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Annoncée comme imminente depuis plusieurs mois, la fin de l’Observatoire de la laïcité a été confirmée ce 31 mars au Sénat par Marlène Schiappa. L'avocate Caroline Valentin et le sociologue Philippe d’Iribarne reviennent sur les raisons de ce désaveu politique d’un organisme longtemps décrié pour ses prises de positions finalement peu laïques.

La ministre de la Citoyenneté Marlène Schiappa l’a annoncé devant les sénateurs ce mercredi 31 mars: l’Observatoire de la laïcité devrait être remplacé dans les semaines à venir par une autre instance. «C’est une excellente nouvelle!», réagit Caroline Valentin, avocate au barreau de Paris et co-autrice de Une France soumise (sous la direction de Georges Bensoussan, Éd. Albin Michel).

«C’est le signe que le gouvernement veut adopter une conception de la laïcité qui n’est pas “adjectivée”. La laïcité “ouverte” de l’Observatoire de la laïcité n’était plus une laïcité en réalité», affirme l’essayiste au micro de Sputnik.

En cause: la conception de la laïcité très libérale défendue par les deux hommes à la tête de cet organisme consultatif rattaché à Matignon: Jean-Louis Bianco, son président, et Nicolas Cadène, son rapporteur général. «MM. Bianco et Cadène défendent une laïcité dite “inclusive”: ils sont dans une position difficilement compatible avec celle du gouvernement qui défend plutôt une forme d’universalisme républicain», analyse à notre micro le sociologue Philippe d’Iribarne. «La vision de la laïcité de l’organisme correspondait à un positionnement politique rejeté par une majorité de la population française», ajoute le directeur de recherche au CNRS.

«Ils n’étaient pas du tout dans la lutte contre le séparatisme islamiste»

L’Observatoire de la laïcité (ODL) était dans le viseur du gouvernement depuis quelques mois déjà. Fin octobre, Matignon avait laissé entendre que l’instance pouvait être remaniée prochainement, alors que le mandat de Jean-Louis Bianco et de Nicolas Cadène doit arriver à son terme le 2 avril.

Officiellement, l’ODL a pour mission de «réunir les données, produire et faire produire les analyses, études et recherches permettant d’éclairer les pouvoirs publics sur la laïcité». Il peut par ailleurs «proposer au Premier ministre toute mesure qui lui paraît permettre une meilleure mise en œuvre de ce principe», ainsi que le précise l’organisme sur son site. Sauf que, dans les faits, il a souvent été souvent épinglé pour sa vision partisane et complaisante de la laïcité. Dès sa nomination à la présidence de l’organisme, en 2013, Jean-Louis Bianco faisait ainsi part dans Le Monde de sa préoccupation face à «la montée évidente de l’islamophobie dans notre pays». Pour Philippe d’Iribarne, il ne fait aucun doute que MM. Bianco et Cadène étaient avant tout animés par la crainte de ne pas heurter la sensibilité des croyants.

«Ils n’étaient pas du tout dans la lutte contre le séparatisme islamiste, mais plutôt dans l’inclusion des musulmans, tels qu’ils sont et sans rien leur demander!», dénonce l’auteur de «Islamophobie: Intoxication idéologique» (Éd. Albin Michel).

En août 2016, Nicolas Cadène prenait ainsi position contre les arrêtés municipaux anti-burkini, attaqués en justice par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), une association dissoute par le gouvernement en raison de ses liens supposés avec l’islam radical. «Cet arrêté renforce la stigmatisation des personnes de confession musulmane. L’interdiction du voile intégral dans l’espace public repose, elle, sur un motif de sécurité publique. Le principe de laïcité ne peut pas être invoqué pour justifier l’interdiction du burkini», considérait le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité dans les colonnes de 20 minutes.

«MM. Bianco et Cadène étaient dans la fiction selon laquelle la tenue islamique correspond à l’expression de la liberté de conscience», relève Philippe d’Iribarne. «Ils ne voulaient pas voir à quel point le voile pouvait être un instrument au service de l’islam politique.»

Tribune cosignée avec le CCIF

La bienveillance affichée de l’Observatoire de la laïcité envers les militants associatifs de l’islam politique laisse aujourd’hui songeur. Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, Nicolas Cadène fait ainsi partie des signataires d’une tribune publiée dans Libération contre le terrorisme, signée par Samy Debbah, le fondateur du CCIF, lui-même proche de la mouvance des Frères musulmans*. Un article également signé par le rappeur Médine, auteur notamment de chansons telles que Jihad ou Don’t Laïk –dans laquelle il s’en prend à la laïcité en ces termes: «Crucifions les laïcards comme à Golgotha».

En 2016, l’Observatoire de la laïcité allait encore plus loin et publiait un livret sur l’école, intitulé «Difficultés et contestations autour de l’enseignement laïque des faits religieux». L’Observatoire faisait plusieurs recommandations à l’attention des enseignants du «fait religieux» en classe. L’une en particulier retient l’attention: il est ainsi conseillé aux professeurs d’«éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques, il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité».

Si la formulation se veut prudente et pleine de circonvolutions, le message n’en est pas moins clair: aux enseignants, il est vivement recommandé d’éviter de heurter les sensibilités des jeunes croyants. La théorie de l’évolution, à ce titre, ne devait pas être présentée comme une évidence rationnelle mais comme une simple hypothèse, au motif qu’il ne faudrait pas «établir une supériorité» de la connaissance scientifique sur la croyance religieuse.

«Le gouvernement n’avait pas la main sur ce que faisait l’Observatoire de la laïcité»

Dans l’enceinte du Sénat ce mercredi 31 mars, Marlène Schiappa a expliqué qu’une «administration de la laïcité» serait instituée au niveau central afin de coordonner l’action à tous les niveaux, d’assurer les formations et de «mailler le territoire». En remplacement de l’Observatoire de la laïcité serait institué un «Haut Conseil à la laïcité», appelé à devenir une instance de «réflexion» et de «conseil» chargée de «nourrir le débat public», a précisé la ministre chargée de la Citoyenneté. 

«Le gouvernement n’avait pas la main sur ce que faisait l’Observatoire de la laïcité, décrypte Caroline Valentin. L’ODL était indépendant des gens pour qui nous votons: c’était tout de même moyennement démocratique!»

Dans une tribune parue dans Le Monde ce mercredi 31 mars, un collectif de sociologues et d’intellectuels appelaient pourtant l’exécutif à «ne pas supprimer ni réorienter» l’Observatoire de la laïcité, dont le travail contribue selon eux «à renforcer la cohésion sociale et nationale de notre pays en défendant et promouvant sans cesse le principe fondamental de laïcité et en rappelant rigoureusement le droit». «L’Observatoire de la laïcité, bien loin des réseaux sociaux sur lesquels l’emporte trop souvent le débat binaire, est aujourd’hui une commission perçue comme un rempart de la République dans de nombreux quartiers populaires», assurent les signataires.

Un argumentaire qui ne convainc pas franchement Caroline Valentin.

«Qu’ont fait MM. Bianco et Cadène pour la laïcité? Qu’ont-ils fait pour rappeler aux croyants qu’ils peuvent avoir d’autres formes d’identité, des identités communes à tous les gens qui font nation?», s’interroge-t-elle.

*Organisation terroriste interdite en Russie.

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Médine (rappeur), Sénat français, Emmanuel Macron, Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer, Gérald Darmanin, Collectif contre l'islamophobie en France, islamophobie, islamisme, islam, laïcité
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