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Violences policières d’un côté, policiers lynchés de l’autre. La rupture entre la société et la police est-elle irrémédiable? Jean-Marc Berlière, professeur émérite, spécialiste de l’histoire de l’institution policière, date cette rupture de la suppression de la police de proximité. Il tient le gouvernement pour responsable de cette cassure.

La mort de George Floyd a résonné France. Depuis, les manifestations contre le racisme et les confrontations avec la police se succèdent. Interpellations musclées, polémiques autour des «contrôles au faciès» ou des techniques d’intervention, c’est aujourd’hui l’ensemble de la police qui est pointée du doigt par certains en raison de plusieurs affaires.

La tendance semble s’aggraver, mais elle n’est pas neuve. Déjà en mars dernier, une étude Opinion Way faisait remarquer que 66% des Français faisaient confiance à la police. Un score qui ferait pâlir d’envie journalistes, banquiers ou patrons de grandes entreprises, mais qui est toutefois en baisse: en décembre 2018, selon le même institut, 74% des Français lui faisaient confiance.

Selon une étude parue ce 19 juin, 46% des Français font confiance à la police, un chiffre en hausse dans ce baromètre IFOP pour CNews et Sud Radio. Si seulement 7% des sondés se disent hostiles vis-à-vis des forces de l’ordre, les jeunes en représentent la part la plus importante: 28% des moins de 35 ans contre 19% des 35 ans et plus.

Une hostilité qui se transforme parfois en violences, notamment dans les quartiers dits «sensibles». Sur le seul mois d’août 2019, l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale (ONDRP) a recensé 23.000 faits de violences envers les forces de l’ordre, policiers, gendarmes ou pompiers.

Ainsi, récemment, un policier s’est-il fait agresser à Lyon, alors qu’il n’était pas en service. Dans la nuit du 13 au 14 juin, alors qu’il rentrait à son domicile avec sa compagne, une dizaine de jeunes l’ont pris à partie, insulté et lynché au sol. Ses nombreuses blessures lui vaudront 45 jours d’ITT.

La regrettée police de proximité

Peut-on dater cette rupture entre police et population, et est-elle irrémédiable?

Une question épineuse. Pour Jean-Marc Berlière, professeur émérite et chercheur au Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les institutions Pénales (CESDIP), cette fracture remonte au début des années 2000 et s’explique par la disparition de la police de proximité. Une doctrine instaurée en 1998 par le gouvernement de Lionel Jospin pour favoriser le «vivre ensemble» entre société et police. Une nouvelle doctrine qui aurait permis à la police de renouer avec les populations. Et un lien qui permettait à ces dernières de faire remonter des informations, notamment à propos des délits.

Mais cette médaille avait son revers: la mise en place de la police de proximité s’est accompagnée d’une augmentation des chiffres de la délinquance. Un facteur politiquement intenable pour n’importe quel gouvernement:

«Quel ministre de l’Intérieur, quel gouvernement, quel parti politique au pouvoir accepterait de voir ainsi croître les statistiques des délits? Une croissance qui semblerait traduire une insuffisance de répression ou une incompétence du pouvoir, un laxisme etc.», souligne Jean-Marc Berlière au micro de Sputnik.

Le chercheur CESDIP estime ainsi que Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur ayant les élections présidentielles dans viseur, a supprimé la police de proximité pour parer à toute critique. Un changement de stratégie qui a mené à une police d’intervention.

«Il est allé expliquer aux policiers qu’on ne jouait pas au football avec les jeunes des cités. Que leur rôle c’était la répression, que c’était du chiffre, des arrestations. Ce faisant, on a cassé ce lien. Et la catastrophe est arrivée: la police est devenue un instrument politique aux mains du pouvoir, qui veut démontrer qu’il agit. Et c’est une catastrophe sur le plan humain», déplore Jean-Marc Berlière.

Une rupture qui sera «extrêmement longue» à cicatriser.

La double peine des forces de l’ordre

La pratique et la philosophie du maintien de l’ordre en France sont de graduer la riposte à l’attitude des personnes qui font face aux policiers. Mais aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la surmédiatisation, les images répétitives ont tendance à ne montrer que les interpellations violentes, parfois sorties de leur contexte. Jean-Marc Berlière déplore cette médiatisation extraordinaire et souligne également un changement de nos sensibilités:

«Les rapports politique-police sont des rapports complexes, surtout dans une démocratie parlementaire, où les enjeux sécuritaires sont quand même essentiels au moment des élections. Les gens sont pleins d’ambigüité et d’ambivalence vis-à-vis des policiers: ils ont besoin de protection, mais s’ils n’interviennent pas suffisamment et suffisamment vite, c’est du laxisme. Et s’ils interviennent trop fort, ça crie au scandale. C’est un vrai problème.»

Jean-Marc Berlière estime qu’une partie de la hiérarchie policière a une vraie conscience cette injonction contradictoire.

«Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même», écrivait aux policiers le Préfet Grimaud en mai 68. Un principe que les jeunes policiers adoptent… avec modération, nous relate Berlière, qui enseigne au sein des écoles de police. Ainsi, ses élèves veulent-ils rappeler la dureté du travail policier dans la France de 2020:

«Ils se font quand même cracher dessus, insulter, attirer dans des guets-apens, avec d’ailleurs les pompiers, qu’ils ont du mal à protéger. L’an dernier, plus de 50 policiers se sont suicidés. Suite à l’un de ces suicides, un blogueur s’est réjoui « ça fait un flic de moins ». Quand bien même il a été identifié, les policiers attendaient une réaction de la justice et ça s’est traduit par un rappel à la loi.»

Un sentiment d’abandon de la hiérarchie et ici par la justice largement exprimé ces derniers jours par les manifestations de policiers.

Début juin, Christophe Castaner a annoncé l’interdiction de méthodes d’interpellation controversées, présumées responsables de la mort d’Adama Traoré et de Cédric Chouviat, ou encore le renvoi d’un agent pour des propos racistes avérés… Avant de rétropédaler sous la pression syndicale.

Si le divorce entre flics et civils n’est pas encore acté, celui avec le pouvoir semble l’être.

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Tags:
politique, société, police, France
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