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250 livreurs sans-papiers, pédalant pour la plateforme de livraison de repas Frichti, sont en grève depuis début juin pour obtenir leur régularisation. Si les syndicalistes se félicitent d’une avancée, le collectif des livreurs autonomes reste inquiet. Un dossier épineux.

Malgré l’annonce de la fin «d’un mois et demi de conflit», la situation des coursiers sans-papiers employés par le livreur de repas à domicile Frichti n’est pas aussi enviable qu’ils l’espéraient. «40 gars sont restés hors circuit et on se bat pour eux», résume Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) au micro de Sputnik.

L’«affaire» a éclaté le 1er juin, quand un article de Libé a révélé la situation des sans-papiers travaillant pour Frichti. Deux jours plus tard, les livreurs recevaient un mail les prévenant qu’il leur serait désormais nécessaire de présenter un titre de séjour en règle pour accéder au «hub» de livraison. Les manifestations ont commencé 48 heures plus tard et un groupe de 250 personnes s’est mis en grève.

Mardi 21 juillet, une grande réunion a été organisée pour les 250 livreurs concernés dans une salle couverte au Stade de France, à l’invitation de la CGT. Mais une quarantaine de personnes n’ont pas pu entrer… et donc s’inscrire sur les listes des requérants.

La CGT satisfaite: «plus de la moitié» des livreurs en voie de régularisation

Didier Del Rey, Secrétaire de la CGT Commerce Paris, présent à cette réunion, s’est dit «satisfait» des solutions proposées et de l’accord obtenu dans l’intérêt des grévistes, dont il ne souhaite pas dévoiler les clauses. Seul bémol: il «aurait souhaité beaucoup plus de régularisations pour les autoentrepreneurs de Frichti.»

«On aurait pu faire mieux, mais c’est un bon début. L’État a complètement refusé de régulariser ces personnes en qualité d’autoentrepreneur», souligne Didier Del Rey au micro de Sputnik.

Par contre, l’État s’est dit prêt à régulariser ces sans-papiers sur la base de «l’ordonnance Valls», une circulaire éditée en novembre 2012 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, qui précise les conditions d’examen des demandes d’admission exceptionnelles de séjour. Une condition est posée dans ce cadre: les intéressés doivent trouver un emploi, avec un contrat de travail à durée indéterminée et une fiche de paie.

«Il s’agit d’une “potentialité de régularisation”, puisqu’elle est assujettie au fait de trouver un CDI. Or, un CDI à notre époque, ce n’est pas évident. Donc, ce n’est pas une victoire», rétorque Jérôme Pimot.

D’après les témoignages des participants à la réunion, ceux dépourvus de CDI se sont vus «offrir» une indemnisation de 1.400 euros. Une offre jugée «machiavélique» par le CLAP: en contrepartie, accusent-ils, Frichti leur a fait signer un document les engageant à «ne plus traquer, critiquer ou corrompre l’image de Frichti sous peine de poursuites et d’une amende de 3.000 euros», explique Jérôme Pimot.

«Pour un migrant sans papiers qui a peur de chaque képi, c’est une situation de rapport de forces: une menace qui pousse à signer sans lire. On ne leur a donné ni le temps ni les moyens de lire ce document. C’était un raccourci à la Faust: “signez ça, vous aurez 1.400 euros”», s’insurge Jérôme Pimot.

L’Ivoirien Ibrahim Abdelkader Traoré, surnommé par ses collègues coursiers «La Machine», représente les livreurs-grévistes de Frichti qui se battent pour obtenir des papiers. «On envisage une coopérative avec Frichti, pour accompagner plus de la moitié [des sans-papiers grévistes, ndlr] dans leur régularisation. Plus de la moitié, c’est déjà bon pour nous! Le combat continue», se félicite M. Traoré au micro de Sputnik.

Une coopérative de livreurs à vélo, la solution?

L’idée de créer une coopérative sur le modèle de celle existant dans la région de Bordeaux, semble séduire la CGT, qui compte sur l’initiative des livreurs.

