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«L’ensauvagement» de la France, que dénoncent de nombreux observateurs, est-il une réalité? Même au sein du gouvernement, le sujet oppose le ministre de l’Intérieur au Garde des Sceaux. Que disent les chiffres? Pour cet été, ils révèlent clairement une augmentation de l’insécurité. Analyse-choc.

«L’ensauvagement, c’est un mot qui développe le sentiment d’insécurité. Pire que l’insécurité, il y a le sentiment d’insécurité.»

Invité de la matinale d’Europe 1 le 1er septembre, Éric Dupond-Moretti a joué une partition bien différente de celle de son collègue, Gérald Darmanin.

Alors qu’il était interrogé sur la réalité de la délinquance dans le pays, le garde des Sceaux s’est habilement désolidarisé du locataire de la place Beauvau. Le ministre de l’Intérieur avait lancé, lors d’une interview donnée au Figaro au cœur de l’été, qu’il fallait «stopper l’ensauvagement d’une partie de la société.»

«Je ne le reprends pas, c’est une question de sensibilité, chacun utilise les mots qu’il veut utiliser», a déclaré Éric Dupond-Moretti avant d’ajouter que «le ministre de l’Intérieur, c’est le ministre de l’Intérieur.»

L’emploi du terme «ensauvagement» a notamment été popularisé par l’essayiste à succès Laurent Obertone, auteur du remarqué «La France Orange mécanique», paru en 2013 aux éditions Ring. Dans cet ouvrage, l’auteur dépeint une France aux prises avec une délinquance de plus en plus violente, comme si la réalité avait rejoint la fiction du chef-d’œuvre de Stanley Kubrick.

​​Repris plusieurs fois par des cadres du Rassemblement national, le mot «ensauvagement» gêne au sein de la majorité.

«Fermez le ban: il n’y a aucune polémique», a quant a lui lancé Jean Castex en déplacement à Châteauroux, dans la cadre de la rentrée scolaire. Le Premier ministre a toutefois ajouté: «le vrai sujet, en revanche, c’est bien celui de mobiliser face à la montée des violences et de l’insécurité», semblant ainsi pencher du côté de son ministre de l’Intérieur.

Une série de faits divers tragiques et ultra-violents a rythmé l’été. Du meurtre de la jeune gendarme Mélanie Lemée, renversée par un chauffard multirécidiviste le 4 juillet près d’Agen, au lynchage, le lendemain, de Philippe Monguillot, chauffeur de bus à Bayonne, en passant par l’abominable calvaire vécu par Axelle Dorier, renversée par une voiture et traînée sur près de 800 mètres dans la nuit du 18 au 19 juillet à Lyon, ces affaires ont remis l’insécurité au centre des débats.

«On sort d’un été 2020 particulièrement inquiétant, où on voit une montée quantitative des violences, mais surtout une aggravation de la violence», affirmait le 31 août dernier, sur CNews David Le Bars, le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN).

Le Figaro a récemment relevé des chiffres qui lui donnent raison. En se plongeant dans l’«état 4001», «sorte de bible statistique réunissant les plaintes des victimes et les constats de crimes et de délits réalisés par la police et la gendarmerie et transmis à la justice», comme l’explique le quotidien, il apparaît clair que les mois de juin et juillet ont été particulièrement violents en France.

«Les atteintes aux personnes (hors violences sexuelles et agressions contre les porteurs d’uniforme) ont fortement augmenté cet été, avec plus de 82.000 faits recensés en deux mois, concernant les violences non crapuleuses (hors vol). C’est une hausse de plus de 12% par rapport à la même période de l’année précédente, où l’on dénombrait 73.000 faits environ», souligne Le Figaro.
ONDRP
Coups et blessures volontaires (sur personnes de 15 ans ou plus) : cumul annuel.

Une tendance de fond, à en croire le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), qui montre que les coups et blessures volontaires sur personne de 15 ans et plus ont fortement augmenté entre 2008 et 2018.

Poignardé pour un regard

En juin 2019, Marlène Schiappa, qui officiait alors en tant que secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, déclarait:

«Les Français n’en peuvent plus des coups de couteau pour un mauvais regard. Nous ne devons plus rien laisser passer. Nous travaillerons à un livre blanc et une loi de programmation sur la sécurité intérieure.»

