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    Sylvie Le Bihan

    «Liberté d’importuner»: le mouvement #balancetonporc vire-t-il à la chasse à… la femme?

    © Photo. Page Facebook de Sylvie Le Bihan
    France
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    Maxime Perrotin
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    La tribune plaidant pour la «liberté d’importuner», cosignée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve et Elisabeth Lévy, passe mal auprès de certaines féministes, femmes politiques et chroniqueurs, qui leur ont vertement répondu. Quelle part de rationnel reste-t-il dans ce débat qui déchaîne les passions?

    «Les porcs et leurs allié. e. s ont raison de s'inquiéter»: dès les premiers mots, Caroline de Haas donne le ton. Dans une tribune parue mercredi 10 janvier sur France Info, la militante féministe répond sans détour aux auteurs d'une autre tribune, parue la veille dans les colonnes du quotidien Le Monde et cosignée par une centaine de femmes, dont des célébrités telles que les actrices Catherine Deneuve et Brigitte Lahaie ou encore la journaliste Élisabeth Lévy, afin de dénoncer les dérives des mouvements «# balancetonporc» et «# Metoo» et appelant à ne pas amalgamer séduction maladroite et agression sexuelle.

    «Quand on parle du droit d'importuner- on ne parle pas du tout du droit de toucher! Cela ne veut pas dire que t'as le droit de mettre la main au cul d'une fille!», s'indigne Élisabeth Lévy au micro de Radio Sputnik.

    La journaliste rappelle la première phrase, sans équivoque, de la tribune de la discorde «Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n'est pas un délit ni la galanterie une agression machiste.» Même son de cloche du côté des corédactrices du texte, à commencer par l'écrivaine et psychologue Sarah Chiche, qui insistait mercredi au micro de FranceInfo: «ce que nous refusons, c'est de mettre sur le même plan la drague lourde ou insistante et le viol» ou sur Europe1 d'Abnousse Shalmani:

    «Nous sommes toutes contre les violences sexuelles et contre le viol qui est un crime et contre le harcèlement qui est un délit!» martelait l'écrivaine et réalisatrice. Elle tenait à clairement expliquer qu'il ne s'agit pas là de remettre en question la libération de la parole des femmes, à laquelle elle appelle dans ses livres, mais à souligner que cette attitude «de l'ordre du puritanisme et de la morale» qui a émergé après l'affaire Weinstein est de l'ordre d'un «retour en arrière» d'une «réaction». Un phénomène qu'Elisabeth Lévy dénonce sans détour:

    «Je pense que cette "victoire" des femmes, qui fait d'elles des victimes, qui fait d'elles des petites choses incapables de réagir quand le désir des hommes les importune, me semble vraiment être une régression. Je me sens l'égale des hommes et je n'ai pas de problème avec cela et par conséquent je ne leur laisse pas le pouvoir, de décider de mon honneur, ou de m'atteindre dans mon être. Évidemment, si j'étais confrontée à un violeur je ne dirais pas cela.»

    Sarah Chiche, Abnousse Shalmani, des rédactrices auxquelles Caroline De Haas reproche de «banaliser les agressions sexuelles à l'encontre des femmes», prenant le cas des frotteurs, évoqué par leur tribune. Une rhétorique qui laisserait ainsi selon elle «plus de place aux agresseurs et moins de place aux victimes», les accusant ainsi de chercher à «refermer la chape de plomb que nous avons commencé à soulever.» La militante féministe déclare ainsi, sans détour, à France Info:

    «Les signataires de la tribune du Monde sont pour la plupart des récidivistes en matière de défense de pédocriminels ou d'apologie du viol. Elles utilisent une nouvelle fois leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles. Elles méprisent de fait les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences.»

    Une riposte en règle sur un sujet devenu extrêmement sensible, dont le ton frôle le règlement de comptes. Des réactions, «extrêmement violentes» pour reprendre les mots d'Abnousse Shalmani, qui, paradoxalement, illustrent ce que les auteurs de la tribune de la discorde entendaient justement dénoncer: une liberté de parole entravée: «on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices!» peut-on y lire.

