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La lutte contre Daech (229)
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Toute organisation terroriste est comme une marque aspirant à être reconnue, se battant pour des "parts de marché". Plus la peur qu'elle répand est importante, plus son impact est grand.

Pour Brendan Koerner, rédacteur chez Wired, Daech (ou "État islamique") est actuellement la seule organisation terroriste qui parvient à faire parler d'elle grâce à l'utilisation des réseaux sociaux. Elle a transformé l'art de la propagande du mal et, selon certains journalistes, gagne même la guerre médiatique contre l'Occident. Quel est le secret du succès de Daech et que faut-il faire pour le combattre?

Pourquoi Daech remporte la guerre médiatique?

— Daech est à la pointe de la technologie. L'organisation a très tôt décelé les avantages des médias numériques: le djihadiste jordanien Abou al-Zarqaoui (considéré comme le fondateur du groupe qui s'est transformé ensuite en Daech), tué en Irak en 2006, diffusait les vidéos de ses atrocités sur YouTube. Daech utilise aujourd'hui des médias variés tels que les sites d'hébergement de vidéos, les réseaux sociaux (Twitter, Instagram), messageries et autres service de publication de contenu.

Se comporte comme une entreprise médiatique. Selon Koerner, Daech tient aujourd'hui autant du conglomérat médiatique que de l'organisation extrémiste. Selon le rapport du centre analytique anti-extrémiste Quilliam Foundation publié en 2015, Daech diffuse en moyenne 38 contenus médiatiques par jour, y compris des vidéos brèves et des longs documentaires, des reportages photo, des brochures et des fichiers audio — tout cela dans plusieurs langues, du russe au bengali. Le réseau médiatique de l'organisation est décentralisé — le contenu est produit par des cellules dispersées dans le monde entier, de l'Afrique jusqu'au Caucase — et publie des produits diversifiés adaptés à l'auditoire visé. Les spécialistes qui y travaillent sont bien rémunérés: dans une interview au Washington Post un opérateur travaillant pour Daech a déclaré qu'il gagnait 700 dollars par mois, soit sept fois plus qu'un soldat ordinaire.

Utilise l'externalisation ouverte. Sur ce point Daech se distingue d'Al-Qaïda, écrit Koerner: si cette dernière veut maintenir une structure claire et le contrôle de toutes les cellules, Daech recourt constamment à l'externalisation ouverte (ou crowdsourcing) dans les médias: elle n'est pas opposée au contenu créé par des individus qui ne sont pas formellement associés à l'organisation — des adeptes isolés qui se cachent sous des pseudonymes. C'est grâce à cette ouverture que Daech attire autant de collaborateurs: la marque est devenue si répandue que Wired la compare à un "système opérationnel avec un code ouvert pour des individus désespérés et perdus". Ce phénomène a même un précédent historique: l'épidémie de détournement d'avions aux USA entre 1968 et 1972. A l'époque, en raison d'une large couverture médiatique, les âmes perdues avaient commencé à détourner les avions, parfois toutes les semaines et jusqu'à deux appareils par jour: plus de 130 avions ont ainsi été détournés en cinq ans.

Prend exemple sur l'Occident. En 2004, le djihadiste théoricien répondant au pseudonyme d'Abu Bakr Naji publiait sur internet un livre intitulé "La gestion de la barbarie" décrivant ce qui devait être fait pour former un califat. L'auteur appelait notamment les adeptes à lutter contre le "halo trompeur" des médias occidentaux affirmant que l'Amérique est invincible, et à créer leurs propres médias qui diraient la "vérité". Pour cela, écrivait Naji, les islamistes devaient étudier les médias occidentaux pour comprendre comment utiliser leurs propres outils de manière optimale. Daech a mis en application les pensées du théoricien: le service médiatique de l'organisation, Al-Furqan, couvre dans le détail tous les succès militaires des islamistes sans oublier de parler du sort peu enviable de ceux qui ne se sont pas soumis.

Provoque des actions réelles. Les psychologues et les sociologues affirment que les individus subissant une fracture dans leur vie sont ensuite prédisposés à la violence et sont susceptibles de suivre une idéologie se présentant comme la plus actuelle et révolutionnaire. Les médias jouent un rôle conséquent dans cette "contamination" des cerveaux — selon les témoignages de nombreux pirates de l'air de la fameuse "épidémie" aux USA, ils avaient décidé de commettre un acte aussi désespéré après avoir regardé les reportages des avions détournés. De la même manière, les Américains et les Européens arrêtés pour avoir d'éventuels liens avec Daech avouent qu'ils ont été poussés par d'autres vidéos visionnées plus tôt à créer leurs propres vidéos faisant la publicité de l'extrémisme, ou même à faire usage de la violence.

Que faire pour ne pas perdre contre Daech?

Les méthodes employées par l'organisation terroriste dans la guerre médiatique se sont avérées si efficaces que désormais, l'Occident doit lui-même les utiliser pour détruire le "halo trompeur" du "califat". Les médias des pays développés, écrit Wired, pourraient par exemple accorder de l'importance aux histoires réelles de simples réfugiés ou leur donner les outils pour qu'ils puissent eux-mêmes raconter la situation.

De la même manière, les gouvernements des pays occidentaux pourraient utiliser les témoignages de leurs citoyens revenus déçus de Syrie et d'Irak. Pour cela, il faudrait modifier la politique appliquée vis-à-vis d'eux car aujourd'hui, ils ont plus de chances de se retrouver derrière les barreaux que sur les chaînes de télévision après leur retour. On se souvient notamment de l'histoire d'un Américain de 20 ans qui voulait rejoindre les terroristes mais avait changé d'avis en chemin: sans quitter l'aéroport d'Istanbul, il avait pris un avion pour revenir. Il risque aujourd'hui jusqu'à 30 ans de prison. Au lieu de diaboliser tous ceux qui reviennent sans distinction, les gouvernements pourraient encourager ceux qui ont reconnu avoir commis une erreur à partager leur expérience.

La police allemande
© AFP 2021 Bernd Thissen/dpa
Ces informations de première main seraient une arme plus puissante contre l'image créée par Daech (qui promet aux recrues une vie libre et confortable, où elles seraient toujours nourries et exemptes de toute persécution religieuse) que les annonces de bombardements et la campagne lassante "Think Again, Turn Away" du département d'État américain ("Réfléchis, fais demi-tour"). Peu importe l'exactitude des faits dans les communiqués du département d'État — ils ne peuvent tout simplement pas vraiment toucher le public.

Surtout, il faut agit vite, souligne Koerner. Car Daech commence à renforcer ses positions en Afrique du Nord et son influence en Libye. Une utilisation intelligente des médias pourrait perturber les plans des terroristes en parvenant à persuader les jeunes à travers le monde qu'en adhérant au califat, ils ne pourront pas recevoir tout ce qui est promis par la propagande.

Dossier:
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Tags:
Etat islamique, réseaux sociaux, lutte antiterroriste
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