tous ces imbéciles qui manquent quand même de références à un livre de Gabriel Naudé, qu'ils trouveront sur le net, écrit en 1640 —Considérations politiques sur le coup d'État- dans lequel il explique que l'État n'a pas à se soucier de la morale commune. En 1640! À l'époque, l'État c'était Richelieu et j'appelle de mes vœux un nouveau Richelieu qui remettrait tout ça sur les rails.»

Loin de ces considérations politiques, pour justifier sa demande, le collectif s'appuie essentiellement sur des propos tenus par le candidat d'En Marche lors de deux interventions dans les médias. L'une auprès de la chaîne algérienne Echorouk TV en février, où l'ancien ministre de l'Économie avait qualifié la colonisation de «crime contre l'humanité» et de «vraie barbarie». L'autre, trois mois plus tard, où, devant la rédaction de Mediapart, il aurait promis de prendre «des actes forts sur cette période de notre histoire» s'il était élu.

Des propos qui constituent un «engagement» aux yeux du collectif, qui invite donc le chef d'Etat à le «concrétiser». Des propos, qui avaient provoqué la polémique, sur lesquels revient Gilles Manceron, estimant qu'il y a encore «beaucoup à faire» et espérant que le nouveau Président «honorera sa promesse sous les formes qu'il décidera lui-même.»

«C'est une déclaration courageuse, compte tenu de l'état de l'opinion et de l'absence de discours critique de la part des Institutions et des forces politiques françaises depuis la fin de la colonisation vis-à-vis de cette idéologie et de cette page d'Histoire.»

Car, entendons-nous bien, il n'est pas question que du seul 17 octobre. Dans son appel, le collectif dépeint ainsi comme une «cicatrice» des guerres d'indépendance, avec un accent mis sur l'Algérie, le «racisme, l'islamophobie, dont sont victimes aujourd'hui nombre de citoyennes et citoyens, ressortissants d'origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières.»

Afin d'y pallier, les associatifs demandent ainsi au Président des «mesures significatives», à commencer par la création d'un «lieu de mémoire voué à cet évènement» ainsi que la déclassification des archives ainsi qu'une posture sans ambiguïté vis-à-vis des actions de «l'organisation criminelle» OAS.

D'ailleurs, aux yeux de Jean-Paul Brighelli, les enjeux de cette reconnaissance des crimes passés de la France dépassent de loin les simples querelles historiques:

«Ce que veulent ces gens-là, c'est réactualiser encore et encore des douleurs anciennes de façon à ce que des gens qui n'ont absolument connu cela se réclament de ces affrontements de jadis pour se donner une légitimité que par ailleurs ils n'ont pas.»

Gilles Manceron reste, lui, sur le terrain historique. S'il convient que c'est plus le domaine des spécialistes que des politiques, il estime que ces derniers doivent prendre en compte les travaux des historiens: 

«La recherche historique s'est considérablement développée, depuis plusieurs décennies, sur la connaissance de la violence coloniale, de l'injustice coloniale, et du caractère contradictoire avec les droits de l'homme et les principes de la République que la colonisation pouvait avoir. Donc aux hommes politiques d'en prendre acte et cela paraît tout à fait nécessaire pour le vivre-ensemble dans notre société.»

Un vivre-ensemble qui supposerait, selon Jean-Paul Brighelli, que ces questions historiques soient traitées avec équité, pointant du doigt les travers de mariage selon contre nature entre la politique et l'histoire:

«Il faudrait déjà effacer les lois mémorielles telles qu'elles ont été édictées. C'est une évidence. Parce que reconnaître la traite atlantique sans reconnaître la traite saharienne, d'un point de vue historique c'est une aberration.»

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