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La mairie écologiste de Strasbourg se trouve sous le feu des critiques après avoir accepté de financer le chantier de la mosquée Eyyub Sultan. Un projet porté par une organisation islamique rigoriste, réputée proche du pouvoir turc. Sur fond de potentielle «ingérence» de la Turquie en France, la polémique ne désenfle pas. Décryptage.

«La suppression de cette subvention serait une décision politique», avertit d’emblée Samim Akgönül au micro de Sputnik.

L’historien, chercheur au CNRS et professeur au Département d’Études turques de l’université Marc Bloch de Strasbourg, considère que d’un point de vue «technique et légal», «M. Darmanin a complètement tort» de vouloir revenir sur la subvention accordée par la mairie (EELV) de Strasbourg en faveur de la construction de la mosquée Eyyub Sultan. Un édifice dont la livraison est prévue pour l'automne 2022 dans le quartier de la Meinau.

«La mairie verte de Strasbourg finance une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique. Vivement que tout le monde ouvre les yeux et que la loi séparatisme soit bientôt votée et promulguée», a ainsi tweeté le ministre de l’Intérieur, en réaction à la décision du Conseil municipal de la ville d’allouer une enveloppe de 2,5 millions d’euros au financement du chantier, ce lundi 22 mars.

Dans la foulée, M. Darmanin a annoncé avoir demandé à la préfecture du Bas-Rhin de «déférer la délibération d’octroi de subvention devant le juge administratif».

«Le principe d’une subvention à hauteur de 10% du coût total du chantier d’un lieu de culte est autorisé par la municipalité de Strasbourg, qui l’a voté en 1999. L’Alsace est un concordat, donc cela est tout à fait légal. S’il y a avait un refus automatique, il y aurait eu une rupture d’égalité par rapport aux autres cultes», précise Samim Akgönül.

Difficile de donner tort au chercheur sur ce point: l’Alsace-Moselle est en effet régie par le régime concordataire de 1802 et échappe par conséquent à la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Conséquence: contrairement au reste du territoire, les cultes peuvent obtenir des subventions publiques, notamment pour la construction d’un édifice religieux. L’islam n’est pas l’une des quatre religions reconnues par ce droit, mais une délibération du conseil municipal strasbourgeois a effectivement décidé en 1999 d’adopter la même règle pour tous les cultes.

Ingérence turque?

Reste que la fédération à l’origine de ce chantier –dont le coût s’élève à 25,6 millions d’euros pour la seule mosquée Eyyub Sultan– est pour le moins sulfureuse. La Confédération islamique Milli Gorus (CIMG) est une organisation islamique et politique réputée proche du pouvoir turc, très présente en France: membre statuaire du Conseil français du culte musulman (CFCM), celle-ci gère 71 mosquées en France et compte plus de 10.000 adhérents sur l’ensemble du territoire. En janvier dernier, Milli Gorus avait refusé de signer la charte des principes de l’islam de France, à l’image du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) et de Foi et pratique, organisation proche du mouvement piétiste rigoriste Tabligh. Une décision «prévisible», estime Samim Akgönül, au vu du logiciel idéologique de l’organisation islamique:

«L’article 6 de la charte des principes de l’islam de France demande à des organisations islamiques en France de déclarer que la loi de la République est supérieure à la loi religieuse, de dire qu’il n’y aura pas de discours politique, d’utiliser la langue française et de refuser les financements étrangers: c’est tout le contraire de la raison d’être de Milli Gorus! Leur refus de signer cette charte est donc compréhensible et attendu: ils vont certainement attendre les instructions d’Ankara», analyse le chercheur au CNRS.

Les liens entre Milli Gorus en France et le régime turc font craindre le risque d’immixtion d’Ankara, alors qu’Emmanuel Macron a mis en garde ce mardi 23 mars contre les «tentatives d’ingérence [de la Turquie, ndlr] pour la prochaine élection.»

«En Turquie, cette organisation est un mouvement politique qui possède un parti et qui présente des candidats aux élections», souligne Samim Akgönül. «C’est même l’un des mouvements politiques islamiques les plus anciens en Turquie, qui apparaît dès les années 1960; c’est aussi l’une des plus anciennes associations implantées en France, depuis les années 1970», ajoute l’universitaire spécialiste de la Turquie.

