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Les États généraux de la laïcité ont démarré ce 20 avril. Initié par Marlène Schiappa, l’événement est sous le feu des critiques, deux lectures de la laïcité se faisant face. Interrogés par Sputnik, le philosophe Philippe Forget et l’anthropologue Philippe d’Iribarne mettent à nu l’impasse du pouvoir politique face au séparatisme islamique.

Aussitôt ouverts, aussitôt critiqués. Dans le dernier JDD, la ministre déléguée en charge de la Citoyenneté Marlène Schiappa annonçait l’ouverture ce mardi 20 avril des «États généraux de la laïcité». Au menu: rencontres, conférences et tables rondes jusqu’à l’été avec un chassé-croisé d’essayistes, philosophes ou membres d’associations. Une forme très institutionnelle donc, avec pour objectif affiché de débattre de manière apaisée de la laïcité et sensibiliser les plus jeunes afin de marquer une «opposition à des discours communautaristes ou hostiles».

Pourtant, les réactions ne se sont pas fait attendre. À l’exemple de Yannick Jadot, qui déclarait sur France Info qu’«on ne fait pas un débat après une loi». Dans le collimateur du député européen EELV: le projet de loi luttant contre le «séparatisme» voté au Sénat le 12 avril dernier, accusé par ses opposants d’alimenter la stigmatisation des musulmans et l’islamophobie en France.

Deux laïcités face à face

Ce n’est jamais le bon moment pour parler de laïcité en France tant la discussion vire souvent au pugilat. Les débats autour de cette «exception française» ont néanmoins connu un regain d’actualité ces derniers mois. À l’exemple de «l’exfiltration» de l’enseignant Didier Le Maire de son lycée de Trappes, de l’enquête ouverte par la ministre Frédérique Vidal sur «l’islamo-gauchisme» ou, plus récemment, des réformes de l’Observatoire de la laïcité. Plus loin encore, c’est le drame de l’assassinat du professeur d’histoire-géographie de Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Paty, qui a ouvert ce cortège de polémiques.

Pour le philosophe Philippe Forget, auteur de l’ouvrage Du Citoyen et des religions (éd. Berg International), ces états généraux, censés célébrer le principe républicain, traduisent en réalité une «véritable tartufferie médiatico-politique».

«Ils mettent en scène un pouvoir qui prétend défendre la laïcité quand ses politiques n’ont cessé de promouvoir le multiculturalisme, de s’exhiber sur écran en prenant plusieurs photos avec toutes sortes d’autorités religieuses et de participer ainsi à la ruine de l’unité culturelle de la nation quand la loi de 1905, je le rappelle, ne salarie ni ne reconnaît aucun culte», déplore-t-il.

La tenue de ces états généraux alimente de nouveau l’opposition désormais archétypale en France sur la lecture à donner à la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, entre partisans d’une laïcité plus inclusive et ouverte, sensible à la liberté religieuse dans l’espace public, et les tenants d’un interventionnisme plus marqué de l’État visant à neutraliser l’expression des religions dans ce même espace.

Le Président de la République a lui-même désavoué l’initiative de sa ministre, selon une information de BFMTV, usant de l’argument légal en déclarant que «les Français s’en fichent et moi aussi. Il y a une loi, il faut l’appliquer». Il faut dire que Marlène Schiappa n’avait pas cru bon de prévenir le chef de l’État de son initiative. «On n’a pas besoin de colloque, de forum ou de je ne sais quoi. Si c’est pour regarder le film de Caroline Fourest sur Tariq Ramadan, on l’a déjà vu, on a bien compris», a par ailleurs sèchement ajouté Emmanuel Macron.

L’empiétement sur l’espace public

Le Président est néanmoins lui aussi l’objet d’attaques depuis la présentation au Parlement de la loi sur le séparatisme, et plus récemment depuis la décision de sa ministre, encore une fois, de fermer l’Observatoire de la laïcité. Deux tribunes publiées au début du mois d’avril dans Le Monde et Libération s’opposaient à cette annonce, justifiant le rôle de l’organisme dans sa défense de la liberté religieuse et son refus d’une «laïcité de contrôle». Pour ces universitaires signataires, l’espace public aurait le droit d’y voir s’y exprimer les religions contre «cette tendance voulant renforcer le contrôle des cultes et rendre invisible la religion dans l’espace public».

Par «tendance», il faudrait entendre celle d’une «laïcité gallicane», selon la formule du sociologue Jean Baubérot. Une telle vision implique une gestion du religieux par le politique et serait aujourd’hui promue par ceux qui voudraient faire de la loi de 1905 un rempart légal contre la menace islamiste. Quitte à revenir sur le texte même de la loi de 1905 et le sens donné à celui-ci par Aristide Briand sur la neutralité de l’État, dans l’espoir d’éviter les empiétements religieux sur l’espace public. «Il y a déjà là une confusion», nuance le philosophe Philippe Forget à notre micro. Selon lui, l’espace public, s’il s’entend comme «l’espace social de l’expression publique», n’a pas à être, «sauf appels manifestes à troubler l’ordre public», entamé par les incursions de l’État.

