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Macron a reporté un sommet à Pau avec les dirigeants des pays du Sahel. Il veut ainsi faire pression sur les pays de la région pour qu’ils soutiennent l’intervention française. Sur le terrain, en effet, la situation s’aggrave. Les militaires français combattent avec détermination, mais les erreurs stratégiques semblent s’accumuler. Enquête.

Il est 13 h et à Bou Djebeha, au nord du Mali, le soleil en est à son zénith quand les hélicoptères français décollent. Après une longue traque, faite de recueil de renseignements et de filatures, les forces spéciales françaises se lancent à la poursuite d’un convoi de pick-up qu’elles ont repéré. Moins d’une heure plus tard, elles atteignent trois véhicules. Dans l’un d’eux, un chef djihadiste d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI*), Yahia Abou-El-Hammam, ressortissant algérien surnommé «l’émir de Tombouctou».

La course poursuite, à 120 km/h dans les dunes, est aussi une course contre la montre: le carburant va bientôt manquer aux hélicoptères. Des tirs de sommation éclatent pour stopper les véhicules. Deux d’entre eux se rendent, mais le troisième parvient à s’échapper dans le nuage de poussière provoqué par les hélices. Les commandos se posent sans tarder, et maîtrisent les premiers terroristes. Les hélicoptères, au bout de leur capacité, doivent rentrer. Les hommes s’emparent alors des pick-up des djihadistes et poursuivent la chasse, assez longtemps pour transmettre les coordonnées des fuyards à un second groupe qui prend le relais. C’est dans la localité d’Elakla qu’aura lieu l’affrontement final: se sentant pris au piège, onze djihadistes ouvrent le feu. Ils seront tous éliminés, avec leur leader, dans cet engagement du 21 février 2019.

Les forces spéciales pour sauver la région de l’effondrement

Chose rare, ce fait d’armes avait été révélée en juin dernier lors d’un discours du ministre des Armées, Florence Parly, alors en visite au Commandement des forces spéciales terre à Pau, pour féliciter celles-ci du «capital d’expérience considérable [accumulé] ces dernières années». Une façon donc de souligner que l’action pour le moins spectaculaire de février dernier illustrait à merveille les efforts de la France et l’exigence d’opérations que seules ses unités d’élite peuvent mener dans cette région menacée d’effondrement.

Hélicoptère Caracal et forces spéciales françaises à l’entraînement. À noter que la ville de Pau, qui doit accueillir le sommet «G5 Sahel», est celle du 5e régiment d’hélicoptères de combat, qui a perdu plus récemment sept de ses hommes dans l’accident du 27 novembre. C’est aussi là que se trouve le 4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales et le Commandement des forces spéciales terre.
© AFP 2020 JULIEN FECHTER
Hélicoptère Caracal et forces spéciales françaises à l’entraînement. À noter que la ville de Pau, qui doit accueillir le sommet «G5 Sahel», est celle du 5e régiment d’hélicoptères de combat, qui a perdu plus récemment sept de ses hommes dans l’accident du 27 novembre. C’est aussi là que se trouve le 4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales et le Commandement des forces spéciales terre.

​Le ministre avait déjà évoqué un projet de fédération des forces spéciales des «différents pays européens» pour soutenir les unités françaises: «[celui-ci] a été proposé aux Européens, en collaboration avec les autorités maliennes», déclarait-elle, avant de préciser qu’il n’était «pas encore complètement opérationnel», regrettant à demi-mot le manque de considération du terrorisme de certains partenaires au sein de l’UE. à l’heure actuelle, cette opération, baptisée «Tacouba», serait toujours en cours d’élaboration. Huit pays européens auraient pour l’instant répondu à l’appel. À des degrés d’implication et d’action très divers, 23 armées européennes sont déjà présentes au Sahel, principalement au sein de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA).

Mais six mois plus tard, Emmanuel Macron vient de reporter, au lendemain de l’attaque djihadiste ayant conduit à la mort de 71 soldats nigériens, le sommet qui était attendu le 16 décembre dans cette même ville de Pau, avec les Présidents du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad et de la Mauritanie. Dans la balance selon Emmanuel Macron, l’intervention française. L’Élysée espère que les dirigeants alliés «assument publiquement» le fait que les soldats français sont au Sahel à la demande des pays concernés et non pour des «visées néocoloniales», accusation qui s’est aujourd’hui propagée parmi les populations du Sahel et leurs diasporas en Europe, notamment lors de manifestations anti-françaises à Bamako et Ouagadougou.

Le Sahel coûte davantage à la France qu’il ne lui rapporte

Mais pour l’africaniste Bernard Lugan, pas de doute possible:

«Au point de vue économique, le Sahel est donc inexistant pour la France.»

