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Le leader de la France insoumise l’a annoncé ce dimanche 8 novembre sur TF1: pour la troisième fois consécutive, Mélenchon se présentera aux Présidentielles. Peut-il mobiliser comme en 2017 et réussir l’union de la gauche? Rien n’est moins sûr, si l’on en croit Djordje Kuzmanovic, l’un de ses conseillers lors de la campagne de 2017. Explications.

«J’ai un programme, une équipe prête à gouverner. 2022, c’est le moment de changer.» Comme on s’y attendait, Jean-Luc Mélenchon sera bien candidat à la Présidentielle de 2022.

L’annonce s’est faite dimanche soir sur le plateau du «20h» de TF1 et n’a surpris personne. Il y a encore quinze jours pourtant, le président du groupe LFI à l’Assemblée nationale entretenait un vrai-faux suspens autour de sa candidature. «Je dois terminer de consulter beaucoup de gens qui m’importent et qui m’intéressent, sur ce que je dois faire […] moi-même, j’ai beaucoup hésité, et j’hésite encore […] Je vais avoir 70 ans l’été prochain, ma carrière n’est plus une préoccupation», avait-il ainsi assuré le 26 octobre dernier sur France Inter.

Le député des Bouches-du-Rhône a néanmoins posé une condition à sa candidature: l’obtention de 150.000 «parrainages citoyens», lesquels devraient être une formalité au vu des sept millions de voix obtenues en 2017. À l’heure de l’écriture de ces lignes, le futur candidat avait déjà recueilli près de 85.000 signatures.

Pour autant, une question subsiste: Jean-Luc Mélenchon peut-il reproduire l’élan de la campagne de 2017, à l’issue de laquelle il a obtenu 19,6% des suffrages et plus de sept millions de voix, manquant de peu la qualification au deuxième tour?

Interrogé par Sputnik, Djordje Kuzmanovic, conseiller de Jean-Luc Mélenchon pour les questions internationales et de Défense lors de la campagne de 2017, se montre catégorique: «Non. Aucune chance». Lui qui a quitté La France insoumise en 2018 pour fonder son propre parti, République souveraine, précise: «Entre 2013 et 2017, Jean-Luc Mélenchon s’était beaucoup tempéré et assagi, il était devenu présidentiable. Tout cela s’est effondré avec l’affaire des perquisitions en 2018.»

Une image écornée

Le 16 octobre 2018, policiers et magistrats étaient venus mener une perquisition au siège de LFI dans le cadre de deux enquêtes préliminaires du parquet de Paris, l’une sur les comptes de la campagne présidentielle de 2017 et l’autre sur les conditions d’emploi des assistants d’eurodéputés de LFI.

Plusieurs membres de la France insoumise s’étaient interposés. Ulcéré, Jean-Luc Mélenchon avait notamment bousculé un représentant du parquet et un policier, criant «la République c’est moi!» ou encore «ma personne est sacrée». Des «actes d’intimidation envers un magistrat et un dépositaire de l’autorité publique» qui lui ont valu trois mois de prison avec sursis et 8.000 euros d’amende dans une décision rendue par le tribunal correctionnel de Bobigny en décembre 2019.

Mais surtout, la scène semble avoir dégradé l’image de Jean-Luc Mélenchon auprès du plus grand nombre. 54% des Français se disaient inquiets de Jean-Luc Mélenchon en octobre 2018, donc au lendemain de cette affaire, contre 39% avant le premier tour de l’élection présidentielle. Pire encore, ils n’étaient plus que 41% à estimer qu’il «est proche des préoccupations des Français», contre 76% en 2017. Pour l’IFOP, cette séquence des perquisitions a été perçue comme une véritable «rupture d’opinion».

Plus récemment, dans un sondage paru le 24 septembre dernier, le même institut avance que seuls 22% des Français considèrent que le député des Bouches-du-Rhône a «la stature d’un Président de la République». Ils étaient 46% à le penser en avril 2017, à quinze jours du premier tour de la Présidentielle.

Ce que confirme d’ailleurs Djordje Kuzmanovic, qui estime que Jean-Luc Mélenchon aura du mal à s’en remettre: «Pour beaucoup de gens, le Président de la République, c’est celui qui rencontre d’autres chefs d’État et qui possède le bouton de l’arme nucléaire. Avec les perquisitions, Jean-Luc Mélenchon est passé pour un excité et un énervé, et ça lui coûte encore cher aujourd’hui.»

