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    Un campement de migrants à Paris

    Mesures du gouvernement face à la crise migratoire: «il ne s’agit pas d’une véritable politique!»

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    «Nous voulons reprendre le contrôle de notre politique migratoire»: entouré de 12 ministres, Édouard Philippe a présenté 20 mesures phares. Pourra-t-il répondre au défi migratoire? Jean-Paul Gourévitch, consultant et essayiste sur les questions d’immigration, livre à Sputnik son analyse sur les annonces du Premier ministre.

    Des quotas d’immigrés au délai de carence pour les demandeurs d’asile avant d’accéder à la Sécurité sociale, mercredi 6 novembre, Édouard Philippe a détaillé 20 mesures sur l’immigration. Le gouvernement est-il à la hauteur de l’enjeu? Faisons le point avec Jean-Paul Gourévitch, consultant international et auteur des essais Le grand remplacement réalité ou intox? (PGDR, 2019) et Les véritables enjeux des migrations (Le Rocher, 2017).

    © Sputnik .
    Evacuation des camps de migrants au nord-est de Paris, 7 novembre au matin. Les migrants seront hébergés dans des gymnases, provisoirement semble-t-il.

    Sputnik France: de manière générale, peut-on parler d’un tour de vis du gouvernement face à la question migratoire?

    Jean-Paul Gourévitch: «Si j’ai bien compris, le projet d’Édouard Philippe est de reprendre la maîtrise de la politique migratoire du gouvernement, et plus exactement du pays. En annonçant 20 mesures plutôt prophylactiques, je ne crois pas que l’on réponde à l’urgence migratoire. Si on regarde les chiffres actuels, nous avons 440.000 entrées, si j’ajoute les migrants légaux, les demandeurs d’asile, les migrants irréguliers qui ne passent pas par la case demandeur d’asile et les mineurs non accompagnés. Nous avons, ce qui est difficile à établir, environ 165.000 retours. C’est quand même un état que nous avons rarement connu, qui montre que nous avons environ 260 à 280.000 personnes arrivant chaque année et restant sur le territoire. D’autre part, si j’ajoute le solde migratoire (0,4% de la population), le solde naturel (0,3% de la population) et le solde migratoire de l’expatriation, on voit que notre population française devient plus métissée, de 0,7 à 0,8% par an. Ce n’est pas le “Grand Remplacement”, mais c’est un phénomène qui peut être considéré comme préoccupant, et je ne trouve pas que les mesures annoncées prennent vraiment acte de la situation actuelle.»

    Sur le plan national, il n’est pas aberrant d’essayer de définir une politique de quotas professionnels

    Sputnik France: en tête des mesures, les objectifs de quotas, via une liste de métiers dits «en tension». Y êtes-vous favorable?

    Jean-Paul Gourévitch: «Je ne suis pas partisan des quotas sur le plan international, du fait de la porosité dans la définition des métiers et dans les changements d’affectation. Sur le plan national, il n’est pas aberrant d’essayer de définir une politique de quotas professionnels, quand on a fait la somme des métiers en tension, que l’on fasse appel à des personnes de l’étranger, quand on sait que les formations qui sont en cours ne parviendront pas à remplir tous ces emplois. Sur le fond, c’est une bonne idée, mais il faudra regarder dans le détail comment seront définis ces métiers sous tension, qui ne l’ont pas été depuis 2008, et surtout comment se fera une mobilité à l’intérieur de ces métiers. Mais globalement, c’est pour moi une idée défendable, qui introduit un élément de rationalité.»

    Sputnik France: C’était un argument régulièrement soulevé par la droite radicale: l’absence de contrôle sur l’Aide Médicale d’État (réservée aux clandestins). Agnès Buzyn, ministre de la Santé, n’a pas voulu en remettre en cause le principe, mais a promis des contrôles sur le recours. Est-ce suffisant?

    Jean-Paul Gourévitch: «Que l’AME, qui est réservée aux personnes en situation irrégulière, soit contrôlée, c’est une bonne déclaration d’intention, encore faut-il voir comment cela se produira dans les faits. D’autre part, que quelqu’un qui est débouté ou quelqu’un qui est sans-papiers ne bénéficie d’une protection maladie que pendant six mois après le fait qu’il ait épuisé ses possibilités, au lieu de 12 mois, cela me paraît aussi sage. Qu’inversement, on introduise un délai de carence de trois mois, je ne comprends pas bien le sens de cette disposition, parce qu’elle ne va pas empêcher, même si elle ne s’applique pas aux enfants mineurs, des gens malades d’être malades, voire de répandre ces maladies. On a voulu faire un geste vis-à-vis de la droite, et il me semble plutôt maladroit.

    Le camp de migrants de la Porte de la chapelle après leur évacuation, le 7 novembre au matin.

