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Depuis la crise du coronavirus, la relocalisation des entreprises est devenue l’alpha et l’oméga du «Monde d’après». Si cette piste s’avère bénéfique en matière d’emploi et de souveraineté, la réimplantation des usines pourrait se heurter à la réalité du contexte français. Charles Huet, militant du Made in France, analyse la situation pour Sputnik.

La relocalisation en marche? Durant la crise du Covid-19, les pénuries de matériel médical et notre dépendance en médicaments, notamment en paracétamol, ont rappelé les effets concrets de la désindustrialisation en France. Un constat qui a poussé de nombreuses voix à plaider en faveur d’une réimplantation des usines en France. Un retour en grâce du souverainisme… au moins dans les secteurs stratégiques.

Parmi ces chantres de la relocalisation, se trouve désormais Emmanuel Macron. Lors de son allocution du 14 juin dernier, le chef de l’État a esquissé les contours de son plan pour la reconstruction économique française: «Il nous faut créer de nouveaux emplois en investissant dans notre indépendance technologique, numérique, industrielle et agricole. Par la recherche, la consolidation filière, l’attractivité et les relocalisations lorsque cela se justifie. Un vrai pacte productif». Mais si ce plaidoyer fait l’unanimité de prime abord, de nombreux obstacles pourraient freiner ces ambitions.

Au premier rang des problématiques dénoncées par les entrepreneurs: la fiscalité. Interrogé par Sputnik, Charles Huet est le cofondateur de la Carte française, une carte-cadeau consacrée uniquement aux produits fabriqués en France. Militant depuis plusieurs années pour le Made in France, il explique qu’en France, «on détient un triste record de prélèvements obligatoires et d’impôts de production

Une fiscalité complexe

Désormais nouveau ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire a déclaré vouloir «faire baisser» ces derniers:

«La réindustrialisation est prioritaire, la relocalisation est prioritaire. Je ne peux pas dire aux Français qu’on va faire des voitures électriques, développer la technologie hydrogène et dans le même temps avoir des impôts de production trois fois plus élevés que ceux de l’Allemagne», a-t-il argué.

Dans un rapport publié le 3 juillet, le Conseil d’analyse économique (CAE) précise qu’«en 2018, ils représentaient 0,7% de la valeur ajoutée des entreprises en Allemagne et 3,7% en France, le plus haut niveau en Europe hormis la Grèce». Une fiscalité de production qui se compose d’environ 200 taxes et impôts, et rapporte 77 milliards d’euros à l’État.

Deux de ces prélèvements sont pointés du doigt par la CAE: tout d’abord, la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S), destinée à financer de l’assurance vieillesse. Elle est calculée sur le chiffre annuel global annuel hors taxes. Peu importe que l’entreprise gagne ou perde de l’argent, elle doit s’acquitter de la C3S. En outre, le rapport souligne également les effets négatifs de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE). Un impôt local sur la valeur ajoutée, destiné à abonder le budget des régions.

«On a une complexité, une instabilité fiscale, qui est problématique aussi parce que l’industrie, ce sont des investissements de long terme, très intenses en capital, donc si un investisseur sait qu’il va payer plus qu’ailleurs et qu’en plus il a un risque que les choses évoluent, souvent pour le pire, cela rend compliqué la possibilité d’attraction industrielle», déplore Charles Huet.

Au-delà de l’aspect fiscal, si une entreprise décide de lancer une usine en France, il faut pouvoir bénéficier d’une main d’œuvre qualifiée. Depuis 1974, le nombre d’emplois dans l’industrie a fortement diminué, passant de quasiment six millions de salariés à 3,1 millions aujourd’hui. Autant de compétences et de savoir-faire partis en fumée.

Le coût allemand pour la qualité espagnole

Charles Huet déplore ce constat, car «si vous avez toujours un coût élevé pour une qualité qui se réduit, vous ne trouvez plus votre place sur le marché face à vos concurrents».

«C’est devenu un peu un adage, malheureusement, pour le made in France: le coût allemand pour la qualité espagnole. Ce différentiel du coût versus qualité est dû au coût du travail, mais aussi aux compétences.»

Pour le co-fondateur de la Carte française, cela s’explique pour plusieurs raisons. D’une part, «on a tout fait pour dévaluer les travaux à l’usine, les travaux manuels et les filières scientifiques pour multiplier, il y en a sûrement besoin, les sciences humaines. On manque donc d’ingénieurs, d’agents de maîtrise, d’ouvriers, de couturières. On ne forme plus».

Russeurope Express - Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Aurélien Bernier, journaliste et essayiste, auteur des Voleurs d’énergie (éd. Utopia, 2018) et de la note «Démondialisation, relocalisation et régulation publique: pourquoi et comment», publiée en juin dernier par l’Institut Rousseau.

Et d’autre part, «c’est aussi le cercle vicieux de la désindustrialisation: quand il y a une marque délocalise, son écosystème de sous-traitants, sa filière se détricote, ses centres de formation ferment ou attirent de moins en moins. Les parents comme les profs dissuadent les jeunes d’intégrer des filières où on entend essentiellement parler de délocalisation et de fermetures d’usines.»

«Aujourd’hui, c’est un grand enjeu de recruter, de fidéliser, afin de développer et conserver des savoir-faire français, car il est totalement lié aux personnes qui l’incarnent.»

Selon Charles Huet, il faudrait également s’attaquer au problème des cotisations sociales payées via les salaires: «cela serait malin de faire reposer ce financement plutôt sur la consommation que sur les salaires, pour que produire en France et employer en France redevienne un peu plus compétitif».

«Si demain en France, le financement de la sécurité sociale était basculé sur la TVA, ce que l’on appelle la TVA sociale, Adidas, H & M, BMW et consorts, bien qu’importés, pourraient avec la TVA que l’on paie sur ces produits contribuer à notre modèle et permettrait de réduire les charges sociales.»

Par ailleurs, si la fiscalité, les compétences et le coût du travail pèsent lourd dans le choix d’une entreprise de se relocaliser ou de s’implanter en France, reste une variable très importante: le consommateur.

Devenir un consomm’acteur

Et pour cause, l’acte d’achat conditionne le succès d’une marque ou d’un produit. Malgré son incidence néfaste sur la santé publique et sur l’économie, la crise du coronavirus a peut-être amorcé une tendance de fond positive en matière de consommation. Une étude d’Opinion Way pour l’agence Insign, publiée dans Les Échos, indique que 81% des consommateurs seraient prêts à acheter moins en quantité pour s’offrir des produits fabriqués dans l’Hexagone. Néanmoins, «pour réindustrialiser et relocaliser, il faut être sûr des débouchés. On note que c’est surtout sur les produits du quotidien que se manifeste une forte volonté d’achat», concède aux Échos Éric Bonnet, directeur associé de l’agence de communication Insign.

​«C’est tout le sens du made in France, c’est de faire appel aux consommateurs et aux acheteurs, car il y a aussi les services achats des entreprises, les services de commande publique dans les collectivités locales. C’est eux qui financent les entreprises et qui votent à chaque fois qu’ils passent un bon de commande, avec leur argent ou l’argent du contribuable, en faveur d’un mode de production plutôt qu’un autre», souligne Charles Huet.

«Il faut concrétiser ces belles paroles sur le “Monde d’après”, les relocalisations, en achats quotidiens. Entre deux élections présidentielles, on va 150 fois faire le plein au supermarché, c’est 150 fois l’occasion de décider d’un plan de relance avec les 100 ou 200 euros que l’on consacre à son caddie familial», conclut Charles Huet.

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