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Si la politique d’expulsion des étrangers radicalisés est une priorité de l’exécutif, elle se heurte à des obstacles, notamment avec les pays concernés. Elle fait aussi l’impasse sur les islamistes français et sur les nouveaux modes de radicalisation, difficilement détectables. Analyse de Philippe d’Iribarne, sociologue et anthropologue.

471 étrangers fichés S pour radicalisation reconduits à la frontière depuis 2017, c’est le nombre d’expulsions inédit sous la présidence d’Emmanuel Macron dont s’est félicité Gérald Darmanin auprès du Parisien, le 15 novembre dernier. Pourtant, le ministre de l’Intérieur a bien dû concéder que certains obstacles freinaient les renvois massifs de ressortissants étrangers dangereux.

Le premier d’entre eux, d’ordre juridique et diplomatique, concerne la nationalité des mis en cause. Certains pays, notamment l’Algérie ou le Maroc, malgré leur volonté affichée de coopérer avec les autorités françaises contre les réseaux terroristes, se montrent réticents à l’idée d’un retour d’individus qu’ils jugent s’être radicalisés sur le territoire français. Au terme d’une série de déplacements au Maghreb, le locataire de la place Beauvau n’a rencontré qu’une adhésion de principe à l’accueil des potentiels expulsés: les gouvernements concernés désirent avant tout vérifier les listes soumises par la France.

Chantage aux visas, une solution suffisante?

Le même jour que l’interview du ministre, Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes, évoquait lors du «Grand rendez-vous» d’Europe 1, la possibilité de réduire l’attribution de visas aux pays qui refuseraient un retour de leurs citoyens radicalisés. Une solution qui nécessite un appui de l’ensemble des pays européens, loin d’être acquis.

En tout état de cause, l’expulsion d’islamistes étrangers ne constitue que la partie émergée de la lutte contre la radicalisation: que faire en effet des citoyens français en rupture de ban qui, eux, ne peuvent être expulsés? Les mesures du gouvernement ne concernent pas non plus les binationaux, car «il n’y a que des étrangers en situation irrégulière par nature, qui ne sont pas binationaux. Les binationaux restent sur le territoire national. Ils sont aussi Français», affirmait Gérald Darmanin le 13 novembre sur France Info, balayant ainsi l’option de déchoir de leur nationalité certains radicaux.

Une menace terroriste aujourd’hui endogène

Enfin, dernier aveu d’impuissance: l’impossibilité actuelle d’anticiper les passages à l’acte ni même les radicalisations, qui ne semblent désormais plus seulement être le fruit d’un lent processus idéologique, commandité par des mouvements djihadistes à l’étranger. Il s’agirait davantage du résultat de «pressions» provenant «d’officines islamistes, d’associations militantes» présentes sur le sol français, selon le ministre.

Un constat édifiant qui explique en partie pourquoi ni l’assassin de Samuel Paty ni l’assaillant de Nice n’étaient fichés par les services de renseignement. Cette mutation du terrorisme s’observe depuis quelques années seulement, et s’avère difficile à anticiper, avoue le ministre de l’Intérieur au Parisien avant de préciser:

«Il faut bien voir que nous sommes confrontés à un nouveau phénomène: des personnes qui se radicalisent de façon extrêmement rapide, en quelques mois. Ce n’était pas le cas lors des attentats de 2015. […] Aujourd’hui, les services n’ont pas les moyens législatifs de lutter contre cela. Vous pouvez mettre en ligne une vidéo contre un professeur sans être poursuivi», explique Gérard Darmanin.

Comment dès lors enrayer une menace qui n’existe souvent qu’en puissance ou de manière latente? Les lois contre le séparatisme et une meilleure surveillance des contenus en ligne s’inscrivent dans cette logique préventive, mais ne suffisent sans doute pas à anticiper les passages à l’acte de personnes dont le cheminement vers l’extrémisme est déjà enclenché et silencieux.

«Nous ne sommes ni dans un état de paix ni dans un état de guerre»

Joint par Sputnik, Philippe d’Iribarne, sociologue, anthropologue et directeur de recherche au CNRS, auteur de L’Islam devant la démocratie (Éd. Gallimard) et Islamophobie: intoxication idéologique (Éd. Albin Michel), confirme que nous sommes devant une impasse évidente face à la multitude de canaux de radicalisation qui échappent facilement aux services de renseignements.

«Pendant longtemps, nous avons imaginé que les gens radicalisés étaient associés à un réseau, endoctrinés, dépendants d’organisations comme Daech* ou bien étaient des gens bons pour l’hôpital psychiatrique. Or, pour se radicaliser, il n’y a besoin d’aucune organisation, mais d’adhérer à un discours ambiant, largement relayé.»

S’il apparaît difficile de contrer es processus de radicalisations qui échappent souvent aux radars, Philippe d’Iribarne reconnaît néanmoins une certaine efficacité des mesures prises, aussi bien contre les associations séparatistes (une procédure de dissolution de l'ONG BarakaCity et du Collectif contre l'islamophobie en France) que contre les ressortissants étrangers radicalisés. Seulement, celles-ci s’avèrent malheureusement insuffisantes pour lutter contre la menace intérieure, celle des citoyens français déjà contaminés par l’islamisme et qui le propagent dans la sphère privée. Faudrait-il agir en conséquence et considérer qu’une guerre physique et idéologique est menée sur le sol français? Ce n’est pas si simple, selon Philippe d’Iribarne:

«La grande difficulté c’est que nous ne sommes ni dans un réel état de paix, dans lequel un certain nombre de règles s’appliquent aux citoyens, aux délinquants éventuellement […] ni dans un vrai état de guerre, dans lequel on ne se pose pas tant de questions et où des termes comme “intelligence avec l’ennemi” et “haute trahison” sont des réalités. Cet entre-deux est donc très difficile à gérer et surtout à nommer.»

La confusion est donc bien réelle, la difficulté à agir aussi, en témoigne la succession de lois condamnant les discours de haine, lesquels rejaillissent toujours ailleurs, comme une source intarissable. La prise de conscience d’une telle gravité et les efforts consentis par le gouvernement sont malgré tout encourageants, mais risquent encore et toujours de se heurter à de nouveaux paradigmes de radicalisation.

*Daech est une organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
islamisme, terrorisme, radicalisation, France
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