    Quant au fait de raccourcir les délais qui sont ceux du droit d’asile, bien sûr, c’est une bonne idée. Nous avons fait une proposition extrêmement précise par amendement à l’Assemblée nationale, qui disait “puisque la longueur des procédures vient du fait qu’un très grand nombre de déboutés font appel à la Cour nationale du droit d’asile, instaurons une caution qui sera remboursée si la personne obtient un statut, et ne l’obtiendra pas dans le cas contraire”. Là, on raccourcirait les délais, les demandeurs hésiteraient à le faire. Raccourcir les délais, c’est une bonne idée, mais le moyen le plus simple est celui-ci. Et rappelons que deux tiers des demandeurs sont finalement déboutés.»

    Évacuer [les camps de migrants], c’est probablement nécessaire sur un plan sanitaire et social. Le vrai problème, c’est de savoir quoi en faire!

    Sputnik France: L’évacuation des camps de migrants au nord de Paris, où l’on dénombre officiellement près de 3.000 migrants, a été qualifiée d’«anomalie de notre système d’hébergement et d’asile» par Castaner. Que faire?

    Jean-Paul Gourévitch: «Ce n’est pas le problème de les évacuer: les évacuer, c’est probablement nécessaire sur un plan sanitaire et social. Le vrai problème, c’est de savoir quoi en faire! Et là, à ma connaissance, il n’y a pas de réponse de Christophe Castaner. Et comme d’habitude, on s’est concentré sur l’accueil, c’est très bien, mais la question n’est pas simplement d’accueillir: dans trois, cinq ans, que deviendront les gens que l’on aura accueillis? Les résultats de l’enquête de l’OCDE sur le plan international, ou de l’OFPRA montrent très bien que, trois ans après l’obtention d’un statut, moins d’un tiers des immigrés ont un travail dans le secteur formel! Et même si on ajoute ceux qui en ont un dans le secteur informel, cela veut dire que la moitié des immigrés reste à charge de la communauté française!»

    Sputnik France: Amélie de Montchalin, secrétaire d’État aux Affaires européennes, veut que «la politique de visas» soit désormais tributaire de l’attribution de laissez-passer consulaires. Ce plan viserait à améliorer les reconductions, alors que les pays d’origine refusent bien souvent de délivrer les documents permettant le retour des étrangers en situation irrégulière ne présentant pas de papiers d’identité.

    Jean-Paul Gourévitch: «Il est exact que la plupart des reconduites à la frontière ne peuvent pas avoir lieu dans la mesure où un certain nombre de consuls refusent les laissez-passer qui permettraient à celui qui a épuisé toutes les procédures d’appel de revenir dans son pays. Les exemples sont flagrants, et quand on compare le nombre de laissez-passer accordés au nombre de déboutés devant être reconduits, on est dans des rapports surréalistes. Pour la délivrance de visas eux-mêmes, il ne faut pas les délivrer au moment où les personnes sont sur le territoire national, mais au point de départ, voire par des bateaux croisés en Méditerranée, parce qu’une fois que la personne est sur le territoire, il est très difficile de l’en faire partir. On sait très bien que la plupart des déboutés restent sur le territoire français.»

    Sputnik France: Parallèlement, le gouvernement plaide pour la création d’un droit d’«asile européen», afin d’harmoniser les critères retenus pour l’attribution de ce statut. Qu’en pensez-vous?

    Jean-Paul Gourévitch: «Un droit d’asile européen supposerait que les pays se mettent d’accord sur un certain nombre de principes, sur ceux que l’on veut accueillir, et ceux dont on ne veut pas. On en est très loin! Le fait de ne pas avoir de politique européenne, c’est peut-être un vœu pieux et souhaitable que les procédures soient communes, mais on en est à l’horizon cinq ou dix ans!»

    Ma déception vient du fait qu’il ne s’agit pas d’une véritable politique migratoire, à la hauteur des problèmes qui se posent aujourd’hui.

    Sputnik France: Par contre, statu quo sur le regroupement familial: «Nous ne toucherons pas au regroupement familial». Or, un statu quo sur le regroupement familial, n’est-ce pas un statu quo sur la question migratoire?

    Jean-Paul Gourévitch: «Il y a un statu quo sur le regroupement familial, mais il y a une mesure un peu mise en application par les gouvernements précédents, celle contre l’immigration parentale, c’est-à-dire reconnaître que des enfants sont les siens, même si c’est faux, pour obtenir des papiers. C’est un délit, donc il doit être sanctionné. Que le gouvernement s’en aperçoive maintenant, ce n’est pas une mauvaise chose. J’attends de savoir les sanctions qui seront apportées.»

    Sputnik France: dans l’ensemble, vous êtes donc plutôt sceptique. Vous ai-je bien compris?

    Jean-Paul Gourévitch: «Pour résumer, ma déception vient du fait qu’il ne s’agit pas d’une véritable politique migratoire, à la hauteur des problèmes qui se posent aujourd’hui. Les quotas professionnels sont un bon point, on a un peu amélioré et combattu des processus délétères.»

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    Édouard Philippe, France, crise migratoire
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