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Matignon a confirmé ce 20 octobre sa volonté de remanier l’Observatoire de la laïcité. L’organisme, chargé «d’assister le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France», est jugé incompatible avec la nouvelle ligne gouvernementale de fermeté dans la lutte contre le «séparatisme islamiste». Explications.

L’Observatoire de la laïcité (ODL) est dans la tourmente. Créé en 2007 par Jacques Chirac et Dominique de Villepin, composé de 21 membres, cet organisme consultatif est rattaché à Matignon, mais fonctionne de manière autonome. Son président, Jean-Louis Bianco, est un ancien ministre de François Mitterrand nommé par François Hollande en 2013, dont le mandat arrive à terme en avril prochain.

Officiellement, l’ODL a pour mission de «réunir les données, produire et faire produire les analyses, études et recherches permettant d’éclairer les pouvoirs publics sur la laïcité». Il peut par ailleurs «proposer au Premier ministre toute mesure qui lui paraît permettre une meilleure mise en œuvre de ce principe», ainsi que le développe l’organisme sur son site.

Sauf que, dans les faits, l’Observatoire est souvent épinglé pour sa vision partisane et complaisante de la laïcité. Dès sa nomination à la présidence de l’organisme, en 2013, Jean-Louis Bianco faisait ainsi part dans Le Monde de sa préoccupation face à «la montée évidente de l’islamophobie dans notre pays».

Interrogée par Sputnik, Élisabeth Lévy, directrice de la rédaction du magazine Causeur et auteur notamment de La gauche contre le réel (Éd. Fayard), se réjouit du ménage annoncé à la tête de l’Observatoire de la laïcité, considérant ainsi que Nicolas Cadène, le rapporteur général de l’institution, n’a fait que «saper la laïcité qu’il était supposé défendre.»

«Symboliquement, confier la défense de la laïcité à un organisme qui n’aime pas la laïcité ou qui du moins en a une protection “molle du genou”, c’est un peu ennuyeux. […] Quand on entend le CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France, ndlr] nous expliquer qu’il entretient de bonnes relations avec l’Observatoire de la laïcité, il y a de quoi s’interroger», ironise Élisabeth Lévy au micro de Sputnik.

Autre exemple assez évocateur: dans la foulée des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher en 2015, l’Observatoire avait formulé 11 propositions pour «renforcer la cohésion nationale», dont certaines ont été reprises par le Premier ministre, comme le recrutement d’aumôniers musulmans dans les prisons. À plusieurs reprises, des membres de l’Observatoire se sont déclarés contre le refus de menus sans porc au nom de la laïcité, ou encore contre l’interdiction du port du voile à l’université.

Les sympathies troubles de l’Observatoire de la laïcité pour le CCIF

Ce lundi 19 octobre, Le Point révélait que le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Nicolas Cadène, lui aussi socialiste et proche de Ségolène Royal, serait remplacé dans les jours qui viennent à la demande de Matignon. Jean Castex devrait prochainement recevoir Jean-Louis Bianco pour lui faire part de cette décision. En cause, les prises de position ambiguës de Nicolas Cadène, plus prompt à dénoncer l’islamophobie en France que la montée de l’islamisme.

Dans un mémo interne dévoilé par Le Point, Matignon justifie ainsi sa décision: «Aujourd’hui, les ennemis de la République développent une action diffuse et insidieuse de contestation de nos lois et de nos valeurs. Ils endoctrinent notre jeunesse et véhiculent des idéologies séparatistes. Oui, l’Observatoire de la laïcité doit évoluer, parce qu’on ne peut pas se contenter de rapports et de guides pédagogiques pour accompagner l’action du gouvernement».

Si cette décision est saluée par Élisabeth Lévy, celle-ci se demande «pourquoi on a attendu autant de temps avant de s’étonner» des prises de position ambiguës des dirigeants de l’Observatoire.

«Ce qui était scandaleux, c’était de nommer Jean-Louis Bianco à la tête de cet Observatoire. Nicolas Cadène, quant à lui, s’est illustré à de nombreuses reprises en défendant les islamistes plutôt que les victimes de ces derniers et en nous parlant d’islamophobie à tout bout de champ», assène-t-elle.

Nicolas Cadène défendrait ainsi une vision dite «apaisée» de la laïcité, a contrario de la ligne intransigeante fixée par Manuel Valls lorsqu’il était Premier ministre. Mais cette vision «assouplie» ne se fait pas sans compromissions. En 2016, après l’attentat de Nice, Nicolas Cadène fait ainsi partie des signataires d’une tribune contre le terrorisme, également signée par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), aujourd’hui menacé de dissolution par le ministre de l’Intérieur. Une tribune également signée par le rappeur Médine, auteur d’une chanson nommée Jihad ou d’une autre, Don’t Laïk, dans laquelle il s’en prend à la laïcité en ces termes: «Crucifions les laïcards comme à Golgotha».