    Une situation que souligne également l'écrivaine Sylvie Le Bihan, au micro de Sputnik:

    «Un homme qui aide les femmes n'est pas considéré comme traître par les hommes. Mais une femme qui dit que tous les hommes ne sont pas les salauds est considérée comme une traîtresse.»

    Comme le rappelle Abnousse Shalmani, cette tribune visait à la base «libérer une autre parole», celles «de» femmes qui expliquent ne pas se reconnaître dans «ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d'une haine des hommes et de la sexualité». Des femmes estimant indissociables la «liberté de dire non à une proposition sexuelle» et la «liberté d'importuner». Des réactions en chaîne sur lesquelles revient Elisabeth Lévy:

    «Qu'elles noient quiconque qui n'est pas d'accord avec elles sous un torrent d'injures, eh bien, cela n'est jamais qu'une démonstration de leur haine du pluralisme, parce qu'on ne peut pas dire que depuis trois mois il y ait eu beaucoup de voix divergentes.»

    De fait, les réactions, tweets et chroniques de certaines féministes, journalistes, et autres femmes politiques n'épargnent rien aux signataires, tout particulièrement Catherine Deneuve, voyant dans leur tribune l'expression d'un mépris à l'encontre des victimes de violences sexuelles.

    ​«Les insultes devraient disqualifier ceux qui les profèrent, on ne devrait plus les inviter, on ne devrait plus leur parler. Cela n'est pas normal que des gens se permettent de parler dans ces termes de madame Deneuve, qui a le courage d'avoir une voix singulière. Je pense que cela devrait être une règle, mais malheureusement cela ne l'est pas»,

    regrette ainsi Elisabeth Lévy, qui pointe du doigt «une vague de puritanisme qui s'abat sur nous de tous les côtés, sur tous les sujets.» Il faut dire que les femmes ne sont visiblement pas égales face aux insultes publiques, suivant les opinions qu'elles défendent, un phénomène au sujet duquel la directrice des publications de Causeur peut justement témoigner.

    Dans le déchaînement des passions que l'on observe depuis le 9 janvier, on notera l'attention toute particulière qu'a portée la journaliste Nadia Daam à sa consoeur. Dans sa chronique quotidienne sur Europe1, celle qui s'était plainte d'être victime d'injures de la part d'internautes n'épargne pas Elisabeth Lévy, qu'elle présente aux auditeurs comme «une célébrité chez son caviste» dont on dit «des trucs que je ne peux pas répéter ici sans tomber sous le coup de la loi.»

    ​Une allusion, gratuite et insultante, qui passe comme une lettre à la poste, tant et si bien qu'elle trouvera un écho ce 11 janvier dans la chronique de l'humoriste Guillaume Meurice sur France Inter qui d'entrée de jeu lâche, «Elisabeth Lévy, qu'on embrasse bien sûr… enfin, pas trop longtemps parce qu'on ne veut pas chopper une cirrhose du foie.»

    «C'est insensé, cela prouve qu'il y a derrière des pulsions totalitaires, des pulsions de punition, des pulsions d'exclusion, qui me semblent vraiment terrifiantes.»

    Un modèle unique de pensée, voire une «chasse à l'homme», qui commence à inquiéter tous les milieux, bien au-delà des clivages politiques. En témoigne la chronique de Nicolas Bedos, «"Un seul nom me suffira", quand la libération de la parole vire à la guerre des sexes».

    Début novembre, dans les colonnes du HuffingtonPost, le cinéaste s'inquiétait des «dérives liberticides», ainsi qu'une difficulté de s'exprimer dans un «désert consensuel». Si lui aussi ne remet pas en cause la libération de la parole des femmes quant à certaines pratiques inacceptables, soulignant «une nécessaire prise de conscience» et que «des monstres paient pour leurs actes», il s'inquiète qu'une «autre espèce de monstre semble s'être libérée».

    Plus récemment, c'est Christophe Castaner, invité sur le plateau de France Info ce 11 janvier, qui dit craindre une «américanisation» des comportements, menant aux extrêmes observés outre-Atlantique où «jamais un homme, aujourd'hui, peut prendre un ascenseur avec une femme». Il faut dire que le délégué général de La République en marche avait été la cible des critiques après une remarque sur la tenue vestimentaire de Rihanna à l'occasion d'une interview accordée à Konbini.

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