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La suppression annoncée du corps préfectoral suscite l’inquiétude auprès des principaux concernés. Le politologue Christophe Boutin estime que la réforme de la haute fonction publique voulue par Emmanuel Macron marque l’avènement des cabinets privés au détriment de l’administration traditionnelle.

«On pouvait réformer sans supprimer», soupire le politologue Christophe Boutin au micro de Sputnik.

Annoncée par Jean Castex aux préfets et aux sous-préfets, la décision d’Emmanuel Macron de supprimer purement et simplement le corps préfectoral est loin de faire l’unanimité. France Info révèle ainsi ce mardi 18 mai la lettre de Marine Le Pen adressée à tous les préfets, datée du 10 mai dernier. Dans celle-ci, la présidente du Rassemblement national s’engage à «combattre cette réforme» et à «défendre le corps préfectoral». Rien de surprenant dans ce positionnement, si l’on en croit Christophe Boutin. «Marine Le Pen est l’héritière d’une droite bonapartiste, avec l’idée d’une forte déconcentration de l’État», rappelle-t-il. Sans oublier de souligner l’enjeu à venir pour celle qui brigue l'Élysée. «Elle se pose aussi de plus en plus comme un challenger face à Emmanuel Macron: si elle est élue en 2022, elle aura besoin du soutien des grands corps de l’État», fait-il observer.

«Une attaque dirigée contre une institution»

Reste que la suppression de ce qu’il est commun d’appeler la «préfectorale» ne passe pas vraiment auprès des grands commis de l’État. Après la disparition de l’École nationale d’administration (ENA) et la dissolution programmée des trois inspections générales (finances, affaires sociales, administration), la réforme de la haute fonction publique voulue par Emmanuel Macron s’en prend cette fois à un rouage essentiel de l’État déconcentré, institué par Napoléon Bonaparte lui-même (alors Premier Consul) en 1800.

«La préfectorale est une structure qui a fait très largement ses preuves et qui est absolument indispensable à l’État pour intervenir au niveau des départements», plaide Christophe Boutin.

Concrètement, l’objectif du gouvernement est d’imposer aux préfets un passage initial par un corps unique d’administrateurs de l’État, assorti d’une expérience de terrain.

La fonction de préfet deviendra un emploi sur lequel les futurs agents seront détachés pour un temps, ce qui signifie la fin des carrières à vie et des statuts immuables avec une grille de salaire bien définie. «Macron souhaite sacrifier une certaine haute fonction publique: il ne s’agit pas d’une réforme, mais d’une attaque dirigée contre une institution. C’est une “révolution”, pour reprendre le titre de l’ouvrage macronien de 2017!», dénonce Christophe Boutin.

«Risque d’affaiblir la structuration de l’État»

Par ailleurs, le gouvernement se réserve le droit de nommer une personne à partir des seules qualités qu’il reconnaîtra en celle-ci. Des promotions honoris causa, en quelque sorte. Une hypocrisie selon Christophe Boutin, pour qui la «fonctionnalisation» du poste de préfet, c’est-à-dire le fait de nommer des «non-professionnels» sous couvert d'une ouverture à la société civile, revient surtout à assujettir la haute fonction publique au pouvoir politique:

«L’erreur d’Emmanuel Macron est de considérer que les grandes structures de l’État devraient être transformées pour faciliter les recrutements extérieurs. Or le recrutement extérieur existait déjà pour les préfets. Ce n’était pas du tout une structure fermée sur elle-même. La préfectorale n’est pas un monde clos dépendant de l’ENA, c’est absolument faux», oppose le politologue.

Dans une note confidentielle révélée par Le Figaro ce lundi 17 mai, le président de l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur (ACPHFMI) avait alerté, dès le mois d’avril, le cabinet du Premier ministre. «Il faut veiller, dans les règles qui seront retenues, à ne pas prendre le risque d’affaiblir la structuration de l’État, qui est le fruit d’une longue histoire», développe Christophe Mirmand, avant de pointer du doigt «l’atrophie progressive des moyens dévolus aux services de l’État». Des propos très virulents au cœur d’une institution soumise au sacro-saint devoir de réserve.

«Privatisation rampante des fonctions publiques»

La crainte des préfets porte ainsi sur une possible «libéralisation» de la haute fonction publique, avec à la clé un système de notation évaluant leur action. L’objectif? Transformer les représentants de l’État en «managers» de leurs territoires afin d’optimiser l’efficacité et le rendement des politiques publiques locales. «D’une certaine manière, les préfets sont déjà des “managers”: ils sont en interaction permanente avec le tissu socio-professionnel du département dans lequel ils sont en poste», relativise Christophe Boutin. Mais le professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie plaide de son côté pour «une carrière et une progression constante au sein de la préfectorale», à rebours de la volonté d’Emmanuel Macron de détricoter la carrière des hauts fonctionnaires.

«En réalité, Emmanuel Macron lutte contre la “constitution administrative” de la France. Bien sûr, il y a une technostructure, un “État profond” et toutes ces critiques qu’on peut adresser à la haute administration française. Mais il ne faut pas oublier que c’est aussi elle qui maintient l'État quand il est menacé», prend soin de rappeler l’auteur du «Dictionnaire des populismes» (éd. du Cerf).

Dans sa lettre adressée aux préfets, Marine Le Pen dénonce la «privatisation rampante des fonctions publiques» cachée selon elle derrière la suppression du corps préfectoral. «Le recours récent, mais de plus en plus fréquent à des cabinets de conseil privés pour des interventions publiques atteste de ce mouvement actuel sur fond de défiance à l’égard de l'administration française», écrit-elle. Selon Christophe Boutin, le fait qu’Emmanuel Macron s’en prenne aux préfets n’est d’ailleurs pas anodin.

«Emmanuel Macron est très favorable aux allers-retours entre le public et le privé: or, la fonction du préfet s’oppose par essence à cet aller-retour. En réalité, Macron utilise la critique contre la technostructure au cœur de l’État non pas à l’encontre des experts du privé dont il s’est entouré dans la gestion de la crise sanitaire, mais contre l’ancienne technostructure héritée de Napoléon et qui a structuré l’État “déconcentré” jusqu’à présent», fustige notre interlocuteur.

McKinsey, vainqueur de Bonaparte par K.O.?

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Covid-19, McKinsey & Company, Jean Castex, Rassemblement national (RN), Napoléon Bonaparte, Marine Le Pen, Emmanuel Macron
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