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Un comité de politiques, d’entrepreneurs et d’universitaires a envoyé une lettre à Emmanuel Macron, l’invitant à se repositionner sur le dossier du nucléaire iranien. Il en irait de l’indépendance de la France, de sa balance commerciale et des relations bilatérales avec l’Iran, estime Me Maneche, instigateur de cette initiative.

La politique iranienne d’Emmanuel Macron ne fait pas consensus. Un collectif d’une cinquantaine hommes d’affaires, d’élus, de chercheurs et de journalistes français ont signé une lettre ouverte adressée au Président de la République, l’enjoignant de «jouer un rôle historique dans la normalisation avec l’Iran.» Aussi, souhaitent-ils que la France ait une politique plus indépendante et plus neutre au regard des enjeux régionaux.

Le contexte de cette lettre n’est guère anodin. L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche laissait, il y a peu de temps encore, présager l’espoir de trouver un accord sur le nucléaire iranien. Or, depuis, chaque partie campe sur ses positions. Les États-Unis et l’Europe veulent que l’Iran revienne aux conditions initiales de l’accord et qu’il stoppe donc immédiatement son enrichissement en uranium, alors que l’Iran martèle qu’un accord ne sera trouvé que si et seulement si les Occidentaux commencent par lever leurs sanctions.

Résultat des courses: le dossier sur le nucléaire stagne. Ainsi, les signataires de la lettre espèrent-ils inciter Macron à rompre cette léthargie, en lui rappelant les intérêts véritables de la France dans ce dossier et l’occasion qui s’offre à elle, précise Me Baki Maneche instigateur de cette initiative.

«La France a tout à gagner économiquement et diplomatiquement sur le marché iranien. Aujourd’hui, la France n’a qu’une vision court-termiste, celle des contrats d’armement avec les pays du Golfe», résume l’avocat franco-iranien au micro de Sputnik.

L’Iran représente un marché d’environ 90 millions d’habitants, soit autant de personnes «avides d’ouverture et de commerce vers l’Occident et la France», plaide l’associé dirigeant du cabinet Ferdowsi Legal, basé à Téhéran.

Du luxe à l’aéronautique, l’Iran, pays de cocagne pour la France?

Vivant dans la région depuis une vingtaine d’années, Baki Maneche en est convaincu, l’Iran pourrait offrir un marché lucratif aux entreprises tricolores:

«Le marché français vers l’Iran pourrait représenter minimum cinq milliards de dollars par an. Ce ne sont pas les deux milliards avec l’Arabie saoudite ni les 2,7 milliards avec les Émirats. Actuellement, il y a ce qu’on appelle de la réexportation de produits français vers l’Iran. Ce sont des pays intermédiaires en quelque sorte.»

En effet, la Turquie, le Qatar, la Chine et les pays d’Asie centrale parviennent à commercer avec l’Iran. Une possibilité dont la France devrait, à en croire Me Maneche, se saisir. «Le savoir-faire français est très prisé en Iran», tient-il à rappeler, convaincu que les entreprises françaises auraient pignon sur rue si la France décidait de revenir dans l’accord et de commercer avec Téhéran.

«Avec sa population, l’Iran est 7e marché de la beauté pour le cosmétique et le luxe, c’est une opportunité en or pour la France, et on ne parle pas de contrats d’armements […] En Iran, il n’y a pas de boutiques Louis Vuitton, Dior ou Chanel.»

Jusqu’au début des années 2000, les relations économiques entre l’Iran et la France étaient au beau fixe. Il n’y a qu’à voir le parc automobile iranien pour constater les liens entre les deux pays: «aujourd’hui, 30 à 40% des voitures iraniennes sont de marque française», souligne Baki Maneche, qui va plus loin.

La France, soumise à la «la politique des contrats»

Parlant de gros contrats industriels dont Paris est friand, il souligne que les avions de ligne iraniens sont obsolètes. Téhéran comptait sur l’ouverture internationale qui devait suivre l’accord de 2015 pour renouveler sa flotte. «Airbus pourrait se positionner sur le marché», insiste Baki Maneche, estimant que «l’Iran pourrait commander 150 Airbus juste après l’accord». Il rappelle au passage que l’entreprise française compte «supprimer 15.000 postes.»

«La France ne se projette pas», regrette Me Baki Maneche, pointant du doigt que Paris n’est «ni neutre ni indépendant» dans la gestion de sa politique au Moyen-Orient. Selon l’avocat, la France serait «soumise à des contrats d’armement» avec l’Arabie saoudite et les Émirats, «s’alignant» donc sur la politique profondément anti-iranienne de ses acheteurs.

«Il y a aujourd’hui en France un lobbying assez fort, bien organisé, de certaines puissances qui ont intérêt à ce que les acteurs ne rentrent pas dans l’accord sur le nucléaire iranien [JCPoA]. Ce sont des groupes de pression à l’échelle étatique.»

Plusieurs puissances rivales de Téhéran auraient en effet tout intérêt à empêcher la signature d’un accord. Et les pressions étrangères sur la France semblent nombreuses. L’Arabie saoudite en tête cherche à éviter un tel scénario, car pour Riyad, il en va du leadership régional.

«Lorsque Macron envisage d’intégrer l’Arabie saoudite à l’accord sur le nucléaire iranien, ne pensez-vous pas qu’il répond à des intérêts étrangers?» interroge Baki Maneche.

Ainsi Riyad et Abou Dhabi joueraient-ils de «la politique des contrats» pour influencer la position française. Une pression subtile à laquelle la France aurait été trop sensible: «La France veut des contrats et elle le veut tout de suite. Ces politiques court-termistes ne s’inscrivent hélas pas dans la durée», déplore l’avocat.

Plus à l’ouest, Washington et Tel-Aviv seraient en embuscade. Et Baki Maneche d’accuser «les néoconservateurs» qui refuseraient «que la France ait une quelconque indépendance» sur le dossier iranien. L’extraterritorialité des sanctions américaines a en effet empêché les entreprises françaises de commercer avec l’Iran. Cela a été le cas pour Renault, PSA ainsi que Total. BNP Paribas en avait fait les frais en 2015, la justice américaine l’avait condamné à une amende de 8,9 milliards de dollars pour avoir contourné les embargos américains en Libye, à Cuba et en Iran. De ce fait, l’Iran s’est tourné vers l’Est et les partenaires indiens et chinois pour compenser les pertes relatives aux marchés européens.

«Cette lettre est là pour dire que la France a toute légitimité pour faire du commerce avec les deux rives du Golfe persique. Elle a sa place pour discuter avec les Iraniens et les Saoudiens. Il ne s’agit pas de faire un choix», conclut Baki Maneche.

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Emmanuel Macron, France, Iran
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