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    «Nous allons vers l’interdiction de l’islam dans la Constitution française», selon Rachid Nekkaz

    © AFP 2019 Atta Kenare
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    L’homme d’affaires algérien Rachid Nekkaz a annoncé sa volonté de créer un fonds doté de 10 millions de dollars afin de payer les amendes en cas de vote d’une loi antivoile en France et en Europe. Interrogé par Sputnik, il assure se battre pour une conception «voltairienne» de la liberté et craint un «affrontement» sans apaisement du débat.

    À moins de vivre dans une grotte, vous n’avez pu échapper à la polémique. Le 11 octobre, Julien Odoul, élu du Rassemblement national, a demandé à la présidente du Conseil régional de Bourgogne–Franche-Comté de faire enlever son voile à une mère accompagnatrice d’une classe de CM2 qui assistait à une séance du Conseil régional à Dijon. Depuis, la polémique enfle dans l’Hexagone. Toute la classe politique ou presque s’en est emparée, jusqu’à créer des dissensions au sein même de la majorité. Quand le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, déclare que «le voile n’est pas souhaitable dans notre société», la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye lui rétorque:

    «Les sorties scolaires auxquelles j’ai participé ont toujours été des moments positifs, parce que vous faites se rencontrer des femmes comme moi et des femmes voilées, qui ne vivent pas dans des univers identiques. Vous pouvez avoir des échanges.»

    Le combat fait rage entre ceux qui dénoncent une atteinte à la laïcité, quand ce n’est pas l’«islamisation» de la société, et ceux qui défendent la liberté de musulmans, «victimes de l’islamophobie».

    ​Le 29 octobre, le Sénat examinera une proposition de loi des Républicains (LR) qui veut interdire le port de signes religieux aux parents accompagnant des sorties scolaires. Trois Français sur quatre sont favorables à une telle mesure, selon un sondage Ifop-JDD. L’étude avance également que 78% des personnes interrogées pensent que la laïcité est menacée. Ils étaient 58% en 2005.

    Le Président Emmanuel Macron a tenté de prendre de la distance avec la polémique. Lors de son récent voyage sur l’île de La Réunion, il avait déclaré à la chaîne Réunion La 1re:

    «Dans les services publics, il y a un devoir de neutralité. Quand on éduque nos enfants, on demande qu’il n’y ait pas de signe religieux ostentatoire. Après, ce qui se passe dans l’espace public, ce n’est pas l’affaire de l’État ou du Président de la République.»

    Ce 28 octobre, il rencontre les représentants du culte musulman après avoir appelé à être «intraitable» contre le communautarisme, responsable selon lui d’une forme de «séparatisme» en France. L’un de ses responsables, Abdallah Zekri, délégué général du CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) et président de l’Observatoire national contre l’islamophobie a appelé à ne pas céder à l’«hystérie»:

    «Nous sommes des citoyens français, nous respectons les valeurs de la République.»

    Le 27 octobre, quelques centaines de personnes se sont rassemblées à Paris afin de s’opposer à «l’islamophobie». Les organisateurs dénoncent «une instrumentalisation politique du débat». C’est dans ce contexte très tendu que l’homme d’affaires algérien Rachid Nekkaz, connu pour son combat en faveur de la liberté pour les femmes de porter le voile intégral et auteur du livre «Le Voltaire du Niqab» a fait une annonce tonitruante. Il s’est engagé à créer un fonds d’un montant de 10 millions de dollars afin de payer les amendes en cas de promulgation d’une antivoile en France et en Europe. Il s’est confié à Sputnik France.

    Sputnik France: En pleine polémique sur le voile, plusieurs centaines de manifestants se sont réunis le 27 octobre à Paris afin de dénoncer «l’islamophobie» et la «stigmatisation des musulmans». Selon vous, les musulmans sont-ils stigmatisés en France?

    Rachid Nekkaz: «Tout d’abord, je pense qu’il n’est pas juste de qualifier des citoyens français selon leur religion. Cette citoyenneté leur confère à la fois des droits et des devoirs. En France, depuis 1905, l’État est séparé de l’Église. Aujourd’hui, dans l’Hexagone, un musulman, aussi bien qu’un catholique, un bouddhiste, un protestant ou un juif, a le droit d’exercer pleinement sa religion en respectant ses devoirs de citoyen. Ce que je constate, c’est que depuis l’attentat du World Trade Center en 2001, nous assistons au fur et à mesure à une stigmatisation de la religion musulmane exercée à travers les femmes. Nous l’avons bien vu en 2004 avec l’interdiction du voile à l’école, en 2010-2011 avec l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, suivi du débat sur la viande hallal et la polémique du burqini à la plage et maintenant la demande faite par certains d’interdire le voile dans tous les espaces publics… à chaque fois, ce sont les femmes musulmanes qui sont visées et pas les hommes. Prenons l’exemple des attentats qui ont eu lieu en 2015 et du débat qui avait été lancé concernant la possible déchéance de nationalité de certains terroristes. Le gouvernement de François Hollande n’a pas pris le risque de déchoir de leur nationalité les terroristes de nationalité française. On préfère viser les femmes musulmanes que les hommes, quand bien même ce sont des terroristes.»