«Pour le moment, l’État a accepté de délivrer à plus de la moitié des grévistes des récépissés renouvelables tous les six mois, sur une durée maximale de deux ans, à certaines personnes qui seront convoquées entre les 4 et 14 août à la préfecture. Comme ça, ils pourront trouver du travail ou, autre variante, de se mettre en coopérative pour vendre leurs prestations à Frichti», détaille Didier Del Rey.

De toute façon, comme le signale le syndicaliste, «il est hors de question que Frichti fasse des embauches», mais la plateforme de livraison «serait éventuellement cliente de cette coopérative. Les discussions sont en cours».

Le représentant du syndicat souligne que «pour la CGT, ces discussions et la légalisation des autoentrepreneurs via l’ordonnance Valls est une grande première». Pour les personnes qui vont obtenir leur récépissé, ce qui reste encore «un système C», le défi est maintenant de trouver n’importe quel autre travail:.

«J’ai confiance dans le fait qu’ils trouveront du travail. Ils sont très motivés. Ce sont des personnes qui ont envie de travailler. Ce ne sont pas de fainéants. Et ils ont envie d’avoir les droits comme tous les citoyens français», veut-il rassurer.

«Je pense que ce statut est mérité pour ces gens qui travaillent, confirme à Sputnik Ibrahim Abdelkader Traoré. Et la décision sur les candidats sera prise par ceux qui vont nous “accompagner” de la part de Frichti», en ajoutant qu’«un chiffre d’affaires s’ajouterait peut-être» aux critères d’éligibilité des dossiers soumis à la préfecture.

Éligibilité à la régularisation: critères et quotas

D’après les informations communiquées par le CLAP, les personnes qui n’ont pas pu assister à la fameuse réunion de négociations pourraient bénéficier d’une offre du ministère de l’Intérieur: la possibilité de régulariser 52% des livreurs qui justifieraient de deux années de présence sur le sol français et de 9.000 euros de chiffre d’affaires sur l’année 2019 (ou de 10.000 euros, si moins de deux ans de présence).

Les livreurs qui n’ont pas pu entrer dans la salle ont contacté le CLAP pour bénéficier de cette offre. Mais ils ont depuis été accusés «d’opportunisme» par les autres, qui ont dû répondre à des critères plus sévères:

«Ils m’ont montré leurs factures et leurs applications: certains bossent depuis trois ans chez Frichti. Ils se sont sentis trahis, clame Jérôme Pimot. Le ministère, Frichti et la CGT gagnent sur tous les tableaux: une “majorité administrative” de 52% donne une bonne image de “plus de la moitié” de régularisations, en même temps que l’autre moitié déçue est “minoritaire” et n’a rien à dire».

Voilà maintenant le CLAP reparti en lutte pour les 40 livreurs laissés sur le bas-côté: «Il va falloir recommencer. On refait des listes. On ne peut pas avoir et des critères et des quotas. Sauf si on essaye de cacher des magouilles derrière ces arguments», assure le co-fondateur du CLAP.

«C’est une demi-victoire en demi-teinte! Un quart de gens se retrouvent sur le carreau! Le CLAP continue de soutenir ces gens laissés pour compte, avec l’aide de l’avocat Kévin Mention et de l’Union syndicale SUD Solidaires», s’enflamme Jérôme Pimot.

Pour ceux qui voient la perspective d’une régularisation se rapprocher, l’avenir est désormais plus rassurant: «Au moment de la grève, quand on n’avait plus rien, rien à manger, Marilyne Poulain [pilote du Collectif Immigration de la CGT, ndlr] nous a vraiment soutenus. Nous lui tirons notre chapeau. Grâce à eux, notre combat est arrivé à un niveau que l’on n’avait jamais espéré», clame M. Traoré. «Les mesures d’accompagnement de ces personnes visent à améliorer leurs conditions de vie, pour qu’ils soient moins dans la précarité», insiste «La Machine».

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Tags:
CGT, légalisation, sans-papiers, livraisons, repas
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