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    Des gilets jaunes

    «Les Gilets jaunes sont en train de réussir là où Nuit debout a échoué»

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    Fabien Buzzanca
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    Dans le sillage des Gilets jaunes sont nés les «stylos rouges». Comme leurs prédécesseurs, ces professeurs en colère veulent s’exprimer sans passer par l’habituel filtre des syndicats. Un début de convergence des luttes? Sputnik France a interrogé des «stylos rouges», syndicalistes et spécialistes de l’éducation pour tenter d’y répondre.

    Gilets jaunes, «gyros bleus», «stylos rouges»… Le vent de révolte qui souffle sur la France est décidément bien coloré. Et les derniers cités sont dans la position du mouvement qui monte. Comme les Gilets jaunes, ils sont nés sur Facebook. Et comme leurs prédécesseurs, ils sont bien décidés à se faire entendre sans passer par les circuits habituels. Créés le 12 décembre, les «stylos rouges» sont un collectif majoritairement composé de professeurs et regroupant déjà plus de 60.000 membres. Un chiffre impressionnant en à peine un mois quand on sait que le pays compte 880.000 enseignants. Augmentation des salaires, plus de moyens, revalorisation du métier d'enseignants… Les revendications sont nombreuses.

    Déçus par les syndicats, ils veulent donner un souffle populaire à ce mouvement professionnel et envisagent de passer à l'action: occupation de locaux, rétention de bulletins de notes, incitation auprès des parents à ne plus emmener leurs enfants à l'école… Les propositions ont fusé lors de l'assemblée générale du mouvement qui s'est tenue le 9 janvier.

    ​Pour le moment, un premier rassemblement a eu lieu le 12 janvier à proximité du lycée Henri-IV, établissement fréquenté jadis par un certain Emmanuel Macron. Un autre est prévu le 16 janvier devant le rectorat de Créteil avant une deuxième assemblée générale.

    ​Après la fronde des Gilets jaunes et alors que certains membres des forces de l'ordre continuent de crier leur exaspération, voici que l'atmosphère qui règne dans le pays touche l'Éducation nationale? Se dirige-t-on vers une convergence des luttes que certains appellent de leurs vœux?

    «Je suis surtout étonné que ça n'ait pas eu lieu plus tôt. Cela fait 20 ans que l'on dit que cela va péter d'ici 10 ans. Aujourd'hui, cela vient vraiment du peuple et c'est d'ailleurs précisément ce qui fait peur au gouvernement. Nous assistons depuis des années à un déclassement général de la plupart des métiers et les corps se mettent à se révolter les uns après les autres. Il en manque encore, je pense notamment aux médecins et pharmaciens. Je pense que l'on se dirige vers la convergence des luttes mais ceux qui tiennent les rênes vont tout faire pour l'empêcher. Elle se fera réellement le jour où les paysans défileront avec les fonctionnaires, la CGT avec les syndicats de petits commerçants et d'artisans et les taxis avec la SNCF. En somme, l'alliance du poujadisme avec la lutte des classes», analyse pour Sputnik France Rodolphe Dumouch, professeur agrégé de SVT et membre des «stylos rouges».

    Pourtant, nous en sommes encore loin à en croire le communiqué de presse des «stylos rouges» daté du 14 janvier. S'ils disent se sentir «concernés par les problématiques qui ont poussé des milliers de citoyens à se constituer Gilets jaunes», ils rappellent que le mouvement des «stylos rouges» «ne se lie pas à eux» avant de souligner que leurs revendications sont «propres» à leur corps de métier: «Les Gilets jaunes est un mouvement citoyen, [nous] sommes un mouvement professionnel.»

    ​Anthony*, professeur de mathématique en région parisienne se montre également pessimiste concernant la convergence des luttes. Il dit «n'avoir jamais cru à cette idée» et considérer que «"les gyros bleus " et les "stylos rouges ", pour l'instant, c'est des cacahuètes». Il croit plus en la réussite du mouvement qui a entraîné les suivants: les Gilets jaunes.