Les accusations de néocolonialisme le révoltent. Dans sa revue L’Afrique réelle, il contredit l’idée que la France livre cette guerre pour défendre ses intérêts économiques: «la région totalise moins de 0,25% du commerce extérieur de la France», rappelle-t-il. Elle ne peut de surcroît combattre pour s’emparer de l’uranium  comme l’affirment certains, puisque «Sur les 63.000 tonnes extraites de par le monde, le Sahel n’en produit en effet que 2.900». Trop infime pour trop d’efforts donc. Enfin, «quant à l’or du Burkina Faso et du Mali, il est extrait par des sociétés canadiennes, australiennes et turques.»

Et Lugan de souligner au contraire que la région coûte plutôt qu’elle ne bénéficie à la France: au-delà du million d’euros quotidien que coûte l’opération Barkhane, celle-ci consacre selon Lugan, les trois quarts de son Aide publique au développement (APD) au Sahel, «soit 9 milliards d’euros». L’APD s’élève d’ailleurs à 0,43% de son PIB, un chiffre que le gouvernement vient d’ailleurs de décider de porter à 0,55% d’ici 2022. Et Bernard Lugan d’ajouter: «employée en France, cette somme colossale aurait permis de régler définitivement la question du financement des hôpitaux et de la Justice, tout en effaçant la dette de la SNCF…»

Malgré tout, l’intervention française était justifiée selon l’ancien officier parachutiste Xavier Moreau, aujourd’hui dirigeant du think tank Stratpol. Mais tout n’était pas aussi simple:

«La guerre au Mali a démarré sur les chapeaux de roue, mais toute la question est de tenir ensuite le terrain. C’est presque un problème métaphysique, du “wishful thinking”, des vœux pieux. Nous partons du principe que les populations autochtones vont se jeter dans nos bras parce que nous venons les libérer.»

Le ressentiment anti-français s’accroît à mesure que le conflit s’éternise.

Les djihadistes, de piètres combattants

Mais pourquoi la France ne remporte-t-elle pas cette guerre? Les adversaires sont-ils si redoutables? Bien sûr que non. Nous nous sommes entretenus avec un officier d’infanterie, qui a bien voulu nous parler sous couvert d’anonymat. Lui qui a connu le théâtre afghan, pays en guerre depuis l’intervention soviétique de 1978 et dont les habitants naissent «avec une kalachnikov dans les mains», nous a relaté l’extrême médiocrité des djihadistes sahéliens:

«S’ils entretenaient leurs armes correctement, nous n’en serions pas à 44 morts. Des anecdotes de roquettes non explosées dans des VAB, j’en ai une pelletée...»

Et cela est sans compter sur le manque de sens tactique: «j’aurais été djihadiste, il y a deux semaines, quand nos deux hélicoptères sont tombés, j’y serais allé: nous étions fragilisés, en pleine opération de secours, ils auraient pu nous faire encore plus mal…», constate l’officier d’infanterie.

Il faut bien dire que le processus de recrutement djihadiste n’est guère exigeant: débarquant de leurs pick-up dans les villages, les chefs de guerre menacent de massacrer les familles si les jeunes hommes ne les suivent pas. Pas de quoi faire de grands guerriers, donc. Et s’ils ne savent pas entretenir leurs AK-47, il n’est guère étonnant qu’ils ne comptent aucun sniper dans leurs rangs, contrairement aux talibans: «sentir le vent et faire des calculs, vous imaginez bien, c’est pas leur truc!», ironise notre source.

L’arme de prédilection contre l’armée française reste donc l’IED, l’engin explosif improvisé, dont la menace semble bien moins anxiogène pour le soldat que la perspective d’être pris dans la lunette d’un fusil de précision. C’est sûr, un blessé par IED peut être rapatrié en métropole en moins de 24 heures, quelquefois 12. Un processus qui a rassuré les hommes.

Alors, les obstacles sont autres: «La difficulté d’éliminer le djihadisme est sans fin: peu importe la tête coupée, il y aura toujours quelqu’un en dessous pour prendre sa place», juge l’officier d’infanterie. Et à cela faut-il ajouter la difficulté de tenir compte d’un problème essentiel:

«L’argent des trafics vient du nord. La base arrière c’est l’Algérie, et ça, on n’en entend jamais parler!»

Et le militaire de constater: «les GCM/GCP [les Groupements commandos de montagne et parachutistes, ndlr] font un super boulot, mais si on voulait gagner, il faudrait envoyer tout le monde.» En clair: les 4.500 hommes actuellement déployés ne suffisent pas face à ce territoire grand comme huit fois la France.

Quand les Peuls massacrent les Dogons

Un territoire sans fin et fracturé ethniquement dont nous ignorons tout en Occident: «les guerres du Sahel ont en effet des causes historiques, politiques et anthropologiques.», explique Bernard Lugan. Ainsi l’actuel islamisme, exporté par des djihadistes chassés d’Algérie, est-il avant tout:

«La surinfection de plaies ethniques que les responsables politiques des pays du Sahel refusent de fermer», entre «des sédentaires sudistes et des nomades nordistes en rivalité territoriale depuis la nuit des temps.»

