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La quasi-totalité du spectre politique français a pris position sur l’agression verbale qu’a subi Eric Zemmour. Un phénomène rare pour une affaire qui ressort plus du fait divers qu’autre chose. Pourquoi une telle cristallisation autour de sa personne et son agression ? Le politologue Frédéric Saint Clair donne son avis à Sputnik.

Tous les jours, partout en France et ailleurs, des agressions verbales ont lieu. Au feu rouge, dans la file d’un supermarché, pourtant, il en est une qui a retenu l’attention de la classe politique, intellectuelle et médiatique française : celle d’Eric Zemmour.

En effet, le polémiste, qui s’est fait agresser verbalement dans les rues de Paris défraie la chronique ces derniers jours. De tous bords politiques, des personnalités publiques lui ont apporté leur soutien. Le Président Emmanuel Macron a même passé près d’une heure au téléphone avec l’intellectuel pour lui assurer son soutien.

​Comment un incident, qui peut sembler au demeurant banal, peut-il prendre une telle ampleur ? Qu’est-ce que cela veut dire de l’état de la société française ? Sputnik France a posé ces questions à Frédéric Saint Clair, politologue, auteur de plusieurs ouvrages concernant la droite française, notamment La Refondation de la Droite, paru aux éditions Salvator en 2016.

Sputnik France : Comment expliquez-vous qu’une agression comme celle qu’a vécu Eric Zemmour cristallise autant les passions dans les sphères politiques, intellectuelles et médiatiques?

Frédéric Saint Clair : « Parce qu’elle touche à la question la plus sensible de notre société. Sans s’accorder sur la méthode, nos sociétés modernes arrivent plus ou moins à nous accorder sur le constat concernant les problématiques économiques, sociales, écologiques, et même sanitaire. En ce qui concerne la question identitaire, car c’est ça qui se cache derrière cette agression, on ne s’accorde ni sur les moyens, ni sur les constats, donc dès qu’il arrive quelque chose, les tensions se cristallisent, et les passions se réveillent. »

Sputnik France : N’est-ce pas lié au côté sulfureux et médiatique du personnage?

Frédéric Saint Clair : « Eric Zemmour est actuellement la personne qui a le potentiel de croissance médiatique le plus fort. Quand il est apparu dans les années 90, il était largement marginalisé avec des livres globalement axés sur la place des femmes dans la société. À partir du moment où il a commencé à centrer son propos sur les questions civilisationnelles, là son aura médiatique a commencé à se développer. Aujourd’hui c’est son axe principal de réflexion, et je pense sincèrement que son ascension médiatique ne va pas s’arrêter là. À travers lui, ce sont ces idées qui prennent de l’importance et qui créent cette cristallisation, si ce n’était pas Zemmour, ça serait un autre, donc je ne pense pas que ça soit lié à ce côté “sulfureux” ou “médiatique”.»

Sputnik France : Pensez-vous que cette agression reflète les fractures actuelles de la société française?

Frédéric Saint Clair : «Absolument! Elle révèle la principale fracture dans la société française à l’heure actuelle. Cette question identitaire est la principale source de sécession au sein des territoires, et devrait être la principale source d’inquiétude pour la classe politique, ce qui n’est pas le cas. L’incapacité des sphères politiques de s’emparer de ces questions de manière apaisée et intelligente, qu’au sein de la population la grogne monte et les clivages s’accroissent.»  

Sputnik France : Quelle analyse faites-vous des réactions qu’ont suscité cette agression?

Frédéric Saint Clair : «Les politiques n’ont pas trop de mal à apporter leur soutien face à une agression, sachant qu’il s’agit du soutien d’un homme politique à un citoyen. Ça ne leur demande pas de prendre parti pour les idées, mais en règle générale ils précisent qu’ils sont en désaccord avec Eric Zemmour.»

Sputnik France : Et concernant la sphère médiatique?

Frédéric Saint Clair : «La question de la classe médiatique est beaucoup plus complexe, car c’est le clivage en son sein qui est révélé. Il y a un silence d’un certain nombre de journalistes qui dans le cas contraire, donc si un journaliste de gauche avait été assailli par un militant d’extrême droite, aurait fait un bruit monstre, ça aurait fait la « une » du 20h et défrayé la chronique.

On sent bien qu’il y a un malaise gêné de la sphère médiatique qui est idéologiquement très centrée à gauche. Et le fait qu’une agression puisse placer le parangon de ce qu’ils considèrent comme l’extrême droite, quasiment un néofascisme, puisse être placé en position de victime créée un souci chez eux.»

Sputnik France : Que pensez-vous de l’argument qui renvoie dos à dos Eric Zemmour et son agresseur en expliquant que ce sont les deux faces d’une même pièce?

Frédéric Saint Clair : «C’est typiquement le point de vue Askolovich, et je pense que ce n’est pas recevable pour plusieurs raisons. Qu’on soit d’accord ou pas avec ses idées, Eric Zemmour s’inscrit dans un cadre démocratique, soit celui du dialogue et non l’agression verbale de rue. Aussi, dans le contenu de l’agression, il y a d’un côté un rejet violent et menaçant, et du côté de l’écrivain, il y a une analyse qui est politique.

De ce fait, ce n’est pas parce que vous êtes issue de l’immigration ou musulman que vous devez vous sentir agressé par ses propos. Il y a dans la société de nombreuses personnalités qui sont d’origine musulmane et qui pourtant valide les analyses d’Eric Zemmour. C’est parce que son analyse porte sur le politique.»

Sputnik France : Ce n’est pas toujours le cas…

Frédéric Saint Clair : «À charge contre Eric Zemmour, ses analyses ne sont en effet pas toujours clairement politiques. C’est-à-dire que très souvent, et on l’a vu sur la question des prénoms, il dérape et va s’en prendre à l’individu directement en lui disant qu’il ou elle ne doit pas s’appeler comme ça. Là on sort de la question politique, on cristallise effectivement les tensions, on devient un accusateur ad hominem et là on attise les haines.»

Sputnik France : Les fractures mises en lumière par cette agression ont-elles matières à se réparer?

Frédéric Saint Clair : «Selon moi on ne sortira pas de ce problème par le haut. Nous n’avons pas aujourd’hui, que ce soit dans la sphère politique, intellectuelle ou médiatique, les éléments de compréhension et de résolution de ces problématiques. En ce qui me concerne, je suis extrêmement pessimiste, je pense que ce type d’agression va se multiplier et que les tensions vont s’accroître.»

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