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    Albert-Jean Mougin, ancien vice-président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) pense quant à lui que l'affaire est loin d'être gagnée:

    «Ce que je constate c'est qu'il y a une volonté chez certains Gilets jaunes de structurer une organisation politique à partir du mouvement. Mais l'on s'aperçoit que c'est le village gaulois tel que l'avait décrit Uderzo et Goscinny. Personne n'arrive à s'entendre pour faire émerger quelque chose. On assiste peut-être à une forme nouvelle de protestation permanente par la foule qui s'installe. Mais cela ne peut pas être une affaire durable. Le plus important, peut-être à travers le grand débat national, est de revenir à un exercice effectif de la démocratie et de la représentation. Mais pour cela, il faut que les Français reprennent confiance en ceux qui les dirigent. C'est d'ailleurs un phénomène qui n'est pas franco-français. D'autres pays ont le même problème. On le voit en Allemagne, en Angleterre etc.»

    La défiance envers le politique semble être commune à la majorité des manifestants qui battent le pavé des rues de France depuis plusieurs semaines.


    Mais Jean-Paul Brighelli, professeur, écrivain et spécialiste de l'école, pense que la division politique est encore présente parmi beaucoup des participants à ces mouvements sociaux: «Il y a trop d'aprioris de chaque côté. Il faudrait arriver à tout mettre sur la table et se dire: "Quelles sont les revendications communes à tous?".» Selon lui, le clivage est entretenu:

    «L'État arrive à diviser l'ensemble en faisant croire qu'il y a encore une gauche et une droite alors que la vraie séparation se fait sur un axe vertical entre une oligarchie qui se croit tout permis et une base qui est écrasée.»

    Albert-Jean Mougin pense que le problème principal vient de la rupture de plus en plus consommée entre une large partie des citoyens et leurs élites:

    «Le fait d'avoir inventé le terme de "classe politique" est très révélateur en soit et presque tragique. Cela signifie qu'à un moment donné s'est créé un groupe élu mais totalement à part du peuple. Alors qu'il n'est pas fait pour cela. C'est le problème des démocraties occidentales actuelles dont les assises sont issues des deux guerres. Elles sont actuellement mises à mal à la face du monde. Il faut un véritable débat profond dans notre pays qui permette une restauration du politique comme j'espère une restauration de l'école.»

    Une perte de confiance dans le gouvernement comme base commune mais des dissensions politiques qui resteraient bien réelles. Se dirige-t-on vers un pourrissement de la situation? C'est l'avis de Jean-Paul Brighelli:

    «Comme c'est bloqué du côté politique, il reste le risque que cela se passe dans la rue. Beaucoup condamnent la violence mais comme disait Mao Zedong: "La révolution n'est pas un dîner de gala, c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre". Je ne le souhaite bien évidemment pas. Et de toute façon ce n'est qu'une conjecture. Ces mouvements sont informes et le pouvoir compte sur ses forces de l'ordre et une justice qui se substitue globalement aux forces de l'ordre actuellement. Je pense que la situation va pourrir jusqu'aux élections européennes et nous y verrons ensuite un peu plus clair.»

    Pierre Chantelot, secrétaire national du syndicat SNESUP-FSU est un peu plus optimiste quant à une possible convergence des luttes:

    «Gilets jaunes, "gyros bleus", "stylos rouges"… Pour le moment, cela fait un peu arc-en-ciel tout cela. Mais il ne faut pas sous-estimer le ras-le-bol des Français. Cela va forcément finir par converger et l'on commence déjà à le voir. C'est d'ailleurs réjouissant. Sur les ronds-points des Gilets jaunes l'on voit des retraités prendre le relais des actifs quand ces derniers travaillent, les gens parlent, échangent, créent beaucoup. Les Gilets jaunes sont en train de réussir là où Nuit debout a échoué. L'humain est au centre du débat. C'est très positif.»

    *Le prénom a été modifié

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    Tags:
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