Or, l’opération Barkhane ne saurait résoudre cette cause ethnique première, «sa présence n’ayant qu’un but: éviter la désintégration régionale». Trafic d’esclaves ou de drogue en sont les signes avant-coureurs: 35 à 40% de la cocaïne destinée à l’Europe transiterait à l’heure actuelle par le Sahel.

Fantassins du 126e RI. Ce régiment d’infanterie était à la Bérézina en 1812. Deux siècles plus tard, ils palabrent avec les nomades du Sahel.
© AFP 2020 DAPHNE BENOIT
Fantassins du 126e RI. Ce régiment d’infanterie était à la bérézina en 1812. Deux siècles plus tard, ils palabrent avec les nomades du Sahel.

Et comme si cette fracture Nord/Sud ne suffisait pas, d’innombrables querelles entre communautés ethniques nourrissent le chaos sahélien. Touaregs et Maures au nord, Dogons à la frontière avec le Burkina, Soninkés près de la Mauritanie, Songhaï dans la région de Gao, Peuls disséminés… Une complexité qui exige de s’extraire de tout manichéisme. L’officier d’infanterie a vécu de près ces tensions entre la douzaine d’ethnies maliennes:

«Quand un massacre de village peul a lieu, c’est diffusé dans tous les médias. Un massacre de village dogon par des Peuls, personne n’en entend parler. Il y en a pourtant deux à trois par mois: 20, 30 à 40 personnes sont massacrées. Les gars débarquent à moto, tuent en rafalant, achèvent au couteau, partent après avoir brûlé le village et volé les chèvres. Si on savait, la vision occidentale changerait. Mais les Peuls, du fait de leur diaspora importante, détiennent un véritable pouvoir d’information.»

Face à cela, l’approche occidentale serait-elle vouée à l’échec? Dans ce chaos, les djihadistes peuvent compenser leur maladresse au combat. Bien sûr, ils se volatilisent sans peine, se fondant dans la population. Et de surcroît, eux ne connaissent pas de bornes, notamment dans la région de Liptako-Gourma, la zone des trois frontières entre Mali, Niger et Burkina Faso. Si l’armée dispose d’une entente pour les pourchasser, elle doit toutefois être accompagnée par l’armée du pays dont la frontière vient d’être franchie.

Idem pour obtenir de l’aide d’une unité sous autorité de l’Onu: l’opération doit être validée par la hiérarchie des Nations unies, excessivement bureaucratique, selon nos sources. C’est tout le processus décisionnel qui en pâtit. Or, sur le champ de bataille, le temps ce n’est pas de l’argent, mais des vies humaines. Et peut-on résoudre le chaos avec des institutions elles aussi chaotiques? L’officier porte un regard critique sur la MINUSMA, forte de 15.000 hommes:

«Les contingents ne sont pas d’égale valeur. Les Canadiens [réputés très solides, notamment grâce à leur expérience afghane, ndlr] se sont lassés et sont partis au bout d’un an. Les Allemands sont totalement limités par leurs politiques, ils sont frustrés de ne rien pouvoir faire. Les contingents africains, pour la plupart, ne sont là que pour les financements de l’Onu. J’en ai vu se faire dérouiller. Leur niveau laisse vraiment à désirer.»

Dur donc de compter sur quelqu’un dans cette région. Exception faite de l’armée tchadienne, selon Xavier Moreau, pour des raisons historiques et culturelles: celle-ci combat en effet avec l’armée française depuis les années 80.

Un scotch pour sauver un pneumatique crevé

Les succès sur le terrain des unités françaises, qu’elles soient spéciales ou conventionnelles, illustrent bien le fait que l’impasse n’est pas d’ordre tactique, mais plutôt stratégique... ou politique. La France se trouve désormais face à un dilemme tragique: «il n’y a pas de solution, observe Xavier Moreau. Mais si on s’en va, tout s’écroule, avec les risques de vagues migratoires considérables pour l’Europe».

Selon lui, ce ne sont «pas seulement des forces spéciales qu’il faut, ce sont des troupes d’occupation… ce qui serait tout aussi intenable», déplore-t-il avant de pointer la responsabilité de l’intervention occidentale en Libye, dont le chaos sahélien est une conséquence:

«On met du scotch sur le bateau pneumatique qu’on a crevé. Au nom de prétextes humanitaires nous sommes intervenus en Libye, alors que c’était le pays le plus riche du continent. Quand il y a un État fort en Afrique, il faut le soutenir, ça devrait être une évidence, mais ça ne l’est pas aujourd’hui.»

Un besoin de «révolution mentale» donc, pour empêcher le bateau pneumatique crevé de couler. En attendant, les troupes continueront de faire le coup de feu, loin de chez elles. 

*AQMI est une organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
djihadisme, MINUSMA, Florence Parly, hélicoptères, opération Barkhane, Mali, Emmanuel Macron, France
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