L’ODL devrait faire «respecter les lois de la République et non l’épiderme fragile des imans de comptoir»

Interrogé par Sputnik, Joseph Macé-Scaron, auteur de L’horreur religieuse (Éd. Plon), approuve lui aussi la volonté du gouvernement d’écarter la direction bicéphale Bianco-Cadène à la tête de l’ODL. L’écrivain et essayiste considère ainsi que «l’organisme doit être un véritable lanceur d’alerte et non un étouffoir comme l’ont fait Jean-Louis Bianco et son séide Nicolas Cadène». Pour lui, «la première chose à respecter en France, ce sont les lois de la République et non l’épiderme fragile des imams de comptoir.»

«À la fin, cet Observatoire était l’Ephad politique de Bianco, grand fossoyeur de la gauche, qui est parvenu à recréer à l’image de son ancien maître [François Mitterrand, ndlr], une “affaire de l’Observatoire” [allusion au faux attentat de l’Observatoire commandité par François Mitterrand en 1959, ndlr] et un marchepied électoral pour les ambitions gardoises de Cadène», dénonce Joseph Macé-Scaron.

Dans une tribune publiée par Libération le 15 novembre 2015, intitulée «Nous sommes unis», on retrouvait déjà les signatures de Nicolas Cadène et de Jean-Louis Bianco apposées à celles de Médine et de Samy Debbah, président du CCIF, lui-même proche de la mouvance des Frères musulmans*. L’implication du duo de tête de l’Observatoire de la laïcité dans cette tribune avait alors suscité l’ire de Manuel Valls, qui s’était exprimé à ce sujet lors du dîner annuel des Amis du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) le 18 janvier 2016. «L’Observatoire ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité. Il doit être clair sur les appels que l’on signe: on ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme, avec des organisations que je considère comme participant d’un climat nauséabond, ça n’est pas possible».

En août 2016, Cadène prenait position contre les arrêtés municipaux anti-Burkini, attaqués en justice… par le CCIF, lui encore. «Cet arrêté renforce la stigmatisation des personnes de confession musulmane. L’interdiction du voile intégral dans l’espace public repose, elle, sur un motif de sécurité publique, le principe de laïcité ne peut pas être invoqué pour justifier l’interdiction du burkini», justifiait-il ainsi dans 20 minutes.

«Éviter de confronter le discours religieux au savoir scientifique»

En 2016, l’Observatoire de la laïcité allait encore plus loin et publiait un livret sur l’école, intitulé «Difficultés et contestations autour de l’enseignement laïque des faits religieux». L’Observatoire faisait plusieurs recommandations à l’attention des enseignants du «fait religieux» en classe. L’une en particulier retient l’attention: il est ainsi conseillé aux professeurs d’«éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques, il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité.»

Si la formulation se veut prudente et pleine de circonvolutions, le message n’en est pas moins clair: aux enseignants, il est vivement recommandé d’éviter de heurter les sensibilités des jeunes croyants. La théorie de l’évolution, à ce titre, ne devrait pas être présentée comme une évidence rationnelle, mais comme une simple hypothèse, au motif qu’il ne faudrait pas «établir une supériorité» de la connaissance scientifique sur la croyance religieuse.

Des dérives qui n’empêchent toutefois pas une partie de l’opinion de maintenir sa confiance à Jean-Louis Bianco et à Nicolas Cadène. La Ligue de l’enseignement, la Ligue des droits de l’homme et la Fédération nationale de la libre-pensée ont ainsi publié ce mardi 20 octobre un communiqué commun pour soutenir Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène. «À un moment où la laïcité est trop souvent réduite à des slogans, les analyses concrètes proposées par l’Observatoire de la laïcité permettent de la faire vivre.»

Encore faudrait-il savoir de quelle «laïcité» il est question ici. Pour Joseph Macé-Scaron, le terme de laïcité ne peut souffrir d’aucune politisation, dans un sens ou dans un autre:

«La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle n’a pas besoin d’être qualifiée. Elle n’a besoin que de conviction et de courage. C’est, dans ces temps sombres, ce qui manque le plus. Au fond, la question est simple: sommes-nous, aujourd’hui encore, capables de défendre les valeurs universelles contre les régressions identitaires?», s’interroge l’écrivain.

Dans une tribune parue mardi 20 octobre dans Libération, un collectif d’universitaires salue à son tour «le travail salutaire de Jean-Louis Bianco et de Nicolas Cadène à la tête de l’Observatoire de la laïcité, tant il est considérable et palpable sur le terrain». Pour les signataires, il est même «absolument indispensable que ce travail continue et soit publiquement soutenu par les pouvoirs publics contre les injustes attaques et les tentatives de déstabilisation dont il fait l’objet, en particulier venant –entre autres– de courants identitaires».

Un «courant identitaire» qui serait représenté par Jean Castex, Jean-Michel Blanquer et Marlène Schiappa, donc.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Collectif contre l'islamophobie en France, Emmanuel Macron, islamisation, islam, islamisme, Manuel Valls, Jean Castex, laïcité
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