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La crise du Covid-19 a bousculé l’agenda gouvernemental, à tel point qu’Élisabeth Borne, ministre du Travail, juge que la réforme des retraites n’est plus une «priorité» pour l’exécutif. Si elle était suivie, quelles seraient les conséquences pour les finances publiques? Analyse avec les économistes Sébastien Laye et Clément Carbonnier.

La pandémie de Covid-19 aura –peut-être– eu un mérite pour Emmanuel Macron: celui de faire retomber le soufflé autour de la très décriée réforme des retraites.

Mise entre parenthèses depuis le 16 mars dernier et l’annonce du premier confinement, la retraite à points voulue par le Président de la République ne serait plus à l’ordre du jour. Ce dimanche 20 décembre sur Europe 1, Élisabeth Borne, ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion, n’a en effet pas caché que dans les circonstances actuelles, la réforme n’était plus une «priorité» pour le gouvernement.

L’urgence «est de surmonter la crise économique et sociale que l’on traverse […] Il faut être à 100% mobilisé pour répondre à cette crise et préserver les emplois», a-t-elle ajouté. Diversion ou réel abandon d’une mesure qui a jeté de nombreux Français dans la rue?

La perspective d’un abandon de la réforme des retraites –si elle se confirme– réjouit en tout cas Sébastien Laye, entrepreneur et chercheur associé en économie à l’Institut Thomas More. Il ne regrettera donc pas ce qu’il perçoit au micro de Sputnik comme une «réforme liberticide, perdant -perdant», «qui n’a jamais rien donné ailleurs».

«Le système tel qu’il existait avant n’est pas parfait et peut être amélioré, mais cette réforme aurait plutôt tendance à détériorer la situation plutôt que de l’améliorer», abonde Clément Carbonnier, professeur d’économie à l’université Paris VIII et responsable du département «politiques socio-fiscales» du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po.

Réforme des retraites: «il y a un consensus entre Macron et Macron pour la faire avant 2022»

Rien ne dit cependant que l’exécutif aurait définitivement tiré un trait sur sa mesure-phare. Dans un entretien donné au Parisien le 28 novembre, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, estimait au contraire que la réforme des retraites devait être une «priorité absolue» en vue de réduire les déficits publics entraînés par la crise sanitaire.

Faut-il voir dans cette déclaration un clin d’œil adressé aux marchés et à Bruxelles, très attentif à la situation économique du pays en cette période d’endettement croissant? Un récent article du Point, citant un «proche du dossier» de la réforme des retraites, donnait en tout cas du crédit à cette hypothèse: «Il y a un consensus entre Macron et Macron pour le faire avant 2022, car il faut qu’il montre qu’il continue à faire des réformes. Or la seule réforme qui donne de la marge de manœuvre financière et qui envoie un signal à l’Europe, c’est la réforme des retraites.»

En entretien avec Sputnik, Clément Carbonnier reste perplexe face à une telle idée. «Les pensions sont en grande partie financées en propre, par un système de transfert de fonds: il n’y a pas de problème de dette par rapport à la retraite. Légalement, c’est d’ailleurs impossible de garder les mêmes cotisations élevées, de verser moins de pensions et d’utiliser le surplus pour réduire la dette», explique ainsi notre interlocuteur.

«Capitalisme de connivence»

Sébastien Laye va même plus loin et considère que ce projet de réforme s’inscrit dans «un capitalisme de connivence, une symbiose alliant les grands groupes et la technostructure de l’État». Pour l’économiste, «le programme de Macron n’a jamais été libéral, mais au contraire jacobin, étatiste et énarchique.»

«Je crains malheureusement qu’il ne s’entête [sur la réforme des retraites, ndlr], tant pour maintenir son image de réformateur que pour mettre la main sur les réserves excédentaires des cadres et autres professions vertueuses, qui ont, eux, bien géré leurs caisses, qui sont justement les (trop) rares expériences de capitalisation dans ce pays», s’insurge l’économiste Sébastien Laye.

L’enjeu reste de taille pour l’exécutif, qui pourrait agiter le spectre d’une hausse inévitable des impôts si les réformes structurelles ne pouvaient être menées à leur terme.

«Impérities de la dépense publique»

La relance de l’économie passera-t-elle par une pression accrue sur le contribuable? Si la question n’est pas encore tranchée, celle de la gestion de la dépense publique se posera nécessairement, prévient Clément Carbonnier. «Si on veut rembourser la dette publique, il faudra soit prélever autant en dépensant moins, soit dépenser autant, mais prélever plus.»

Un constat auquel souscrit en partie Sébastien Laye, pour qui l’urgence est de «réformer l’État-providence, d’abaisser ses coûts de fonctionnement et de faire un usage différent de la création monétaire par la Banque centrale», laquelle ne fait «qu’alimenter le tonneau des Danaïdes des impérities de la dépense publique», si l’on en croit l’économiste.

Pour lui, une hausse des impôts est jugée en revanche «impossible» en l’état actuel des choses.

«À 47% du PIB, la pression fiscale est intolérable et de 10 points du PIB supérieure au niveau de nos voisins. […] Si notre croissance moyenne est de 1% sur le reste de la décennie, comme dans les années 2010, nous n’avons aucune chance de nous en sortir. À 2% en moyenne, avec une bonne restructuration de notre État, la dette reviendra rapidement en deçà des 90% du PIB», analyse Sébastien Laye.

Si elle reste conditionnée à une sortie de la crise sanitaire, la réforme des retraites n’a donc pas fini de faire parler d’elle. Pour Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale et membre de la majorité présidentielle, elle constituerait même «une excellente première réforme de deuxième quinquennat». Reste à savoir sous quelle forme elle s’invitera dans les débats parlementaires.

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Tags:
Emmanuel Macron, déficit budgétaire, dette publique, Bruno Le Maire, Élisabeth Borne, réforme des retraites
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