«L’assassinat de Samuel Paty a encore plus “cornerisé” LFI»

L’autre inflexion majeure depuis 2017 concerne la position de Jean-Luc Mélenchon sur la laïcité. Taxés d’«islamo-gauchisme» par les ministres Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer, les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon ont ainsi été accusés de «complaisance» vis-à-vis de l’islam politique. En cause notamment, la participation du groupe parlementaire LFI au grand complet à la «marche contre l’islamophobie», organisée en novembre 2019 par le Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), une association aujourd’hui menacée de dissolution par le gouvernement suite à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine.

Djordje Kuzmanovic voit là un reniement des convictions laïques de l’ancien ministre de Lionel Jospin. Pour lui, «l’assassinat de Samuel Paty a encore plus “cornerisé” LFI». La participation à cette marche «organisée par le CCIF et des organisations fréristes leur est revenue en plein visage.»

«Le succès de Jean-Luc Mélenchon en 2017, c’est d’avoir incarné une gauche républicaine, héritière de Jaurès et de Clemenceau. Ses positions plus que douteuses sur la laïcité et ses compromissions électoralistes avec certaines personnes fricotant avec l’islamisme vont être dures à rattraper», assure Djordje Kuzmanovic au micro de Sputnik.

La mise en avant de la députée LFI Danièle Obono, proche du Parti des indigènes de la République (PIR) de Houria Bouteldja, n’a fait que confirmer le virage «antiraciste» des Insoumis, au détriment de la ligne laïque et universaliste qui était privilégiée jusqu’alors au sein du parti.

À en croire Djordje Kuzmanovic, ce changement de cap s’expliquerait avant tout par des motifs électoralistes. «Éric Coquerel a théorisé ce qu’il a manqué à Mélenchon en 2017: les 600.000 voix qui faisaient défaut se trouveraient dans les “quartiers populaires”.» Raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis s’échineraient à «draguer» l’électorat des quartiers à forte population immigrée ou descendante d’immigrés.

«En essentialisant le vote des quartiers populaires et le soi-disant vote musulman, les Insoumis font une grande erreur d’analyse», prévient toutefois le président de République souveraine.

L’ancien membre de LFI relate d’ailleurs un épisode qui en dit long sur le sujet. «En 2018, l’université d’été de La France insoumise organise un cours sur la laïcité, dispensé par un philosophe spécialiste de la question, Henri Peña-Ruiz. Un an après, Taha Bouhafs était invité seul, sans Henri Peña-Ruiz». La raison? Le philosophe avait alors défendu l’idée selon laquelle «on a le droit d’être islamophobe, car c’est une mise en cause d’une religion, et non des personnes pour ce qu’elles sont.»

Taha Bouhafs avait alors ressorti son propos sur Twitter, isolant le passage «on a le droit d’être islamophobe», sans rappeler le contexte. Devant la polémique, «La France insoumise s’était fendue d’un communiqué très négatif envers Henri Peña-Ruiz», rappelle Djordje Kuzmanovic.

À gauche, «sur son nom, il n’a aucune chance de fédérer»

Enfin, l’autre difficulté pour le chef de file de LFI, et pas des moindres, consistera à composer avec les candidatures qui s’annoncent nombreuses à gauche. Car «sur son nom, il n’a aucune chance de fédérer», analyse Djordje Kuzmanovic. Autrement dit, une union des gauches autour d’une candidature commune est impensable en l’état actuel des choses. C’est peut-être la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon s’annonce aussi tôt dans la course à la présidentielle.

Il est d’ores et déjà acquis que le Parti communiste français (PCF) présentera son propre candidat. «Jean-Luc Mélenchon a fait son choix. Je le respecte. Les communistes feront le leur en temps voulu», a ainsi réagi Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste. Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, s’est quant à lui étonné du timing choisi par M. Mélenchon pour annoncer sa candidature, alors que la France traverse une double crise sanitaire et sécuritaire. «Est-ce que vous pensez que c’était le bon moment? En pleine crise sanitaire, économique, sociale, avec le terrorisme à son degré maximal d’alerte?», a-t-il fait mine de s’interroger sur LCI ce lundi 9 novembre.

Restent enfin les écologistes d’Europe-Écologie-Les-Verts, devenus une force politique crédible depuis leurs bons scores lors des dernières élections européennes et municipales. À l’heure actuelle, trois candidats sont déclarés pour l’investiture du parti: Yannick Jadot, Éric Piolle et Sandrine Rousseau. Mais la primaire n’a pas encore de date arrêtée.

Dépasser les divisions de la gauche, rassurer un électorat sceptique sur sa capacité à devenir Président de la République, faire oublier ses égarements communautaristes: c’est peu dire que les dix-huit mois de campagne s’annoncent chargés pour Jean-Luc Mélenchon.

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Tags:
laïcité, Djordje Kuzmanovic, Eric Coquerel, Présidentielle France 2022, La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon
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