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    Moldavie. Devant le parlement (archives)

    Entre UE et Eurasie: la Moldavie au pied du mur

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    La Moldavie n'a vraiment pas le choix, semble-t-il: soit elle engage des réformes, satisfaisant les appétits du Parlement bruxellois, soit... il en cuira. Analyse de Françoise Compoint.

     Manifestants avec le drapeau de la Moldavie. Archive photo
    © AFP 2019 DANIEL MIHAILESCU / FILE
    Enfin, en termes un peu plus mainstream, elle aura droit à une séance d'élecrothérapie pour le moins maïdanesque. Menace? Mise en garde dictée par un sentiment lointainement altruiste? C'est à M. Thorbjorn Jagland, secrétaire général du Conseil de l'Europe, qu'il conviendrait de poser la question. Quelle que soit la réponse, n'oublions pas qu'un précédent en format réduit avait déjà marqué les jours printaniers de 2009 lorsqu'une révolution du genre "Tweeter" a dégénéré en coup de force avec la prise d'assaut du parlement: des opposants de tout poil ne voulaient plus de l'ancien président Vladimir Voronin, malgré la légitimité certaine de ce vieux manitou communiste qui a su démissionner avec beaucoup de dignité.

    Au fond, s'il y a un dénominateur commun entre le départ de Voronin et la destitution ultra-violente de Ianoukovitch, c'est bien l'obstination des deux leaders à vouloir s'asseoir entre deux chaises. L'effort d'euro-intégration, tantôt affirmé, tantôt refoulé par l'ex-président ukrainien correspond plus ou moins au souci d'équilibre du PC moldave entre une ouverture au libre-échange unioniste et la volonté de maintenir intact le secteur agricole local et le libre-échange avec la CEI. Non pas que que les deux soient foncièrement incompatibles sous certaines conditions, mais les appréhensions de Moscou de se voir submergé d'OGM européens faussement étiquetés se comprennent bien! Qui plus est, on s'est vite aperçu que la signature du traité d'association avec l'UE a entraîné la destruction progressive de ce secteur agricole garant de la survie économique du pays, cela parce qu'il a été jugé non-compétitif.

    Ce n'est plus une question de théorie. Certaines révolutions se font en plusieurs temps, les révolutions orange ne font pas exception. Il a fallu que le Département d'Etat US attende 10 longues années — entre 2004 et 2014 — pour voir aboutir son projet ukrainien. Le galop d'essai version 2009 en Moldavie a mis à nu l'extrême vulnérabilité d'un pays tiraillé entre un voisin membre de l'OTAN, la Roumanie, et un Etat aujourd'hui en voie de satellisation pro-occidentale et secoué par une guerre civile enlisante, l'Ukraine. Un développement du scénario de 2009 n'est donc pas une possibilité à écarter surtout que, comme le disait si bien Von Clausewitz, si une déviation est possible, elle en devient par là inévitable. Maintenant, en matière d'application purement pratique, on pourrait se demander si les propos de M. Jagland dépassent l'arsenal verbal en effet très étoffé des technocrates européens, sachant que l'exemple donbassien a déjà refroidi bien des ardeurs.

    Selon Fabrice Béaur, expert en relations internationales, spécialiste des médias et des réseaux sociaux, secrétaire général de l'EODE, la récente prise de position de Thorbjorn Jagland rime surtout à une menace: soit Chisinau engage les réformes qu'on lui enjoint d'engager avec toute la sauce unioniste qui va avec, soit elle apprendra de quel bois s'est chauffé Kiev fin 2013. Cet ultimatum — car c'est clairement de cela qu'il s'agit — trahit néanmoins une piètre maîtrise du dossier, sachant que la présence de casques bleues en Pridniestovje (Transnistrie) et l'identité ethno-culturelle d'une importante partie de la population — beaucoup sont titulaires d'un passeport russe — sous-entend une éventuelle confrontation armée avec la Russie en cas d'agression. En voudrait-on au Parlement européen? Rien n'est moins sûr. La seule vraie solution qui vale d'ailleurs autant pour l'Ukraine, "c'est l'édification d'un pont entre deux Europe(s), c'est-à-dire entre l'UE et celle qui s'érige à Moscou autour de l'Union économique eurasienne".

    Malheureusement, le va-t-en-guerrisme incurable du président ukrainien et les vues de la Roumanie sur Odessa — c'est sans compter les beaux yeux qu'elle fait à la Moldavie — pourrait réveiller le volcan transnistrien. On en a déjà eu des nouvelles en mars 2015, lorsque Porochenko avait tenté de séduire Bucarest en lui promettant de contribuer au dégel d'un conflit dont on se souvient encore à quel point il fut meurtrier en 1990-1991. Peut-on supposer que des négociations entre la partie moldave et Kiev aient déjà eu lieu à huis clos? L'analyse de M. Béaur est sans appel: si c'est le cas, "il ne s'agit pas de négociations mais d'une entente préparant un coup de force puisque rien ni personne ne pourrait conditionner les convictions [des Transnistriens]". C'est ici en sa qualité d'observateur international que notre expert se prononce, lui qui avait assisté au référendum de 2006 sur la volonté d'indépendance de la PMR, ce territoire qui a été baptisé de "Transnistrie" par le gouvernement fasciste roumain de l'entre-deux-guerres et qui ne voudrait pas revivre l'expérience de son occupation en 1941. Pas plus qu'elle ne voudrait combler à ses dépens les lacunes d'une Moldavie amplement roumanisée, sans position ferme et que la Banque mondiale a classé pays le plus pauvre d'Europe!

    Selon Fabrice Béaur, "Porochenko a une pièce sur son échiquier qu'il pense jouer contre Moscou" mais la manoeuvre en soi est irréaliste: à quoi bon ouvrir un deuxième front quand le premier est ingérable? Cela étant, il est clair que le cas pridniestrovien n'est pas prêt d'être résolu. La volonté des peuples à disposer d'eux-mêmes reste une option à la carte répudiée au rang d'abus quand les intérêts géopolitiques de l'OTAN sont concernés, on l'a vu à la lumière des dossiers abkhazien, ossète, pridniestrovien et criméen. Mais justement, reste à savoir jusqu'où irait l'OTAN suite aux insuccès récurrents de la campagne donbassienne et jusqu'à quand la Moldavie restera imbue de ses versatilités.

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    Thorbjorn Jagland, Fabrice Béaur, Moldavie
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