​Pour autant, notre interlocuteur refuse de parler d’«ingérence» dans le cas de Milli Gorus avec la construction de la mosquée Eyyub Sultan: «Ce n’est pas plus une ingérence turque que ne l’est de la part de la Russie la cathédrale orthodoxe de Strasbourg, par exemple», lance-t-il, bravache.

«Milli Gorus défend un islam politique»

En Allemagne, l’organisation est toutefois entièrement contrôlée par l’AKP (parti politique dont le président fondateur n’est autre que Recep Tayyip Erdogan lui-même) et par l’organisme étatique Diyanet, chargé d’administrer le culte musulman sunnite en Turquie.

Souvent présentée comme proche des Frères musulmans* et des frères Tariq et Hani Ramadan (petits-fils du fondateur des Frères musulmans*, l’Égyptien Hassan El-Banna), Milli Gorus n’a pas bonne presse en France. Dans les colonnes du Monde ce mardi 23 mars, on apprend par exemple que «l’entourage du ministre» de l’Intérieur estime que l’organisation est «à caractère islamiste» et «ne condamne ni l’islam politique, ni l’homophobie, ni l’apostasie». «C’est vrai que Milli Gorus défend un islam politique», acquiesce Samim Akgönül.

«Sur certains points, Milli Gorus peut bien sûr être d’accord avec les Frères musulmans*, mais ce n’est pas une branche des Frères musulmans*. Milli Gorus défend un islam très traditionnel, sunnite et orthodoxe. Cela étant dit, Milli Gorus n’a jamais défendu la violence religieuse», poursuit le chercheur.

Faut-il alors envisager sa dissolution? «Peut-être que Milli Gorus n’est pas compatible aujourd’hui avec les valeurs de la République, mais il s’agit d’un réseau tout à fait légal», souligne le professeur au Département d’Études turques de l’université Marc Bloch de Strasbourg.

«Ils existent, donc ils doivent bien être financés quelque part»

Rappelons que les associations islamistes BarakaCity et le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ont connu un sort identique en fin d’année dernière. Les «Loups gris», un «groupement de fait» pour reprendre les mots de Gérald Darmanin, d’obédience ultranationaliste turque, a lui aussi été dissous en novembre dernier.

«Politiquement, Milli Gorus est peut-être condamnable en France, mais techniquement c’est une association française. À ma connaissance, il n’y a pas d’enquête pénale au sujet de Milli Gorus à l’heure actuelle», répond Samim Akgönül.

Dans Le Monde, Eyup Sahin, président de la Confédération islamique Milli Gorus du Grand-Est, a de son côté confié avoir «du mal à comprendre cet acharnement en France» contre son organisation. «Lorsqu’on discute de financements étrangers, ça ne va pas. Là, il s’agit d’un financement local et cela fait aussi polémique». «Il y a un paradoxe extraordinaire: on leur dit, en gros, n’existez pas!», s’exclame Samim Akgönül. «Le fait est qu’ils existent, donc ils doivent bien être financés quelque part.»

​Le versement effectif de la subvention doit encore faire l’objet d’un nouveau vote de la part du Conseil municipal de Strasbourg. Très critiquée par la majorité et par une partie de la droite, dont le maire (LR) de Cannes David Lisnard, qui voit dans cette décision une «traduction de l’islamo-gauchisme» en France, la maire Europe Écologie-Les Verts de Strasbourg, Jeanne Barseghian, a réagi.

Elle a en effet proposé de conditionner le financement à la signature préalable de la Charte des principes pour l’islam de France par Milli Gorus, ou encore à des garanties sur la transparence des fonds destinés à financer le chantier. En plus de la ville, le département et la région Grand-Est devraient contribuer à hauteur de 26% du financement total, pour atteindre six millions d’euros en tout. Les travaux ont repris fin 2020 et devraient faire du complexe Eyyub Sultan la plus grande mosquée d’Europe, au nom lourd de sens politico-religieux: Abu Ayyub al-Ansari, l’un des compagnons du prophète Mahomet, est mort lors du premier siège de Constantinople et la zone entourant sa tombe était considérée comme sacrée par de nombreux responsables ottomans.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
mosquée, islamisme, séparatisme, Loi de séparation des Eglises et de l'Etat en France (1905), laïcité, Turquie, Europe Ecologie les Verts (EELV), Mairie de Strasbourg, Gérald Darmanin, Emmanuel Macron, Recep Tayyip Erdogan
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