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Alors que l’allemand et l’anglais ont vu l’apparition de nombreux néologismes liés à l’épidémie, la langue française ne semble pas les avoir imités. La linguiste belge Michèle Lenoble-Pinson, vice-présidente du Conseil international de la langue française, a analysé auprès de Sputnik le vocabulaire français de l’épidémie en cours.

Puisque de nouvelles réalités créent de nouveaux concepts, l’apparition du Covid-19 a bousculé la langue française. Michèle Lenoble-Pinson, professeur émérite de l’Université Saint-Louis de Bruxelles et vice-présidente du Conseil international de la langue française, a analysé le lexique français de l’épidémie et du confinement. Ce mercredi 28 avril, elle a fait part de ses recherches lors d’un séminaire en ligne auquel Sputnik a assisté.

En France, Emmanuel Macron a rapidement adopté le champ lexical militaire dans son fameux discours «Nous sommes en guerre». Depuis, il réunit des «conseils de défense sanitaires», remercie les soignants qui «se battent en première ligne» et qualifie les vaccins et les tests «d’armes contre le virus». Mais quels sont les vrais néologismes de l’épidémie?

Le ou la Covid?

Le nouveau mot le plus évident est «Covid», un acronyme anglais divisé en trois parties: «co» pour corona, «vi» pour virus, et «d» pour disease, pouvant dès lors être traduit par «maladie à coronavirus». Quant au genre de ce mot, Mme Lenoble-Pinson tranche de la même manière que l’Académie française: Covid est féminin, car le mot central de l’acronyme est «maladie».

Dans l’usage, que ce soit dans la presse ou sur Internet, le masculin s’est toutefois imposé, sans doute à cause du mot «coronavirus», utilisé avant l’apparition du mot «Covid». De plus, Emmanuel Macron utilise l’un ou l’autre genre selon l’audience devant laquelle il se trouve, souligne la linguiste. Devant des universitaires, il opte pour le féminin, mais prononce «le Covid» face au grand public.

«Covid» devrait par ailleurs s’écrire sans majuscule, à l’instar d’autres acronymes comme «sida». Quant à l’ajout d’un trait d’union avant «19», la linguiste estime qu’il ne faudrait pas l’ajouter, mais «l’usage finit par avoir raison, même quand il a tort» [chez Sputnik, nous avons opté pour «le Covid-19», bien loin des recommandations de la spécialiste, ndlr].

Distanciation sociale ou physique?

Le mot «distanciation» est apparu en 1959 et vient du principe théâtral du même nom, traduit de Verfremdung, créé par le dramaturge allemand Bertolt Brecht, nous apprend la linguiste belge. En France, le mot n’a pas eu un grand succès, jusqu’à ce qu’il revienne en force avec l’apparition de l’épidémie.

À Paris comme à Bruxelles, la «distanciation» est souvent qualifiée de «sociale», ce qui n’est pas un usage correct, affirme-t-elle. Il s’agit d’un calque de l’anglais social distancing, mais «distanciation physique» correspond mieux à son véritable sens, selon elle.

Les mots de l’isolement

«Confinement» est un terme d’origine juridique, poursuit-elle. Au XVe siècle, il désignait le fait d’enfermer et d’isoler un prisonnier dans une forteresse, un concept qui est devenu fréquent par la suite aux États-Unis. Il a également donné le mot «confins», en référence aux parties à l’extrême limite d’un territoire.

«Déconfinement» marque une victoire des linguistes québécois sur le mot anglais lockdown, indique-t-elle. Ils ont repris le «confinement» déjà existant, l’ont précédé du préfixe typique dé- et l’ont rapidement introduit dans leur Grand dictionnaire terminologique afin de le rendre «officiel».

Le mot «quarantaine», désignant une période de 40 jours, est beaucoup plus vieux, emprunté de la religion, mentionné dans la Bible par exemple lors du déluge ou du carême. Il a commencé à prendre le sens d’isolement au XVIIe siècle, associé à des personnes ou animaux contaminés par une maladie contagieuse.

La «quatorzaine» est à la base un terme juridique, elle désignait les saisies de biens qui intervenaient 14 jours après avoir été proclamées. Son nouveau sens est apparu avec le Covid-19, lorsque la période d’incubation de 14 jours a été définie et a poussé dans un premier temps les voyageurs à s’isoler.

Présentiel et distanciel

Si «présentiel» existait depuis 1939, bien avant le Covid-19, «distanciel» est un autre néologisme lié à l’épidémie. Cependant, l’Académie française a émis un avis défavorable envers ces deux termes, leur préférant «en présence» et «à distance». Mais là encore, «l’usage va l’emporter», admet le professeur.

Le «click and collect»

Faute de pouvoir véritablement ouvrir, de nombreux commerces ont adopté le «click and collect», un terme anglais que refuse la linguiste belge, mais comment le traduire? Tout d’abord, il convient de ne pas utiliser «collecter», qui ne colle pas à la réalité dans ce cas. Il faudrait dire «cliqué, retiré», «cliqué, livré» ou encore «cliqué, payé» selon les situations.

«Pas très créatif»

«Le français n’a pas été très créatif, n’a pas eu beaucoup d’imagination», résume Michèle Lenoble-Pinson, comptabilisant moins de dix nouveaux mots vraiment français, les autres étant des emprunts (cluster) ou des mots déjà existants (vaccinodrome, apparu en 2009 avec l’H1N1). «La plupart de ces sens entreront dans les prochaines éditions du Petit Larousse illustré et du Petit Robert», nous assure-t-elle.

En comparaison, l’Institut allemand Leibniz, l’autorité centrale pour la recherche et la documentation de la langue allemande, a reconnu pas moins de 1.200 nouveaux mots relatifs à cette thématique. En 2020, le monde anglophone a vu l’apparition de nombreux termes, non seulement à cause de l’épidémie, mais aussi du Brexit, a précisé la BBC.

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Tags:
usage, dictionnaire, anglicismes, mot, Covid-19, langue française
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