Force est de constater qu’un an plus tard, la situation est loin de s’être améliorée. A-t-elle empiré? La litanie de faits divers plus sordides et violents les uns que les autres permet d’en douter.

​Dans la nuit du 25 au 26 août à Strasbourg, un jeune homme âgé de 30 ans a été grièvement blessé à l’arme blanche pour une histoire de mauvais regard. Pris à partie par six hommes, il a été entaillé de l’oreille au cou.

«Dans le détail, toutes zones confondues, les coups et blessures volontaires ont grimpé de 8,5%, avec plus de 54.000 faits déclarés en deux mois, soit une moyenne de 900 agressions par jour», détaille Le Figaro.

La Dépêche relate que le 30 août, deux jeunes couples quittaient un bar de Toulouse aux alentours de 3h du matin. C’est à ce moment que deux jeunes alcoolisés les ont abordés avant de draguer lourdement les deux jeunes femmes devant leurs compagnons. S’en est suivie une bagarre qui a vu l’un des agresseurs sortir un couteau et tenter de poignarder l’une des victimes à quatre reprises, avant que son ami ne s’interpose et tente de récupérer l’arme, se blessant au passage. Résultat: deux et un jours d’ITT pour les deux victimes.

Les deux jeunes hommes ont eu de la chance, au contraire de Philippe, Axelle ou Mélanie. Comme le souligne Le Figaro, «les homicides et tentatives d’homicide ont augmenté de plus de 21% cet été, dépassant les 850 faits en deux mois, contre 700 en juin et juillet 2019». «Ces infractions parmi les plus graves ont même explosé de 95% en zone gendarmerie, passant de 150 à près de 300 faits déclarés!», ajoute le quotidien.

Les viols sont également en forte augmentation. Ils ont grimpé de 30%, pour atteindre plus de 5.300 faits en juin et juillet. Le récent viol et meurtre d’une adolescente de 15 ans à Nantes par un homme de 45 ans au très lourd casier judiciaire a ému une grande partie du pays.

La France, un «coupe-gorge»?

L’agresseur avait été libéré de prison en 2016 après avoir été condamné à 18 ans de réclusion criminelle en 2005 pour neuf viols, trois tentatives et une agression sexuelle, commis entre 2001 et 2003. Il bénéficiait d’une remise de peine avec suivi socio-judiciaire pendant dix ans. L’inspection générale de la justice a été saisie.

​Ce drame a provoqué la colère de très nombreuses personnes, pour qui la justice a failli. Ce qui n’est pas l’avis du garde des Sceaux. «À cet instant précis, on peut penser que la justice a fait le suivi», a-t-il expliqué sur Europe 1. Et d’ajouter:

«Après un drame comme celui-là, on doit se taire. Et on n’est pas obligé de faire dans la surenchère populiste.»

Gérald Darmanin reste quant à lui droit dans ses bottes. Quelques heures après le passage d’Éric Dupond-Moretti sur Europe 1 le 1er septembre, il a de nouveau, justifié son choix lexical: «On peut utiliser des mots différents. Personnellement, j’utilise le mot d’ensauvagement et je le réitère.»

«C’est un mot qui fait naître en moi des échos des années de permanence électorale, où j’ai vu des gens victimes d’actes de sauvagerie», a-t-il expliqué lors d’un déplacement à Choisy-le-Roi dans le Val-de-Marne.

D’après Le Figaro, c’est toujours une réalité pour beaucoup: «On dénombrait, par exemple, plus de 164.000 victimes de violence (hors vol) sur toute l’année 2000, pour une population de 60 millions d’habitants. Or les faits déclarés en 2019 dépassaient les 428.000 pour 66 millions d’habitants. Le taux de victimes de ces crimes et délits est donc passé de 272 pour 100.000 habitants à 645 pour 100.000 habitants. Bref, la violence (hors vol) déclarée à la justice, celle qui révèle sans doute le mieux le climat de tension dans la société, a plus que doublé en presque 20 ans!»

Éric Dupont-Moretti, lui, l’assure: «La France n’est pas un coupe-gorge!»

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Tags:
justice, banlieue, violences, délinquance, France
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