    Sputnik France: Vous faites un parallèle entre la situation actuelle et ce qu’on put vivre les communautés protestante et juive de France par le passé…

    Rachid Nekkaz: «Je crois malheureusement que la France est en train de vivre la même chose avec les musulmans que ce qu’elle a jadis vécu avec les protestants. Je rappelle qu’en 1598, l’édit de Nantes a été promulgué par le roi de France Henri IV. Il conférait aux protestants le droit d’exercer leur religion. Ce texte a été révoqué en 1685 par Louis XIV. Un cas de figure similaire s’est ensuite présenté entre la France et les juifs. En 1781, la France leur a attribué la pleine égalité des droits avant qu’un tel régime soit retiré par Pétain en 1940 et l’on sait tous ce qu’il s’est passé par la suite avec la Shoah. Nous sommes en train d’assister à la même chose aujourd’hui entre la France et les musulmans. Cela a commencé avec le regroupement familial en 1976 et depuis 2004, c’est la fin progressive des droits accordés aux citoyens français de confession musulmane. Je pense que cela va aboutir petit à petit à l’interdiction de l’islam dans la Constitution française.»

    Sputnik France: La France a été touchée par plusieurs attentats islamistes ces dernières années. D’après les sondages, une grande partie des Français sont inquiets vis-à-vis de l’immigration ou de la laïcité, que 75% jugent menacée. Comprenez-vous cette peur?

    Rachid Nekkaz: «Je comprends totalement la peur de l’opinion publique française, européenne et internationale quand il s’agit d’attentats terroristes perpétrés par des barbares qui se revendiquent de la religion musulmane et qui ne représentent qu’eux-mêmes. C’est une peur légitime et fondée. Si on veut la combattre, il est nécessaire d’ouvrir les voies du dialogue. Il faut faire comprendre que l’islam n’y est pour rien dans ces attentats terroristes. Les auteurs de tels actes sont des barbares qu’il faut poursuivre, condamner et combattre avec toutes nos forces. Ce qui est dangereux aujourd’hui aux États-Unis, en Europe et spécifiquement en France est de faire l’amalgame entre ces barbares terroristes et la religion musulmane. Je rappelle qu’il y a 1,6 milliard de musulmans à travers le monde. Ces petits groupes de terroristes barbares sont en train de salir non seulement la religion musulmane, mais jette également le discrédit sur cette communauté et spécifiquement sur ses femmes. Je crois que la France est une belle démocratie et un État de droit et qu’au lieu de légiférer systématiquement sur les femmes musulmanes, il serait peut-être bon d’ouvrir les voies du dialogue sans condamner un tel ou un tel, en évitant les partis-pris et les stigmatisations.»

    Sputnik France: Vous craignez que la situation s’empire…

    Rachid Nekkaz: «La société française va se radicaliser de même que sa communauté musulmane. Et que va-t-il se passer quand tout le monde sera radicalisé? Nous allons vers l’affrontement. Alors, je ne sais pas si des individus recherchent l’affrontement dans ce pays, en tout cas j’observe qu’à chaque période d’élections, des partis politiques jouent avec le feu et essayent systématiquement d’interdire à des femmes musulmanes d’exercer leur religion. J’insiste bien sur cette volonté de prendre les femmes pour cible. Je pense qu’il faut arrêter de jouer avec le feu. Il est nécessaire de débattre, rassurer et que chacun prenne ses responsabilités. Il faut que la communauté musulmane n’hésite pas à condamner fermement et à manifester à chaque attentat islamiste. Elle n’est pas responsable des agissements des terroristes et doit le faire comprendre. Les intellectuels, qui sont des prescripteurs dans la société française, se doivent de jouer l’équilibre et les médiateurs afin que le vivre-ensemble continue d’être une valeur importante dans le pays.»

    Sputnik France: Vous êtes prêt à créer un fonds d’un montant de 10 millions de dollars afin de payer toutes les amendes que provoquerait la promulgation d’une loi antivoile en France et en Europe. Vous dites être dans une posture «voltairienne». Pouvez-vous nous en dire plus?

    Rachid Nekkaz: «Voltaire en 1765 a défendu la dignité du protestant Jean Calas, qui, je le rappelle, a été condamné par le parlement de Toulouse, torturé et tué en place publique. Voltaire n’était pas protestant, mais il a défendu la liberté de religion. C’est à la suite de cette noble action qu’il a publié son Traité sur la tolérance. Je me revendique totalement de l’héritage de Voltaire, qui a passé plusieurs années en prison. C’est un homme qui est allé au bout de ses convictions. Je déplore qu’aujourd’hui, lorsque l’on s’appelle Rachid Nekkaz et que l’on est musulman, on ait l’impression que l’on n’a pas le droit d’avoir une position voltairienne. Ma femme est Américaine, elle ne porte ni voile, ni burqini, ni Niqab et ensemble nous défendons la liberté religieuse. À la fois celle des femmes qui décident le voile ou le niqab quand bien même, à titre personnel, nous nous y opposons. De même que nous défendons la liberté de celles qui refusent de porter le voile. Je rappelle que je me suis rendu à Téhéran en mars 2018 pour faire libérer 29 femmes qui avaient été incarcérées, car elles avaient retiré leur voile en place publique. J’ai été le seul homme politique, dans le monde entier, à avoir rencontré l’avocate maître Sotoudeh et c’était avec elle que j’avais mené cette action. Malheureusement, cette dernière a depuis été condamnée et emprisonnée en Iran. Je n’ai pas une tolérance à géométrie variable. Je défends la liberté dans les deux sens.»

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    musulmans, islam, France
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