«Toute communauté religieuse a le droit d’avoir sa presse, ses intellectuels, sa clientèle… et la laïcité n’y contrevient pas. En revanche, dans la ‘sphère publique’, qui n’est pas l’espace public, là où agissent les pouvoirs publics légitimés par la souveraineté populaire, ces derniers n’ont pas à être guidés dans leurs décisions et délibérations par une loi supérieure divine ou par l’autorité tutélaire des dirigeants religieux.»

Pour l’anthropologue Philippe d’Iribarne, auteur de Islamophobie: Intoxication idéologique (éd. Albin Michel), c’est très certainement là que réside l’«escroquerie» de certains «parangons de la laïcité ouverte ou inclusive». À l’exemple de l’homme politique Jean-Louis Bianco, qui a  dirigé huit années durant l’Observatoire de la laïcité, ou de l’historien Jean Baubérot qui, lors de l’annonce de la fermeture de l’Observatoire, dénonçait «le raidissement très net sur la laïcité du Président de la République».

Ces intellectuels et politiques structurent tout leur argumentaire, selon Philippe d’Iribarne, autour du principe d’après lequel «l’État est laïc mais pas la société». En d’autres termes, la loi de 1905, loi de liberté, doit être neutre bien plus que neutralisante à l’égard des religions. D’où notamment cette tolérance pour les signes religieux dans l’espace public.

Du politique et du religieux

Pour notre directeur de recherche au CNRS, une telle abstraction serait le meilleur cheval de Troie de l’islamisme en France. En séparant de la sorte loi et société, elle aide à faire «entrer en contrebande» la face politique de l’islam et à maintenir l’«emprise islamique sur certains territoires». Or c’est bien «cette aspiration à créer une contre-société islamique qui pose problème et entre frontalement en opposition avec la laïcité». Un empiétement sur plusieurs domaines de la vie nationale rappelé par de récents témoignages, à l’exemple de ceux de Didier Le Maire et Klaus Kinzler, incapables d’exercer leur métier de professeur. Philippe d’Iribarne considère que la même mécanique produira les mêmes effets dans le débat public tant que le pouvoir en place traitera l’islam sous son aspect religieux et non politique. 

«Ce ne sont pas les pratiques religieuses des musulmans qui posent problème, mais bien le rapport à l’organisation de la cité qu’un islam politique veut imposer à la France. Qui, lui, est incompatible avec les principes de la République. Dès lors, le fait de ne pas nommer ce problème oblige le pouvoir politique à des contorsions pour ne pas parler de l’islam tout en essayant d’agir contre. Ce qui alimente en face les suspicions d’islamophobie», détaille-t-il.

La volonté de puissance d’un peuple

À cette impasse française du débat public s’ajoute un paradoxe: centrer le débat sur les Français de confession musulmane. Or, demander à une communauté religieuse de faire chez elle le tri entre ce qui relève du politique et du religieux, tout en admettant que l’État laïque ne reconnaît aucune communauté sur son territoire, reviendrait «à constituer les musulmans en un sujet politique au cœur même de la République». Pour Philippe Forget, le problème n’est pas tant l’islam lui-même que «sa prolifération issue de notre propre faiblesse».

«Se préoccuper de l’assimilation des musulmans est déjà un signe de faiblesse. Celui d’une nation qui n’est plus sûre d’elle-même et demeure incapable d’élever les jeunes par l’instruction à l’imaginaire français: aux modèles d’héroïsme civique, au goût des savoirs, du progrès, de la connaissance… Une partie de la jeunesse, dans une profonde misère spirituelle, se tourne vers l’islam car il incarne une cause qui l’exalte et donne un sentiment de force instinctive communautaire, donc partagée, face à un ‘Nous’ français démissionnaire», conclut-il.

L’auteur goûte peu les espoirs d’un contrôle étatique, législatif et policier qui desserrerait l’emprise islamique tant que les Français renoncent à «persévérer dans leur être».

​«L’abandon de tout ce qui constitue la forme spirituelle de la France», «le goût pour la faute associé à une vanité morale du pardon», «la macération soignée des culpabilités»… tout cela participerait de l’absence de «volonté de puissance» du peuple français. Un état de sidération entretenu sur lequel prolifère, selon le philosophe, l’islamisation de la société.

Pour Philippe D’Iribarne, ces états généraux auront au moins eu le mérite minime d’«une prise de conscience par le gouvernement de cette édification d’un ordre social et politique contraire à nos valeurs, de même que les limites de la loi». Une histoire de mœurs plus qu’un recours au droit, donc.

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Tags:
communautarisme, Emmanuel Macron, islam
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