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Cette fois-ci, c’est la bonne: Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’ENA, conformément à une promesse faite lors de la crise des Gilets jaunes. Cette décision, symbolique, permettra-t-elle toutefois de limiter les allers-retours entre public et privé de la part de certains hauts fonctionnaires peu scrupuleux? Décryptage.

«L’ENA initiale était une véritable méritocratie, mais elle est aujourd’hui totalement bloquée par une forme d’entre-soi», lance en préambule le politologue Christophe Boutin.

Après moult tergiversations, Emmanuel Macron a tranché: l’École nationale d’administration (ENA) sera bel et bien supprimée. Le Président de la République l’a annoncé ce jeudi 8 avril par visioconférence, devant les plus hauts fonctionnaires français réunis pour l’occasion. Début février, le chef de l’État avait pourtant renoncé à remanier cette école d’application, instituée par ordonnance en 1945 par le général de Gaulle. Le Président s’était alors contenté d’annoncer la création d’un concours «Talents», censé rendre les grandes écoles de la haute fonction publique plus ouvertes aux plus modestes et à la diversité.

«L’ENA est une belle institution: l’annoncer ainsi, en fin de quinquennat, ne va pas dans le sens de l’intérêt général», déplore le haut fonctionnaire et ancien énarque (promotion Condorcet) Maxime Tandonnet au micro de Sputnik.

Selon les informations d’Europe 1, Emmanuel Macron souhaite ouvrir à de nouveaux candidats les grands corps de l’État (Inspection des finances dont le Président est lui-même issu, Conseil d’État, Cour des comptes, etc.) et attirer des profils plus variés venant des universités. En l’état actuel des choses, l’essentiel des hauts fonctionnaires français provient de l’ENA, souvent après des années d’études dans les Écoles normales supérieures (ENS) ou encore à l’École polytechnique.

Pantouflage et rétro-pantouflage: «On est à la limite extrême du conflit d’intérêts»

Un paradigme sur lequel Emmanuel Macron entend donc revenir, ainsi qu’il l’avait promis au moment de la crise des Gilets jaunes en avril 2019. En réponse à la virulente remise en cause des élites gouvernantes, le chef de l’État avait commandé une mission d’information sur la haute fonction publique à Frédéric Thiriez, président de la Ligue de football professionnel (LFP) de 2002 à 2016. Dans ses conclusions rendues en février 2020, ce dernier prônait déjà la suppression de l’ENA, pour la remplacer par... une École d’administration publique (EAP). M. Thiriez, lui-même énarque (promotion André-Malraux), proposait de remanier le concours d’entrée en appliquant notamment le principe de discrimination positive pour favoriser l’accès à la diversité et aux classes plus modestes. Une hérésie, si l’on en croit Maxime Tandonnet:

«La sélection au mérite doit être préservée à tout prix. On se retrouve sinon à embaucher des gens en fonction des réseaux personnels ou claniques, des partis politiques ou des syndicats, à l’image du Parti socialiste qui recrutait autrefois à l’UNEF! Les recrutements selon les liens de proximité sont regrettables», déplore l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République.

«L’ENA était une excellente idée au moment de sa création: la vocation de former des grands commis de l’État est absolument essentielle», abonde Christophe Boutin. Pour le politologue, professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, le problème ne vient pas du fonctionnement de l’ENA en lui-même, ou de ses voies d’accès, mais de la façon dont certains hauts fonctionnaires français abusent du système à leur profit.

«L’État a vocation à avoir des hauts fonctionnaires intégralement à son service: je déplore les allers-retours qui se font de plus en plus entre la haute fonction publique et la direction d’entreprises nationales voire, pire encore, la direction d’entreprises extérieures.»

Des allers-retours mieux connus sous le terme peu amène de «pantouflage», une pratique qui consiste à faire profiter à une entreprise privée de l’expertise acquise dans le public au service de l’État. «Un mélange des genres qui pose de plus en plus problème» au plus haut sommet de l’État, s’inquiète Christophe Boutin. «On est à la limite extrême, pour ne pas dire dépassée, du conflit d’intérêts. Or, l’ENA était censée éviter cela.» Et qui dit «pantouflage» dit aussi «rétropantouflage», lorsque des hauts fonctionnaires peu scrupuleux reviennent dans l’appareil d’État après avoir été très souvent grassement rétribués dans le privé.

«M. Macron représente parfaitement cette génération qui confond le service public et le service des intérêts privés», tacle le politologue.

​«Peu de chances pour que ces dérives cessent avec la nouvelle formule»

Par ailleurs, dans le contexte de la crise sanitaire, les lenteurs et l’inefficacité de l’administration et de la haute fonction publique n’ont pas manqué d’être sévèrement critiquées par l’opinion publique. De là dire que l’ENA paie les pots cassés des ratés de l’exécutif dans la gestion de l’épidémie de Covid-19, il n’y a qu’un pas.

«Je pense que pour l’immense majorité des Français, l’ENA n’est pas le problème principal dans notre pays à côté d’autres difficultés telles que le chômage, la pauvreté ou la violence», avance Maxime Tandonnet.

«La tendance des politiques est de se servir de l’ENA comme bouc émissaire de leur propre défaillance! Faire porter le chapeau aux hauts fonctionnaires est un grand classique», poursuit l’auteur de Les Parias de la République (Éd. Perrin).

Une analyse à laquelle souscrit Christophe Boutin. Pour l’essayiste, auteur de Le Dictionnaire des populismes (Éd. Cerf), «ce n’est pas parce qu’il y a des dérives que le système en lui-même est vicié». Autrement dit, les Français seraient parfaitement capables d’accepter l’existence d’une élite au pouvoir… à condition qu’elle soit à la hauteur de la fonction et des responsabilités qu’elle endosse.

«Les Français pensent qu’il est nécessaire qu’il y ait une élite et s’en remettent à elle d’une certaine manière. En revanche, ils récusent absolument l’oligarchie, c’est-à-dire l’idée qu’il y ait un groupe fermé qui capte l’intégralité du pouvoir politique et économique.»

Or, pour Christophe Boutin, «il y a peu de chances pour que ces dérives cessent avec la nouvelle formule» proposée par Emmanuel Macron, à savoir la réforme de la haute fonction publique. Le politologue en veut pour preuve la façon dont «le gouvernement actuel dirige le pays: une petite élite de conseillers rassemblés autour du chef de l’État avec la mise en place d’un Conseil de défense pour la gestion de la crise sanitaire!».

«Une infime poignée d’anciens élèves de l’ENA, précisément ceux qui ont fait de la politique, a donné une image d’arrogance et de mépris vis-à-vis des gens», surenchérit Maxime Tandonnet.

Et le haut fonctionnaire de conclure: «En réalité, l’immense majorité des énarques s’est mise au service de l’État et de l’intérêt général en tant que préfets, diplomates, ambassadeurs ou administrateurs. Ils pâtissent de l’image accolée à l’ENA par certains politiques qui veulent justement la supprimer aujourd’hui!»

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Tags:
Inspection générale de l'administration (IGA), Cour des comptes (France), Conseil d'Etat, Covid-19, gilets jaunes, Sciences Po, administration, Jean Castex, Emmanuel Macron, École nationale d'Administration (ENA)
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