France
URL courte
Par
261244
S'abonner

La fresque représentant les portraits de George Floyd et d’Adama Traoré à Stains, tour à tour soutenue, décriée, taguée et nettoyée a déchaîné les passions depuis sa création. Derrière cette commande controversée, Azzédine Taïbi, un maire communiste francilien, qui assume cette démarche «d’art, solidaire et pacifiste». Portrait.

Stains, une ville typique de la banlieue parisienne, qui truste pourtant depuis le déconfinement la Une des médias: le 18 juin dernier, une fresque géante «contre le racisme et les violences policières» y apparaissait. Azzédine Taïbi, le maire de Stains, avait commandé cette fresque à des tagueurs locaux. Il a confié à Sputnik ses raisons, qui se confondent avec sa vision de la politique de proximité. Une vision qu’il a élaborée il y a plus de trois décennies.

Membre du Parti Communiste Français (PCF) depuis février 1987, Azzédine Taïbi évoque avec un brin de nostalgie «le contexte très particulier» de son adhésion, juste avant la chute du mur de Berlin. «Les communistes français étaient traversés par une crise politique majeure», se rappelle-t-il avant d’ajouter que le PCF enregistrait peu d’affiliations. «C’était plutôt le contraire», sourit-il.

«Deux raisons ont motivé mon adhésion au PCF: la première, la rencontre avec quelques camarades communistes extraordinaires […] qui mettaient leurs convictions en actes; la seconde, c’est la mobilisation de l’époque pour la libération de Mandela et des prisonniers politiques en Afrique du Sud, qui a sensibilisé l’opinion publique française», raconte Azzédine Taïbi à Sputnik.

Cette mobilisation et «les manifs devant l’ambassade d’Afrique du Sud et des États-Unis quand on se faisait frapper et gazer» ont procuré au jeune communiste de l’époque le sentiment d’«être utile», grâce à un «combat pour la dignité humaine». Un sentiment qui semble toujours habiter le maire: «quand on combattait les injustices et les inégalités à Stains, il fallait aussi combattre les injustices vécues par d’autres peuples un peu partout dans le monde». Un universalisme qui lui vaut quelques déboires avec la justice.

Azzédine Taïbi, élu dans un fauteuil

Azzédine Taïbi, qui a conduit la liste Stains en commun et remporté l’élection municipale dès le premier tour, avec 57,88% des voix, insiste sur la «qualité première d’un militant communiste: être proche des habitants, proche du peuple, proche même de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous». Habitée jadis principalement par une population ouvrière, articulée autour de la pittoresque Cité-jardin dont l’architecture se voulait idéale, la ville de Stains change petit à petit de physionomie sous la pression démographique, à l’image de communes franciliennes limitrophes.

Azzédine Taïbi insiste surtout sur le fait qu’avoir été militant pour l’éducation populaire et animateur sur le terrain lui «a permis de tisser les liens avec tout le monde». «En tant que maire, je ne suis pas au-dessus les autres. Je suis là pour les protéger, les accompagner et soutenir mes habitants», dit-il. «La majorité municipale stanoise est d’ailleurs composée des représentants de tous les partis de gauche (PCF, PS, EELV, Comités d’initiative citoyenne et France Insoumise).»

«Je ne suis pas seulement les schémas de gestion de ville, de l’approche administrative», assure Azzédine Taïbi.

Et la fresque de Stains représentant les portraits de George Floyd et d’Adama Traoré, au cœur de la polémique depuis sa création, est l’un des «combats menés avec la population» par le maire communiste. Ni la mise en demeure par le préfet de Seine–Saint-Denis d’effacer l’adjectif «policières», ni le taguage de l’image revendiqué par un groupe nationaliste, ni les menaces de mort n’ébranlent la détermination du maire de se battre «pour qu’il n’y ait aucune violence au sein de l’institution policière».

Pacifiste… mais guerrier culturel?

Sa motivation est double: «éviter l’injustice et ne plus avoir de victimes de violences policières, mais aussi pour protéger la police». Pour l’élu local, la police républicaine «doit protéger tout le monde et refuser en son sein les quelques individus qui pratiquent des violences qui ne sont secrètes pour personne. Et qui en plus pratiquent, à part des violences policières, une forme de racisme

«Ceux qui me condamnent sur le sujet ne respectent pas la République et respectent encore moins la police et la démocratie. Je le fais parce que je sais qu’au sein de la police, il y a des policiers sérieux, honnêtes, intègres et qui veulent agir en tant que mission de service public pour les habitants», insiste Azzédine Taïbi.

Néanmoins, la popularité dont jouit le maire de Stains grâce au parfum de scandale autour de la fresque ne l’empêche pas de s’atteler aux «questions importantes de l’éducation, de l’emploi, du logement, des rencontres avec la population». M. Taïbi assure qu’il jouit du soutien de certains élus et maires, mais qui lui conseillent de «rester discret» et «ne pas prendre de risques». Mais de tels conseils le révoltent: «Se taire, c’est cautionner!»

«Il y a des injustices qu’on ne peut pas accepter! s’exclame Azzédine Taïbi. Je suis modestement un élu sur le terrain. Grâce à ça, je mesure à quel point les inégalités et les injustices existent. Il est de ma responsabilité d’en parler haut et fort, mais pour trouver des alternatives et des issues collectives.»

Le maire a donné «carte blanche» pour la fresque aux «grapheurs, quelques jours après l’assassinat de Georges Floyd et quelques jours avant une manifestation organisée par le comité Justice pour Adama», dont il fait partie, pour «illustrer et immortaliser ce combat».

«J’assume totalement. Si je le fais, c’est pour mettre en lumière la question des violences policières et créer un débat. On le fait à travers de l’art, tant mieux: il n’y a pas plus solidaire et pacifiste! C’est une réponse contre la violence. Mais on ne peut pas avoir la paix s’il n’y a pas de justice et de vérité», précise Azzédine Taïbi, reprenant le slogan du comité Justice pour Adama.

Ainsi, le maire veut-il «réconcilier et redonner un lien fort entre les quartiers populaires, ses habitants et la République» et assure que «si ce fossé existe, c’est parce que pendant trop longtemps, les gouvernements qui se sont succédé ont fermé les yeux sur les injustices insupportables, qu’on ne peut plus accepter.»

«C’est mon rôle d’ouvrir cette brèche, d’inviter au débat et à la réflexion, d’inviter à changer de modèle de société. Ce n’est pas un syndicat de police qui doit nous dicter ce qu’on doit faire. La police est au service des habitants, elle n’est pas au service du pouvoir. C’est important de le dire», conclut Azzédine Taïbi.

S’affichant comme «étant profondément républicain», Azzédine Taïbi refuse l’idée «de laisser la haine s’installer» et prépare à la rentrée «une table ronde qui pourrait réunir des policiers, leurs syndicats, la population, des associations, différents services de l’État pour échanger et trouver des solutions collectives et réconcilier les habitants de nos quartiers populaires avec la République.»

Lire aussi:

Plusieurs explosions entendues à Minsk
«Une catastrophe pour la France»: un chef des urgences évoque un possible reconfinement
Premier mort lors des manifestations à Minsk
Tags:
racisme, violences policières, fresques, Stains
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook