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    Bachar al-Assad: Interview exclusive accordée à Sputnik

    Bachar al-Assad: "Tout ce que fait la Turquie peut être considéré comme une agression"

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    Dans une interview exclusive accordée à Sputnik, le président syrien Bachar al-Assad évoque les succès de l'aviation russe dans la lutte contre les terroristes, l'éventuelle réaction de la Syrie aux agissements de la Turquie et de l'Arabie saoudite, ainsi que son appréciation de la trêve dans le pays.

    Le président syrien Bachar al-Assad a donné une interview exclusive au directeur général de Rossiya Segodnya Dmitri Kisselev, dans laquelle évoque les succès de l'aviation russe dans la lutte contre les terroristes, l'éventuelle remise à Damas de missiles S-400 et d'autres armes russes, l'éventuelle réaction de la Syrie aux agissements de la Turquie et de l'Arabie saoudite, la trêve dans le pays ou encore la future élection présidentielle anticipée.

    Bachar al-Assad: Interview exclusive accordée à Sputnik
    © Sputnik. Service de presse du président syrien
    - La nécessité d'une élection présidentielle anticipée en Syrie est évoquée. Êtes-vous prêt à organiser ce scrutin?

    — Bien sûr, mais cela ne s'inscrit pas dans les exigences du processus de paix actuel. Il est d'abord prévu, après l'adoption de la Constitution, d'organiser des élections législatives qui montreront la disposition des forces politiques syriennes. Puis un nouveau gouvernement sera formé en fonction de la répartition du nouveau parlement. En ce qui concerne la présidentielle, c'est un sujet complètement différent qui dépend de la position du peuple syrien: s'il exprimait la volonté d'organiser une présidentielle anticipée, alors cela ne serait pas un problème pour moi. Il est parfaitement naturel de répondre à la volonté de la population, et non de certaines forces d'opposition. Cette question concerne chaque citoyen syrien, car chacun vote pour le président. Mais je n'ai aucun problème avec cela, car le président ne peut pas travailler sans soutien populaire. Et s'il est soutenu par le peuple, il doit toujours être prêt à suivre une telle démarche. Je peux dire que ce n'est pas un problème pour nous. Mais pour engager un tel processus nous avons besoin de l'avis du public en Syrie, et non de celui du gouvernement ou du président.

    - Monsieur le président, l'avis du dirigeant est tout de même important pour son peuple. C'est pourquoi je voudrais vous demander si vous seriez prêt à organiser une élection présidentielle au parlement, comme cela se fait dans certains pays? Accepteriez-vous la participation à la présidentielle de Syriens vivant à l'étranger? On en parle déjà beaucoup. Quelle voie choisiriez-vous? Quelle voie, d'après vous, convient le mieux pour la Syrie?

    - Je pense que la meilleure solution pour la Syrie reste celle d'une élection présidentielle au suffrage universel direct, par les citoyens et non via le parlement. Elle serait plus détachée de l'influence des forces politiques et dépendrait uniquement de l'opinion du peuple dans l'ensemble. De mon point de vue, c'est la meilleure solution. Quant à la participation de Syriens à l'élection: plus large elle sera plus forte sera la légitimité qu'en retireront l'État, le président et la Constitution conformément à laquelle se déroulera ce processus. Cela concerne tout Syrien, qu'il vive en Syrie ou en dehors. Le processus électoral en dehors de la Syrie est une question procédurale — elle n'est pas discutée comme principe politique. Chaque Syrien, partout dans le monde, a le droit de choisir. Mais la manière dont se déroulera cette élection n'est pas encore évoquée car le sujet de la présidentielle anticipée n'a pas encore été avancé — il faudra alors fixer les procédures qui permettront à tous de venir aux urnes sous le contrôle de l'État syrien.

    - Que pensez-vous du processus de réconciliation en Syrie? Vous avez déjà plusieurs alliés. Il existe peut-être des groupes avec lesquels vous ne souhaiteriez parler de l'avenir syrien en aucune circonstance, et si oui quels sont-ils? Je voudrais vous poser également une question sur les forces internationales de maintien de la paix. Êtes-vous prêt à accueillir les forces internationales de maintien de la paix de l'Onu pour renforcer la réconciliation?

    — La trêve a été relativement fructueuse, elle a donné plus de résultats que certains ne l'attendaient. Après tout, on s'attendait à ce que ce processus échoue. Nous pouvons dire que le succès de la trêve peut être estimé comme "bon" voire un peu mieux que "bon". Comme vous le savez, la Russie et les USA se sont entretenus pour déterminer les structures qu'il fallait considérer comme terroristes — il n'y a pas d'entente globale sur ces groupes. En revanche, avec la Russie, nous n'avons pas changé notre appréciation des organisations terroristes. On propose actuellement que chaque organisation ou groupe acceptant la trêve, acceptant le dialogue avec la Russie ou la Syrie, soit considérée comme passant du terrorisme à l'activité politique. Nous cherchons à y parvenir et c'est pourquoi je pense qu'il est plus important, aujourd'hui, d'accélérer le processus de réconciliation, d'établir des contacts avec les combattants qui souhaitent déposer les armes ou combattre le terrorisme avec l'État syrien et les amis qui le soutiennent — notamment la Russie et l'Iran — que de classer les organisations terroristes. Pour nous, en tant qu'État, il existe une approche commune: nous sommes prêts à accepter tout combattant qui voudrait déposer les armes pour redresser la situation et éviter que l'effusion de sang continue dans le pays.

    - Et en ce qui concerne les forces de maintien de la paix de l'Onu? Êtes-vous prêt à les accepter pour renforcer la réconciliation?

    — C'est infaisable car de telles forces agissent, en règle générale, dans le cadre d'accords internationaux. De tels accords doivent être approuvés par les Etats. Quels Etats? Mais dans la situation actuelle, il n'y a pas d'autre État que l'État syrien. L'autre partie n'est pas un État mais un ensemble de groupes terroristes. Est-ce que l'Onu peut signer un accord avec des groupes terroristes? Non. Donc cette proposition n'est pas logique.

    Même si la communauté internationale le voulait, de quelles forces s'agirait-il? On l'ignore. Il est question de groupes qui apparaissent et disparaissent, s'unissent et éclatent. La situation n'est pas claire. Dans le même temps, du point de vue militaire, il doit y avoir deux armées des deux côtés des frontières. Il existe un accord qui définit clairement les positions du point de vue géographique. Tout cela n'a pas lieu d'être. Si nous acceptions et faisions appel à ces forces, comment agiraient-elles? C'est impossible.

    - Que pensez-vous du succès militaire de la Russie et de son aviation dans la guerre contre le terrorisme en Syrie?

    — La réponse est "sur le terrain". Je peux dire à titre personnel que les succès de l'armée russe sont importants, mais une autre personne pensera peut-être le contraire. L'opinion diverge en fonction de la position de chaque individu. Établissons donc une simple comparaison pour mieux répondre à votre question: quelle était la situation avant le début de l'opération de l'aviation russe en Syrie, quand la coalition occidentale créée depuis plus d'un an et demi travaillait sur le terrain? Le terrorisme avait étendu sa présence et occupait une grande partie du territoire de la Syrie et de l'Irak. Quelle est devenue la situation six mois après le début de l'opération russe en Syrie? Les forces terroristes ont commencé à battre en retraite, notamment Daech. C'est pourquoi la réalité prouve que les Russes, selon nous, ont obtenu d'importants succès, notamment dans le domaine militaire, sur le champ de bataille, en infligeant au terrorisme une sérieuse défaite. Quoi qu'il en soit la lutte contre le terrorisme n'est pas terminée et elle se poursuit.

    - Revenons à la question des bases militaires russes en Syrie. Staffan de Mistura a inclus, dans son plan présenté à l'issue des négociations de Genève, un paragraphe soulignant la nécessité d'une absence de tout contingent étranger sur le territoire syrien. Dans ce contexte, pensez-vous que la Syrie a besoin d'une base aérienne à titre permanent à Hmeimim?

    — Premièrement, inviter des forces étrangères sur son territoire est un droit de chaque État. Il est appliqué dans de nombreux pays. C'est pourquoi personne ne peut l'interdire sauf dans les cas, prévus par la Constitution, stipulant que l'État ne peut pas inviter les forces étrangères sur son territoire. Il n'y a pas de telle Constitution à l'heure actuelle. Et je ne pense pas que l'opinion publique syrienne souhaite que le soutien de la Russie cesse aujourd'hui ou à l'avenir et, par conséquent, que le contingent russe soit retiré.

    Deuxième point. Aujourd'hui nous sommes toujours au cœur de la bataille. Concernant la base aérienne de Hmeimim, les effectifs militaires déployés à cet endroit doivent donc être proportionnels aux missions à accomplir et au niveau de propagation du terrorisme en Syrie. Ce dernier reste élevé. Il est vrai qu'avec les forces russes nous avons obtenu des succès pour réduire l'ampleur du terrorisme. Néanmoins, il reste puissant: les volontaires continuent d'arriver de l'étranger, la Turquie continue de soutenir le terrorisme, tout comme l'Arabie saoudite et d'autres États. Il ne faut donc pas que l'effectif déployé dans cette base soit inférieur à celui nécessaire pour combattre le terrorisme. Une fois que nous aurons complètement défait cette menace, ce sera une autre affaire. Je pense que l'État russe réduira lui-même le contingent qui ne sera pas utile. Ce sera différent.

    - Cependant, la Russie a déjà réduit son contingent… Et dans le même temps, certains s'inquiètent de la présence du système de défense antiaérienne S-400 à la base de Hmeimim. D'après vous, combien de temps y restera-t-il? Des délais de stationnement ont-ils été fixés? Avez-vous demandé à la Russie de vous livrer ce système sol-air?

    — Je pense que certains acteurs sont préoccupés par la présence russe parce qu'elle combat vraiment le terrorisme. Si le président Poutine avait décidé d'envoyer ses forces pour aider les terroristes, je suis certain qu'il aurait été applaudi. C'est tout le problème avec les pays occidentaux. Il y a également un autre aspect: ils ne veulent pas que la Russie soit présente sur la scène internationale que ce soit sur le plan politique, militaire ou économique. Quoi que fasse l'État russe, cela donne à la Russie une vraie place de grande puissance de haut niveau, et non un rôle secondaire comme le voudraient les Américains. Toute initiative de ce genre inquiète l'Occident. En ce qui concerne la présence des forces russes en Syrie, comme je vous l'ai dit, elle est liée actuellement à la lutte contre le terrorisme, ainsi qu'à la situation géopolitique dans le monde. En tant que petit État, et comme d'autres petits États, nous nous sentons en sécurité quand un équilibre international est maintenu. Et quand une partie de cet équilibre mondial se présente sous la forme d'une opération ou de bases militaires, nous le saluons car cela nous profite dans le sens politique. C'est un sujet très important pour nous, comme pour beaucoup d'autres pays.

    - La mise à disposition des S-400 à l'armée syrienne n'est donc pas limitée dans le temps?

    — Pas pour le moment. Le règlement de telles questions n'est pas lié à la présence russe à Lattaquié. Il s'appuie sur des contrats entre la Russie et l'armée syrienne, des commandes.

    - Pouvez-vous indiquer le montant des contrats dans le cadre desquels la Russie livre des armements en Syrie, et de quels armements s'agit-il? Quels nouveaux contrats ont été signés?

    — Dans les circonstances actuelles, nous nous concentrons sur les armements nécessaires pour combattre les terroristes. Il s'agit d'armes légères et moyennes avant tout. Dans de telles guerres, nous ne ressentons pas encore le besoin de nous concentrer sur les armements stratégiques. Quant au montant des contrats, nous ne le dévoilons pas en général. C'est une question qui concerne les armées de la Russie et de la Syrie.

    - Passons à un sujet plus pacifique. Comment se déroulent les préparatifs des élections du 13 avril? Êtes-vous satisfait de leur déroulement?

    — Il est réjouissant de constater que nous sommes toujours capables de mettre en œuvre des procédures constitutionnelles après cinq ans de guerre, de tentatives de détruire l'État syrien et d'atteintes à la structure étatique, qui s'appuie sur la Constitution. Tout cela confirme l'existence de l'État et du pays dans l'ensemble en dépit de la présence du terrorisme. D'autre part, je suis personnellement ravi de constater le taux de participation sans précédent aux législatives en Syrie et le grand nombre de candidats, largement supérieur aux scrutins antérieurs. La cause, d'après moi, en est la loyauté des Syriens envers la Constitution et leur volonté de renforcer la légitimité de l'État et de leur Constitution. C'est un très fort niveau de soutien populaire. Par conséquent, en ce qui concerne ces deux facteurs, effectivement je suis satisfait.

    - Malgré tout, le processus de paix en Syrie se déroule en pleine invasion terrestre dans le pays, probablement non déclarée. La Turquie bombarde constamment le territoire syrien. Y a-t-il une ligne rouge après laquelle vous comptez réagir comme à une attaque directe? Y a-t-il une ligne rouge que certains pays pourraient franchir dans leur intervention en Syrie? Par exemple, la Turquie ou l'Arabie saoudite pourraient-elles vous pousser à des actions plus fermes?

    — En ce qui concerne l'Arabie saoudite, et surtout la Turquie, depuis les premières semaines ou peut-être les premiers mois de la guerre en Syrie elles ont dépassé toutes les lignes rouges possibles et imaginables. Tout ce qu'elles ont fait depuis le début peut être considéré comme une agression: sur le plan politique, sur le plan militaire puisqu'elles soutiennent et arment les terroristes, ou directement avec l'intervention de l'artillerie ou des infractions militaires.

    - Et que fait Erdogan, le président turc?

    — Premièrement, il soutient directement les terroristes. Il leur permet de se déplacer sur le territoire turc, d'effectuer des manœuvres avec leurs chars. Cela ne concerne pas seulement certains individus à part: il les finance via l'Arabie saoudite et le Qatar, et via la Turquie, bien sûr. Il achète le pétrole volé par Daech, tout en effectuant des tirs d'artillerie pour aider les terroristes contre l'armée syrienne quand cette dernière progresse. Il envoie des combattants turcs pour se battre en Syrie, et cela continue. L'attaque contre l'avion russe dans le ciel syrien est également une agression contre la Syrie, car l'avion a été abattu dans son espace aérien souverain.

    Il fait cela depuis le début. Il prononce également des déclarations qui constituent une ingérence dans les affaires intérieures de notre pays. Tout ce que fait Erdogan est une agression dans tous les sens du terme.

    Nous avons perdu patience, perdu l'espoir depuis longtemps que cet homme change. Aujourd'hui, la guerre contre Erdogan et contre l'Arabie saoudite s'exprime dans notre combat contre les terroristes. Et l'armée turque, qui n'est pas turque — c'est seulement l'armée d'Erdogan — se bat aujourd'hui en Syrie. Ce sont des terroristes et quand nous les frappons en Syrie, cela conduit directement à la défaite d'Erdogan. Notre réponse doit être avant tout à l'intérieur du pays et après cela, je pense que nous pourrons vaincre le terrorisme. Le peuple turc n'est pas contre la Syrie, il n'est pas hostile. Nos relations seront bonnes si Erdogan ne s'ingère pas.

    Une représentation du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan comme dirigeant nazi Adolf Hitler
    © AP Photo/ Thanassis Stavrakis
    - Vous vous êtes rendu à Moscou l'automne dernier pour évoquer différentes questions. De quoi avez-vous parlé avec le président Vladimir Poutine? Avez-vous signé des documents? Si oui, en quoi consistaient les accords écrits? Ou alors continuez-vous de mener des consultations basées sur les relations personnelles, ce qui vous permet de ne pas tout fixer par écrit?

    — Cette visite est intervenue dans des circonstances particulières, moins de deux semaines après le début du soutien des forces syriennes par la Russie. Bien évidemment, cette question était à l'ordre du jour de la visite. Le thème principal était la vision commune — la mienne et celle du président Poutine — de la prochaine étape de la lutte contre le terrorisme et du processus politique. Nous avons accordé une attention centrale à ces sujets. Il n'y a eu aucun accord mais des consultations et un dialogue. Nous nous sommes concentrés sur deux points: premièrement sur l'opération militaire qui avait commencé à l'époque et, par conséquent, la nécessité de combattre le terrorisme. Deuxièmement, sur la manière de profiter de l'opération militaire pour soutenir le processus de paix. Les questions du président Poutine concernaient les mêmes points que vous venez d'évoquer. C'est notre vision du processus de paix, qui devait commencer à l'époque à Genève ou à un autre endroit. Durant ma visite, nous n'avons parlé que de ces sujets.

    - Monsieur le président, je vous remercie pour cette conversation sincère. Voudriez-vous ajouter quelque chose?

    - Premièrement, je vous remercie d'être venu en Syrie à ce moment précis. Je voudrais, à travers votre média important, transmettre la gratitude de chaque citoyen syrien envers chaque citoyen russe pour le soutien accordé par la Russie à la Syrie dans cette crise, que ce soit au niveau politique, moral, humanitaire et, depuis peu, militaire. Le soutien de chaque citoyen russe a permis cette décision du président Poutine. Et aujourd'hui, malgré les conditions difficiles, nous nous réjouissons du retour de Palmyre, qui symbolise le patrimoine commun de toute l'humanité. Nous pensons que, hormis l'armée syrienne qui était résolument disposée à regagner cette région, la Russie a joué un rôle central, ainsi que l'Iran et d'autres forces qui combattent avec la Syrie. Je voudrais encore une fois remercier chaque citoyen russe. Ce que nous avons acquis en 60 ans de relations sort renforcé des derniers événements. Nous comptons sur le grand rôle de la Russie sur la scène internationale, et pas seulement en Syrie, dans la lutte contre le terrorisme et pour le retour de l'équilibre politique.

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    lutte antiterroriste, interview, S-400, Etat islamique, ONU, Sputnik, Rossiya Segodnya, Dmitri Kisselev, Bachar el-Assad, États-Unis, Arabie Saoudite, Russie, Turquie, Syrie
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